2 – A la recherche de l’ombre : un travail en cours

Mariette Mignet

Le premier rêve de l’analyse des rêves

Avant de vous donner lecture du rêve en question, il me paraît important de souligner plusieurs points :

 1 Ce rêve est le premier que fait le patient concerné. Jung va lui consacrer 6 conférences, c’est dire l’importance qu’il lui accorde ; il en dit : « Le premier rêve (que fait ce patient donc) contient son problème tout entier et une allusion quant à sa solution. » [[Jung C.G., L’analyse des rêves, Notes du séminaire de 1928-1930, T1, Paris, Albin Michel, p. 38]].

 2 Sauf exception, chaque rêve suivant sera étudié en une conférence.

 3 Jung considère des rêves ordinaires et des rêves extraordinaires. Ce rêve de début est dit par lui ordinaire. Il en dit ceci : « Ce rêve ordinaire nous introduit dans l’atmosphère de la maison du rêveur. Tous les détails qui nous sont livrés ici se rapportent à sa famille » [[Ibid, p. 39]]. Rêve ordinaire d’atmosphère familiale, Jung va lui consacrer 6 conférences.

Donc, le rêve [1] : « J’entends qu’un enfant de ma plus jeune sœur est malade, et mon beau-frère vient me demander de sortir avec lui au théâtre et de dîner en ville après. J’ai déjà mangé, cependant je pense que je peux l’accompagner. Nous arrivons dans une grande salle, avec au centre une longue table de repas déjà dressée. Et sur les quatre côtés de la grande salle, il y a des rangées de bancs ou de sièges, comme dans un amphithéâtre, mais avec les mémoire rappelée pour permettre la construction de l’image de la fillette. Une telle situation imaginaire renvoie toujours au rêveur. Nous devons prendre l’image-mémoire comme une métaphore. »[[ Ibid, p. 40]] fin de citation car cette image n’a pas de réalité immédiate. Mais attention, cette image n’est pas qu’une image symbolique, elle est à prendre comme une réalité tangible : l ‘enfant malade appartient à la psyché propre du patient, ce qui différencie Jung de la théorie freudienne qui verrait dans la sœur un substitut de l’épouse. Ici, et je le cite : « elle représente un facteur féminin intérieur de nature inconnue pour lui-même qui possède un enfant imaginaire, malade [] nous sommes en présence d’[]une condition bizarre dans sa psychologie. » fin de citation.[[ P. 41]] Homme particulièrement rationnel, intellectuel et sec, qui ne s’autorise rien qui ressemble à un sentiment[[P. 43]], ce facteur féminin bizarre en lui l’a conduit à s’intéresser à la mystique, à la parapsychologie, et à la philosophie d’une façon montrant un caractère entièrement féminin. « D’où nous concluons, dit Jung, que cet enfant est l’enfant de ce facteur féminin en lui. »[[ P. 42]] L’occultisme est pour cet homme une coupure du réel des affaires, fuite dans l’imaginaire, et non pas réunion des opposés[[P. 103]]. Cependant on peut se demander : qu’est-ce qu’un « caractère entièrement féminin » ?

 Deuxième série d’images : 1) Son beau-frère – 2) L’invite au théâtre et à dîner – 3) Il a déjà mangé. Cet autre partie de lui-même qu’est le beau-frère l’invite à la mise en scène des complexes, puis à les manger, anticipation du processus analytique : manger les images. Il dit : « Regardez les images ictes et, petit à petit, vous les assimilez, puis elles vous attrapent et deviennent une part de vous-mêmes – en somme un moment plein de sens. » [[ P. 45]] Il a déjà dîné : quelque résistance à l’analyse, nous dit Jung, résistance à l’assimilation des images du théâtre privé ou introspection.

 Troisième série : 1) La grande salle – 2) La longue table de repas – 3) Les chaises à l’envers. Ici les associations du rêveur vont aller dans la direction du jeu de pelote basque, ce qui va donner à Jung l’occasion d’une réflexion sur les rapports entre individuel et collectif [[P. 58-59]], entre l’analyse, affaire individuelle et la confession, affaire collective. L’amplification, nous explique-t-il, sert à une lecture symbolique du contenu du rêve dans une élaboration du sens collectif qui ramène au problème de cet homme-ci [[p.64]] – relié comme nous tous à la société par ceux qui nous sont le plus proche, époux, enfants, famille. Le jeu de paume, représente le mouvement des planètes[[Grosdanovitch, De l’art de prendre la balle au bond, Paris, Lattès, 2007]] et Jung en retient l’idée de la balle comme soleil. Ce jeu se rattache également à d’autres mythologies symboliques concernant la « Femme-alleluia ». Autant de matériel qui donne à Jung des indications sur le contenu du féminin de son analysant et sur la relation que celui-ci entretient avec ce facteur. Enfin, il fait une remarque importante : pourquoi ce jeu de balle sur une table destinée pour le repas ; et ajouté à ceci les dossiers de sièges tournés à l’envers. Ces particularités du rêve font dire à Jung : « Tout fait absurde qui se trouve grossièrement amplifié dans un rêve renvoie à quelque chose de presque pathologique. »[[ P. 60]]

 Quatrième série : 1) Je lui demande pourquoi sa femme n’est pas venue – 2) L’enfant ne peut pas prononcer Maria – 3) Je dis Mari – ah – ah. La question de l’absence de l’épouse est posée, mais vite renvoyée au fait que, elle doit s’occuper de l’enfant dont la maladie est ici minimisée puisque la fièvre serait tombée. Jung chemine dans l’idée que la petite fille est la fille de son anima – la maladie signant les deux : quelque chose qui en lui refuse de prononcer correctement le nom de sa femme. Ce nom Maria représente pour le rêveur un ennui sans borne qui le fait bailler [[P. 89]], ce qu’il ne peut plus nier [[P. 108]]. « Mais quand un homme est forcé de réaliser qu’il s’ennuie, qu’arrive-t-il à sa force vitale, sa libido ? » [[p.90]] La figure de l’anima, la sœur, est mariée à l’ombre : « ça » s’ennuie en lui. Il a abandonné l’anima à l’ombre, ce qui donne à celle-ci (comme à l’animus en pareil cas) une influence terrifiante. Il dit : « En n’étant pas conscients de l’existence de l’ombre, vous déclarez qu’une part de votre personnalité n’existe pas.[] C’est ainsi que le non-existant grandit et devient envahissant. » [[p.97]] Le conscient de cet analysant n’acceptera pas cet ennui : « il ne voit pas que la vie se développe maintenant dans une autre direction » [[ p. 83]].

Avant de terminer, je vais amorcer ce que Brigitte va aborder, par une question, la mienne : à aucun moment Jung ne parle de l’absence de conscience du père devant la maladie de son enfant. L’enfant est malade, et même gravement, mais le père va au théâtre et dîner en ville avec un beau-frère, laissant cet enfant à la charge de sa mère, au risque de peut être le trouver mort à son retour. Cette complicité des deux hommes, frère et beau-frère, dans le retrait du père face à son enfant en mauvaise passe mérite d’être soulignée. On pourrait peut-être l’interroger comme une ombre appartenant à l’analyste C.G.Jung (l’on se souvient, dans Ma Vie, de l’enfant qui entend son père se plaindre à un ami de la santé de son fils), et nous donner à penser sur ce qui risque d’être occulté dans le processus, qui bien sûr se rapporte à la blessure de chacun.