1- A la recherche de l’ombre : un travail en cours

Sylvie Rouquette

Introduction

Dans le séminaire de Brigitte Allain-Dupré nous avons abordé depuis plusieurs années la question du double à travers le transfert négatif, la haine, le trauma, la perversion narcissique, la dimension éthique en nous appuyant sur les écrits de différents théoriciens.

En septembre 2006, nous avons commencé le premier tome de L’analyse des rêves, Notes du séminaire de 1928-1930. Les deux tomes comportent 51 conférences qui eurent lieu au Club psychologique créé par Jung à Zurich. Elles s’échelonnent du 7 novembre 1928 au 25 juin 1930. On y parle anglais car la plupart des psychologues, psychiatres et médecins sont anglais, américains, australiens et travaillent sur l’analyse d’un patient de Jung à partir de trente rêves choisis par ce dernier. Tous les participants (une cinquantaine environ), en majorité des femmes, ont été ou sont à ce moment-là en analyse avec Jung.

Nadia Neri[[N. Neri, Femmes autour de Jung, Cahiers jungiens de psychanalyse, 2002.]] écrit dans « Femmes autour de Jung » : celui-ci « éprouvait de plus en plus le besoin de voir se former un groupe social qui serait comme le point d’ancrage, la réalité de leurs connaissances psychologiques. »[[ Ibid, p.98.]] Jung aurait été conscient de sa difficulté à contenir les projections transférentielles massives de ses patientes. Ce déchaînement de mouvements affectifs écrit Nadia Neri : « contraint ces femmes, patientes ou élèves, à faire face à des sentiments de jalousie, de rivalité, d’idéalisation ou du contraire, et cela sans la protection de l’analyse. » [[Ibid, p.98.]]

En 1928, Toni Wolff devient présidente du Club, elle règnera en « souveraine »[[ Ibid, p. 103.]] pendant presque 20 ans. Emma et Toni sont contraintes de travailler ensemble, cela provoque « un mélange de mouvements affectifs inextricables, impossible à analyser et objectivement difficile à supporter pour les protagonistes elles-mêmes. »[[ Ibid, p. 102.]] Marie-Louise von Franz pensait que Jung « voulait voir comment fonctionnait un groupe où la fonction inférieure ne serait pas dissimulée, mais où, au contraire, les gens prendraient contact entre eux par son intermédiaire. Le résultat fut absolument stupéfiant. Les gens de l’extérieur qui venaient y faire un tour, étaient choqués par la conduite grossière et les interminables querelles de ce groupe. »[[ Ibid, p. 103.]]

Ces relations étaient presque toutes nées à partir de leur analyse avec Jung, et ces liens duraient plusieurs années, « c’est pour cette raison que tant de transferts non résolus et inanalysés étaient mis en acte au Club »[[ Ibid, p. 104.]]. Les conséquences pouvaient être lourdes et douloureuses. Un des bénéfices était de se trouver auprès de Jung élaborant sa théorie à partir de sa clinique.

Selon Nadia Neri, la difficulté à débattre sur le plan clinique et théorique vis-à-vis de Jung, « ne serait-elle pas la preuve d’une certaine faiblesse du milieu jungien, traversé certes de sentiments et de ressentiments, mais caractérisés, au fond, par un modèle de dépendance archaïque de la part des femmes, jalouses, en effet, mais cependant toutes dévouées à Jung ? »[[ Ibid, p. 99.]]

Les polycopiés de ces conférences ont été découverts aux Etats-Unis, il y a plus de 20 ans et ont été écrits en anglais par des membres ayant participé à ce séminaire de clinique pratique, à un rythme hebdomadaire avec des interruptions d’un mois ou plus. En 1928, Jung a 53 ans, il est dynamique et très disert ; il a une culture impressionnante et favorise les échanges fort intéressants entre participants. Nous assistons à l’élaboration symbolique des rêves, aux amplifications nombreuses touchant aux mythologies, à la philosophie, à l’histoire, à l’ethnologie, aux phénomènes religieux, à l’attitude contre transférentielle de l’analyste.

La traduction en allemand de ce texte remonte à une quinzaine d’années. William McGuire, traducteur et éditeur, a écrit une introduction aux « Notes de séminaires » qui se trouvaient dans les bibliothèques consacrées aux œuvres de Jung et qui ne pouvaient être consultées que par des lecteurs se prévalant d’une autorisation de leur analyste.

Jung a organisé des séminaires probablement dès 1912. En 1957, il donne son accord pour l’inclusion dans les Collected Works des « Notes de séminaires » et des correspondances. Les noms des participants qui interviennent spontanément sont gardés, mais les cas présentés restent anonymes.

Je reviens à notre travail des 6 premières conférences où nous avons été attentives aux émergences du négatif et avons cherché comment Jung aborde la question de l’ombre ce qui rencontre ici notre thème de l’année.

Il nous fait partager son expérience d’analyste et de théoricien qui chemine ! Il y expose ses méthodes analytiques, ses concepts en gestation, ses considérations sur la société, l’individu, les religions, l’histoire…

Le rêve contient d’après Jung son propre commentaire ; son interprétation consiste à en chercher le sens interne d’où le travail de comparaison avec des motifs mythologiques, ethnologiques, anthropologiques ou religieux.

Dans ces six premières conférences, nous nous sommes concentrées surtout sur le premier rêve d’un analysant de Jung, un homme d’affaire de Zurich.
Jung aborde ce premier rêve en le rapprochant du contexte du sujet, de sa vie quotidienne, de son histoire personnelle, de ses associations sur les images du rêve.

Dès la quatrième conférence, Jung demande à ses collègues de produire leur propre interprétation du rêve. Il est intéressant de noter la dynamique du groupe de travail et nous, lecteurs d’aujourd’hui, pouvons y participer chacun à notre façon : critiques positives et/ou négatives de certaines interventions de Jung ou des participants.

Nous avons remarqué la manière dont Jung se situe dans la métaphore du rêve, il repère les émotions et ne développe pas les sentiments. A partir des associations dans l’interrelationnel, Jung développe les processus intrapsychiques. Le rêve devient explicite si le patient accepte d’entendre le message que son conscient ne connaissait pas. Jung interroge et ne confirme pas. Il regarde le mouvement du rêve plutôt que l’image. Il note que si l’ombre et l’anima ne sont pas différenciées, l’ombre peut se représenter sous des formes féminines.

Jung parle de l’effet sur le patient quand l’interprétation colle avec le rêve, mais il se retient souvent d’interpréter. Le rêve est un essai pour tâcher de nous faire assimiler des éléments non encore digérés. C’est une tentative de guérison.
Jung est à l’intérieur du processus. La théorie vient illustrer sa clinique.

L’année 1928 pour Jung est une des plus productives, voici les titres de ses écrits :

 « Maladie mentale et psyché » (dans Psychogénèse des maladies mentales)

 « Signification de la ligne suisse dans l’analyse spectrale de l’Europe » (dans Aspects du drame contemporain)

 « Le problème psychique de l’homme moderne » (dans Essais de psychologie analytique et Problèmes de l’âme moderne)

 « Psychanalyse et cure d’âme »(dans L’Ame et le Soi)

 « Typologie psychologique » (dans Problèmes de l’âme moderne)

 « Le Moi et l’inconscient » (dans Dialectique du moi et de l’inconscient)

 « Energétique psychique » (dans L’Energétique psychique)

 « Du rêve » (dans L’homme à la découverte de son âme)

 « Instinct et inconscient » (dans L’Energétique psychique)

 « Croyance aux esprits » (dans Phénomènes occultes)

 « The Therapeutic Value of Abreaction » (dans G.W. 16. § 255-293.)

 Séminaire sur l’analyse des rêves de 1928 à 1930.

Mariette Mignet se centrera sur le rêve du patient et la façon dont Jung fait émerger l’ombre.

Giovana Galdo va nous parler de la place de ces six premières conférences par rapport au travail de Jung sur l’élaboration du concept d’ombre.

Brigitte Allain-Dupré concluera avec la question : quel commentaire fait-elle sur la personnification de l’ombre proposée par Jung ? Que dire aujourd’hui de ce rêve ? Q’apporte ce séminaire à notre travail actuel sur l’ombre ?

Séminaire SFPA 16 et 17 Juillet 2007