3 – A la recherche de l’ombre: un travail en cours

Giovanna Galdo

Le concept d’ombre en 1928

En 1928, dans la Dialectique du Moi et de l’inconscient, Jung écrit :
« A vouloir nier sa partie obscure, on détruit la forme de toute une personnalité. Toute « forme vivante » nécessite une ombre dense pour pouvoir être plastique. Sans ombre, une forme n’est qu’un fantôme ou un mirage à deux dimensions, dans le meilleur des cas un enfant plus ou moins bien élevé » [[C.G. Jung, (1928), Dialectique du Moi et de l’inconscient, Gallimard, Paris, 1964, p.256.]] .

Dans ce passage, comme dans tout cet ouvrage, l’accent est mis essentiellement sur la nécessité de l’ombre pour qu’une forme soit « plastique ». Par « plastique », dans ce contexte, il faut entendre susceptible d’évolution et de vie. L’être humain, comme tout autre forme, ne peut être « vivant » que s’il entretient un dialogue constant avec sa partie obscure. Mais que peut-on trouver dans cette partie obscure ? À cette époque, ce n’est pas très clair.

La notion d’ombre, comme nous dit Aimé Agnel dans son Jung, La passion de l’autre[[A. Agnel, Jung, La passion de l’Autre, Les Essentiels Milan, Toulouse, 2004.]], bien que centrale dans la théorie jungienne, est une notion relativement tardive, développée surtout à partir des années 1930. Toutefois, comme c’est le cas pour d’autres concepts également, on peut en trouver les prémisses dès ses tous premiers écrits. Le concept d’ombre se dégagera donc petit à petit, en opposition, ou en réponse, à trois questions majeures qui l’opposent à Freud:

 première question : la théorie du traumatisme sexuel comme origine de la névrose, à laquelle Jung opposera son concept de complexe à tonalité affective.

 deuxième question : le causalisme freudien auquel Jung opposera un point de vue finaliste.

 troisième question : la structure de l’inconscient, et donc la nature du refoulement.

Les réserves de Jung sur ces points ont toujours existé, mais jusqu’à leur rupture, elles restaient plutôt implicites qu’explicites.

Elles deviendront tout à fait claires, pour la première fois, lors des conférences que Jung donne en septembre 1912 à la Fordham University de New York (Concerning Psychoanalysis, G.W., vol IV). À remarquer qu’à cette même époque l’œuvre qui signera définitivement la rupture avec Freud, Métamorphoses et symboles de la libido, est en cours d’impression. Dans ses conférences new-yorkaises Jung aborde tous les points de son désaccord avec Freud. Je vais les reprendre, car ils forment une sorte de matrice de laquelle émergera progressivement son concept d’ombre :
–1) La théorie du traumatisme
–2)La conception freudienne de la sexualité infantile comme perverse-polimorphe
–3)La définition de la libido comme d’une énergie sexuelle
–4)Le complexe d’Oedipe fondement de la névrose
–5)Le désir d’inceste, pour lequel il propose une lecture symbolique
–6)L’attitude causaliste, à la quelle il oppose une attitude finaliste
À ces concepts fondamentaux de la théorie freudienne, Jung opposera donc, progressivement :

 1) Son concept de complexe à tonalité affective.

 2) une conception finaliste de l’évolution psychique, qu’il faut entendre comme une meilleur adaptation à l’évolution constante du monde intérieur et extérieur de l’individu.

 3) sa propre conception de la structure de l’inconscient et en particulier la fonction de compensation que l’inconscient peut avoir vis-à-vis de la conscience.

À partir de 1913, comme on sait, s’ouvre pour Jung une période de solitude, de repli, mais aussi de gestation de sa propre pensée. En 1916, il a complété deux ouvrages très importants: La structure de l’inconscient[[ C.G. Jung, La structure de l’inconscient, Archives de Psychologie, 1916]]et La fonction trascendante[[ C.G. Jung, La fonction trascendante, L’Âme et le Soi, 1990.]], où il affine sa conception du rêve et du symbole. Deux autres moments très importants de son parcours sont l’année 1921, année de publication des Types psychologiques, et l’année 1928, année de publication de la Dialectique du Moi et de l’Inconscient et de l’Energétique psychique. Dans ce dernier ouvrage, Jung laissera définitivement de côté la notion de libido et la remplacera par une notion d’énergie psychique liée à une intensité variable des valeurs, et à une dynamique constante entre la conscience et l’inconscient.

Dans ce long cheminement, il y a, à mon sens, deux étapes particulièrement significatives pour notre propos : les Types et la Dialectique.

La parution des Types Psychologiques, comme on disait, date de 1921. En 1913, Jung avait élaboré une première esquisse de la différentiation des deux attitudes d’extraversion et d’introversion à propos de l’hystérie et de la démence précoce. En 1921 il complète cette différentiation par la définition des quatre fonctions psychiques : pensé, sentiment, sensation, intuition et il fait l’hypothèse que seulement une attitude et une fonction sont clairement présentes dans la conscience. Les autres demeurent, à des degrés différents, inconscientes. D’où l’expression de « fonction inférieur », c’est-à-dire appartenant au domaine de l’ombre. Cette manière de voir les choses a des conséquences extrêmement importantes sur trois plans :

 sur un plan théorique : contrairement à ce que la subdivision en « types psychologiques » peut laisser penser à un lecteur superficiel, c’est-à-dire quelque chose de raide et de figé, la conception que Jung a de la psyché est profondément dynamique. La cause et l’effet de ce dynamisme est à rechercher fondamentalement dans l’équilibre jamais définitif entre conscience et inconscient.

 cette même idée de dynamisme psychique conduit Jung, sur un plan clinique, à rejeter la raideur du diagnostique, auquel il opposera, en revanche, la nécessité d’un effort maximale d’écoute et de compréhension de la part du thérapeute.

 et, pour finir, sur le plan épistémologique, Jung rejettera toute forme d’universalisme de la connaissance pour proposer un relativisme gnoséologique. Nombreux seront, par la suite, ceux qui adopteront ce même point de vue, mais il est indéniable que Jung s’est posé en pionnier en affirmant que la typologie de l’observateur détermine la perception de l’observation et donc le résultat de l’observation. Il utilisera d’ailleurs cet argument pour expliquer ses différends théoriques avec Freud et Adler[[C.G. Jung, Contribution à l’étude des Types Psychologiques, Archives de Psychologie, 1913.]].

Sept ans plus tard, en 1928, Jung publie Le Moi et l’inconscient (le mot dialectique a été ajouté lors de la traduction). Comme il le dit lui-même dans sa préface : « Je tente principalement d’y écrire les rapports existant entre la conscience du Moi et les processus inconscients »[[ C.G. Jung, La dialectique du Moi et de l’inconscient, Gallimard, Paris, 1964, p. 17/18.]].

Dans la première partie du livre, il expose donc sa propre conception de l’inconscient, distingue l’inconscient personnel de l’inconscient collectif, identifie dans la persona un élément constitutif de la psyché collective. Dans la deuxième partie, il aborde, en revanche, la question de l’individuation, c’est-à-dire la question des tentatives faites par le sujet pour extraire et libérer son individualité de la psyché collective. Pour y parvenir, dit Jung, l’individu devra abandonner « les fausses enveloppes de la persona »[[ op.cit., pag.117.]] et s’entretenir de plus en plus avec son anima (ou son animus). Très bien. Toutefois, ce que Jung ne dit pas, ou, du moins, il ne le dit pas clairement, c’est que le début de ce processus ne peut se faire que dans une très grande ambiguïté, puisque l’anima individuante, à ce stade-là, est elle-même une fonction très proche de l’instinct et de l’archétype et, de ce fait, pas encore suffisamment différenciée. Aujourd’hui, nous dirions qu’elle est encore prise dans l’ombre.

En 1928, dans cet ouvrage, on a plus l’impression que Jung « exprime » cela, qu’ il ne le verbalise clairement.

En effet, d’un côté, il explique longuement pourquoi il est nécessaire pour l’homme désireux de s’individuer de s’entretenir avec son anima. Mais d’un autre côté le portrait qu’il dresse de cette anima est fort peu élogieux. Même chose, et bien pire, pour l’animus, dont la description fait penser ou à une grande misogynie de Jung ou à la description d’un animus-sorcier. Ainsi, pour décrire l’anima, par exemple à la page 158, il dit : « L’homme trouvera à l’intérieur de lui-même une faiblesse toute féminine, une manière d’être féminoïde » (la traduction est-elle fidèle ?). Plus loin, page 172, il parlera d’une anima qui, « telle une amante jalouse, tâche de détourner l’homme de sa cellule familiale ». Est-il en train de parler d’une anima-sirène ? Certes, il décrit l’anima d’un homme fort, à forte persona, pour qui l’anima garde toutes les caractéristiques d’une personnalité autonome. Mais en lisant ces pages, on a l’impression qu’il n’existe rien d’autre, qu’aucune autre figuration de l’anima n’est possible.

Par ailleurs, le mot « ombre » est quasiment absent de cet ouvrage. À sa place on trouve, par exemple, page 181, l’expression « l’autre côté » : « Cet autre coté apparaît souvent au cours d’un affect, et il est terriblement difficile de lui accorder le droit de s’exprimer… ».

Peut-on conclure, de tout ce qu’on vient de dire, qu’en 1928 la notion d’ombre et celle d’anima n’étaient pas encore bien définies, ce qui aurait conduit Jung à mélanger les deux ? Et peut-on dire que cette même confusion a existé dans la vie personnelle de Jung ? Je fais référence, bien sur, à l’exposé de Sylvie. Et, pour finir, est-ce que nous retrouvons cette confusion dans la clinique de Jung, dans l’analyse qu’il fait du rêve de son patient ?

Je ne sais pas. À vous, à nous d’en débattre, si vous le voulez bien.