Hommage à Christiane Duc-Juveneton

Un moine sorti du monastère reçoit de son maître, en signe de confiance, un bol en céramique de facture remarquable. La valeur symbolique de ce bol est immense. Aussi, quand par malheur la pièce tombe et se brise, le moine se rend-t-il chez un maître céramiste. Il lui tend l’objet. Une réparation est-elle seulement envisageable ? « Revenez dans quelques jours » rétorque l’artisan. Le moine zen revient. Que découvre-t-il ? En lieu et place de la fracture, là où le bol s’est fendu, un filet d’or magnifie l’accident, donnant à la fragilité ses lettres de noblesse, marquant d’un précieux sceau le passage du temps dans la matière.

Il y avait un côté Héphaïstos chez Christiane. Sa démarche, sa parole, sa présence au cœur d’une nuit faite de douceur, de tendresse mais aussi de rudes tensions. Il m’avait semblé toujours sentir cela au creux de nos liens ; un mélange de puissance solaire et de sombres blessures, peut-être comme nous tous. Maintenant qu’elle n’est plus avec nous, qu’elle est « défunte », la voilà « déliée de toute fonction » (étymologie de défunt). Nous nous étions connus surtout au Comité d’Ethique ; sans idéaliser les choses, Christiane, dans ses failles même, comme dans le conte zen, apportait ses réflexions et l’or de sa présence. Derrière la rudesse, il y avait l’enfant. Et ses recommencements. Une vulnérabilité certes, mais de celle qui nous révèle à nous-mêmes, tous susceptibles de blessures (vulnus). Comme les morts ont besoin d’être « instaurés », nous devenons comme responsables de leur existence ; juste là où l’aube accroche aux arbres des lambeaux d’innocence et de chagrin.

Christiane serait-elle partie trop tôt ? Une vie doit-elle avoir une sorte de durée suffisamment bonne ? Je ne sais. L’« anankè », le destin des Grecs, est énigme. L’énigme de l’existence. Toujours quelque chose de plus grand et d’obscur. Il y a l’hier du vivant et le présent du disparu. J’espère que Christiane a trouvé une terre plus lumineuse et rayonnante. Elle est peut-être là qui écoute, qui continue à écouter… comme nous tentons de le faire chaque jour.

Dominique Desmichelle