Langage en analyse, langage entre analystes, confusion des langues

Christine Fouchard.

Il faut que tout patient masculin acquière à l’égard du médecin comme signe qu’il a surmonté l’angoisse de castration le sentiment d’être son égal en droit.

Freud Sigmund

Bibliographie

C.G. Jung, L’homme à la découverte de son âme, Ma vie

F.Roustang, La fin de la plainte

P.C. Racamier, L’inceste et l’incestuel

S. Ferenczi, Confusion des langues, Communication non violente

Steven Galipeau Perversions dans le temenos, Cahier Guérir n° 106, 2003

Maurice Hurni et Giovanna Stoll La haine de l’amour, la perversion du lien, L’Harmattan, 1996

Mots clés

Persona d’analyste jungien, il y a cinquante ans, et maintenant Nouveau roi.

Analyste, une identité, un costume mal taillé, une souffrance déniée.
Une collectivité, un lien défait par un langage paradoxal, utile en analyse, dangereux dans la vie extérieure.

Quels remèdes possibles ?

Jeu de rôle, thérapie systémique, travail sur la rhétorique de nos archives administratives.

Introduction

Je ne me suis pas donné une tâche facile.

Je vais tenter de vous convaincre (enfin, quelques-uns d’entre vous, car je sais que certains sont dans le même ressenti que moi), qu’il y a un problème, une souffrance au sein de la Société et à ses marges,

Et ensuite de vous faire accepter une piste pour améliorer ce problème…

C’est lors du voyage en groupe à Zurich qu’une évidence m’a sauté aux yeux : nous, analystes ou analystes en formation, avons une vie très éloignée de celle de Jung. Cinquante ans juste que disparaissait Jung : je vous rappelle ses propos dans « Ma vie »:

« J’éprouvais le besoin d’avoir un point d’attache dans ce monde et je puis dire que celui-ci me fut donné par ma famille et le travail professionnel. Il était pour moi vitalement nécessaire d’avoir une vie rationnelle qui allait de soi comme contrepoids au monde intérieur étranger (vous aurez été sensible aux mots employés, j’en suis sûre).

La famille et la vie professionnelle demeurèrent pour moi la base à laquelle je pouvais faire retour et qui me prouvait que j’étais un homme existant et banal.  »

Propos SIMPLES ? Mais pour certains de nos collègues, la famille, ce n’est pas simple.

Et pour tous, dans notre époque et ses lois Accoyer et ses formations diverses, la profession, c’est tout sauf simple.

Revenons à Jung : sa persona tient et ne sera pas mise en question.

Lorsqu’il commence sa « dépression créatrice », en 1912, période de confusion et de rencontre avec les profondeurs, ou comme on voudra l’appeler, puisqu’il n’a pas nommé d’affects dépressifs mais de la désorientation, il s’est appuyé pour tenir sur sa famille (nombreuse, valorisante, intelligente, une valeur sûre) et sur ses patients, son métier public, assorti de sa visibilité sociale.

Pouvons-nous en dire autant ?

Notre persona d’analyste n’est-elle pas, à l’inverse de celle de Jung, marquée par l’insécurité financière, la solitude et un certain dénuement, en partie assumé clairement, en partie nié ?

Et beaucoup de mes amis se sentent en souffrance « au sujet » de leur identité d’analyste jungien.

Donc

1 Le thème de l’année, c’est la créativité de l’inconscient. Je suis très obéissante et je veux bien accepter ce cadre pour démarrer, C’est pourquoi vous allez entendre une vignette clinique, celle de Claude et de sa relation à moi, qu’il blesse par son langage, et dont il se représente que « quelque part », je vais le blesser.

2 Je souhaite aborder avec vous la question de l’identité d’analyste jungien. Cela inclut la formation des analystes jungiens, notre formation, c’est-à-dire notre acquisition d’un savoir, savoir-faire et savoir être, notre bagage professionnel…qui comporte aussi l’étude des autres façons d’aborder la souffrance psychique.

Voici cette vignette clinique que je vais vous présenter.

CLAUDE est un homme très cultivé, chercheur. Il voyage beaucoup, a vécu plusieurs années en Extrême Orient.

Il écrit des livres fort documentés sur le monde tel qu’il émerge dans ces pays. Il est connu, riche ou tout au moins très a l’aise, alors que son milieu d’origine était plus que simple, démuni de toute aisance.

Persona avantageuse, comme celle de Jung, telle qu’on peut la deviner lorsqu’on va en regardant sa maison, ça n’est pas un HLM de banlieue!

Claude ne se connait pas d’autre problème que relationnel : c’est dans l’Eros, dirait-on en gros mots (en jungien), que quelque chose ne va pas. C’est d’ailleurs assez flou, comme motif de travail analytique. Y a–t-il de la souffrance ?

Voici deux rêves de Claude pris dans un épais matériel abordant le thème des frontières entre l’intérieur (d’une maison) et la ville, et l’intérieur (du corps) et l’extérieur du corps.

« Je suis dans un bel environnement, c’est là qu’est ma maison. Elle est vaste, spacieuse, belle. Il manque juste les garde-fous devant les balcons ». Il y a de quoi avoir peur.

« Je suis à la sortie du métro, comme quand je suis à Paris, et que je viens ici, c’est laid et pauvre. Quelqu’un veut me voler mes papiers d’identité, je n’ai pas peur, alors il me vole mes papiers et me poignarde au cœur. Je devrais pourtant me protéger, mais je ne ressens pas la peur. »

Il vit donc très loin, en Extrême Orient, puis ailleurs, il n’a pas comme Jung une relation longue avec un lac, un lieu, une langue. Il parle plusieurs langues et dit se sentir chez lui n’importe où. Il ne se plaint pas, mais son langage est si compliqué que souvent je ne peux faire le lien entre le début de ses phrases et la fin, ou bien il raconte quelque chose de terrible en laissant un petit sourire flotter sur ses lèvres… Bref, quelques traits schizophréniques me sont destinés. Et schizophrénisants…

Quel lien avec un analyste jungien ?

Il ne sait pas dire vraiment pourquoi il vient, c’est justement trop bizarre, qu’est-ce qu’il a ?

C’est peut-être simplement par curiosité qu’il vient, d’ailleurs dans son milieu tout le monde « est suivi » ou « fait un travail ».

Des difficultés à choisir peut-être ? Est-ce bon d’avoir une compagne unique et définitive, ou bien d’en avoir plusieurs, une dans chaque pays par exemple ? Comment se fait-il que celles qu’il aime lundi ne soient plus aimables mardi ? Les relations affectives qu’il noue se défont au bout de quelques semaines, il tombe amoureux puis désaime ; aucun sentiment ne semble stable, et je le ressens comme confus de ces changements de ton dans les relations.

Claude parle de façon détachée , sans émotion, d’une enfance que je ressens moi comme difficile : père parti, remplacé par un « beau-père, mère partie, remplacée par une « grand »-mère, son propre prénom, Claude, parti, donné à une jeune cousine de trois ans sa cadette et qui vit avec lui, enfin cette ambiance incestuelle (Racamier) est complétée par une rhétorique particulière, par des mots , un langage particulier (on raconte des histoires égrillardes, mais on ne dit pas de qui l’on parle, on fait des allusions qu’il ne comprenait pas, on glisse des sous-entendus sur la vie érotique). Il ne sait jamais dire qui a tenu tel propos, où un évènement a eu lieu, ni vraiment quand. Il découvre à l’occasion de nos rencontres qu’il a dormi dans la chambre de sa mère et du nouveau conjoint de celle-ci pour ses quatre ans, lorsqu’ils étaient en voyage de noces.

Le «on» est partout : perte de la différenciation des générations, des espaces, des rôles ; le langage familial ne lui apparait pas comme problématique, et pourtant, à mes oreilles, il sonne plein de confusion, de paradoxes, de chaos.

La persona de Claude a quelque chose de très enviable, comportant des rencontres de gens riches ou célèbres, une aisance matérielle, bref, des compliments multiples, et il me donne à entendre que, quel que soit le prix qu’il paie, cela n’a pas un grand prix pour lui, tout en m’envoyant en même temps quelques gentillesses sur ma technique, mon bureau « charmant », etc.…

Pourquoi Claude me fait-il penser à nous ?

D’abord, la souffrance ? Moteur pour le désir de changement, notre règle habituelle d’analystes est de ne pas y répondre. Claude nie tout affect.

Mais beaucoup d’entre nous sont tristes de ces relations instables, de ce ton peu amical et de ces relations sans chaleur, et ne le disent qu’en petit comité, voire seulement lorsqu’ils ont été chassés de la maison.

Eros, disent certains, manque…

3 – Et enfin, mon propos se centre sur moi, car « L’affect de quelqu’un, c’est sa tâche du moment. » Cela, c’est de Jung, notre Plus Petit Dénominateur Commun.

Et moi, mon affect, c’est que je me sens triste, nulle, souvent, très souvent, alors que j’attends chaque fois une joie de communications enrichissantes avec mes collègues. Ma dure semaine à fricoter avec le chaos des inconscients et des névroses, voire des psychoses, mériterait d’être guérie un peu ici.
_ J’entends par guérir, sortir un peu de l’angoisse de l’informe, du chaos régressif obligé par notre travail. J’entends par guérir, me sentir simplement réchauffée par l’accueil reçu de mes pairs.

J’ai bien entendu souvent que tenter de guérir est une emprise, un abus : il y aurait désir abusif, il y aurait manipulation. Mais moi, j’ai envie de guérir de cette émotion douloureuse. La formation des analystes s’accompagne de beaucoup de douleur, tout au moins la mienne. De plus, beaucoup sont entrés dans cette maison et en ont été chassés avec douleur. La douleur est là un peu trop souvent, comme dans les écoles où les aînés font subir rituellement aux plus jeunes des brimades. Heureusement nous ne sommes pas seuls à souffrir.

Il n’est pas obligé d’être grand historien pour savoir que toutes les écoles analytiques se sont échauffées autour de la question de la formation des analystes, qu’il y a eu scissions, déchirures en mode freudien, mais aussi lacanien et jungien. Cela parait si « obligé » qu’on pourrait hausser les épaules et accepter cet état de fait comme inéluctable, inhérent à ce travail « impossible », à cette tache de formation et d’inter-formation, qui doit en même temps favoriser l’individuation et l’identité commune, soit avoir deux objectifs contradictoires, mais après tout, dans les familles, on essaie bien d’aider les futurs adultes à éclore en alternant les mouvements de maternage enveloppants et les poussées vers l’autonomie.

Pour permettre l’individuation, pour le travail en analyse, on a le « laisser advenir ».
Mais il y a autre chose :

voyez-vous, j’ai choisi JUNG mais je n’ai pas choisi d’ignorer toutes les autres approches. Mais oui, il y a d’autres outils que le laisser advenir. Et nous sommes ici en groupe, une structure que Jung utilisait mais n’a pas étudiée, parce que pour lui « cela allait de soi ».

Des écoles se sont penchées sur la « communication » et ses aléas. Par exemple, les écoles de thérapie systémique, les praticiens de l’hypnose. Parmi ceux-ci, Roustang.

Une citation de F. Roustang pour voir la « manipulation » d’un autre œil:

« La manipulation aurait deux sens, l’un favorable qui renverrait à l’usage de la main en chimie, dans l’artisanat dans l’art et aussi dans l’art de guérir, l’autre défavorable qui aurait à voir avec mentir, attirer sur des mouvements visibles l’attention qui se détourne alors des faits ou des actions pourtant manifestes.

Certains pensent que la manipulation est toujours détestable, qu’elle manque de l’élémentaire respect de la personne, et que, derrière elle, se profilent tôt ou tard les abus de pouvoir, les débordements des intégristes, et même les horreurs communes aux fascisants.

Pour conjurer définitivement ces excès on propose en psychothérapie non seulement de ne pas toucher mais de ne pas voir, non seulement de ne pas voir, mais de ne pas parler. Un silence lointain et détaché nous conduirait à la perfection du respect. Il serait garanti par la non intervention; moins on en dit, moins on en fait, moins on participe et plus on aurait de chance de laisser intacte la sacro-sainte liberté du patient, comme si le retrait, la distance, l’évitement mettaient à l’abri de la manipulation frauduleuse.

Comme si de telles attitudes n’étaient pas au contraire la manière la plus retorse et donc la plus irrespectueuse de se donner bonne conscience tout en pesant lourdement sur l’interlocuteur. »

Pardonnez- moi cette longue citation dont vous percevez bien le ton polémique … que je reprends à notre service, que je voudrais appliquer aux relations dans le groupe, particulièrement aux écrits qui sont publics. Ces écrits qui signifient les décisions sont énigmatiques, ils ne disent pas quel acte l’autre doit faire pour être réadmis dans le groupe ou dans le cursus. Ils cherchent à éviter toute manipulation. Et le résultat, c’est qu’ils empêchent de changer.

Je souhaite réhabiliter la manipulation, vous proposer à tous un travail de jeu de rôles pour que nous prenions conscience de notre langage et de ses composantes paradoxales. Ici, dans nos relations de groupe, on peut déjà repérer quelques pistes.

Nous parlons de la créativité de l’inconscient et le groupe ne cesse de rabâcher que « nous ne sommes pas créatifs », malgré les exposés, les articles parus, certes dans des Cahiers Jungiens en perte de vitesse, mais tout de même, ce discours dévalorisant de nous sur nous est-il vraiment obligatoire ? Ou bien est-ce une entreprise de sape inconsciente, relayée par chacun d’entre nous à notre insu, et héritée de notre structure ? Un genre d’interperversion narcissique?

Ces paroles ne ressemblent-elles pas à celles des pervers narcissiques, dont les paroles ambiguës disent en apparence un message, et sont en réalité un masque destiné à cacher la recherche de la faille de l’autre, pour lui piquer sa joie de vivre, sa générosité, son amour du prochain?

Aurions-nous crainte de nous positionner fermement en dehors de l’ambivalence, du double message et de l’écran de fumée que procure l’injonction paradoxale?

Nous approchons du paradoxe.

Quelques définitions vont me permettre de cerner mon propos:

Paradoxe: figure qui permet d’approcher la vérité. En ce sens, elle est proche du symbole.

J.J. Rousseau disait: « Pardonnez moi mes paradoxes, il en faut quand on réfléchit, et quoi que vous puissiez dire, j’aime mieux être homme à paradoxes qu’homme à préjugés.  »
Nous sommes jungiens, nourris aux paradoxes de notre guide : comment dire mieux son flirt avec la psychose, son goût pour les régressions guérisseuses?

Moi aussi j’ai une sainte horreur des préjugés, et je préfère me shooter au paradoxe qu’à la logique rigoureuse.

Nous cherchons en analyse à laisser vivre des paradoxes, fils de la fonction transcendante, produits complexes de notre relation transférentielle. Hier nous avons eu deux textes magnifiques, des productions poétiques, issues et destinées à autre chose qu’un fonctionnement logique, causaliste. Le jeu avec les images, polysémiques et insaisissables, est aussi une forme de la relation aux archétypes. C’est notre travail analytique.

Mais entre nous, entre jeunes recrues et anciens membres une nouvelle communication est elle possible ? Ou bien faut-il accepter de laisser la douleur de certains se terminer par leur rejet, au risque de ne conserver dans nos rangs qu’un seul modèle d’analyste ?

La communication paradoxale a été étudiée par l’école de Palo Alto, qui s’est intéressée au fonctionnement des relations dans les systèmes familiaux. Et l’expérience de la psychose et de ses proches cousines, borderline, pathologies narcissiques etc., confirme l’importante place dans leur déclenchement et leur entretien par le double bind, langage paradoxal. Ce langage dit à la fois un ordre et son contraire, paralysant le destinataire dans des conduites d’évitement, et créant une baisse de la confiance en ses propres capacités à créer du lien.

Alors, y a-t-il place pour nous jungiens, pour un langage sans paradoxes, à côté de l’existence dans le lieu analytique, de l’usage du paradoxe? Double abord, et non double bind, peut-être ?

Confrontons-nous.

Les propos de Jung, ma peine, et je vous propose de nous référer au texte de Ferenczi, confusion des langues. Je vous rappelle que dans ce petit essai, qui évoque les comportements pédophiles et les relations incestueuses (que Freud voulait reléguer au rang de fantasmes), Ferenczi évoque la demande affective, de tendresse, qui caractérise l’enfant et la réponse sexuelle, à type de décharge, qui est celle de l’adulte violeur. Nous sommes tous d’accord pour reconnaître qu’il y a faute aggravée lorsque un adulte chargé de responsabilité, éducateur, prêtre, médecin ou analyste, profite de cette situation pour imposer à l’enfant, l’humain en position de demande ou de faiblesse, une relation de type adulte, sexuée, en lieu et place de ce qui est attendu par l’autre, un miroir narcissisant, une empathie, un sentiment.

On sait tous maintenant qu’il parlait aussi de son vécu de jeune analyste formé par Freud, à la va-vite, et sans tenir compte des aspects infantiles de sa personne. De la répétition dans son analyse « didactique » des souffrances infligées à l’enfant qu’il avait été, sous la forme d’un manque de « tendresse » pour lui, d’un débordement de son formateur sur ses besoins de patient.

Beaucoup d’entre nous sont, si ce n’est pauvres, du moins très gênés financièrement. Et ça ne se dit pas toujours, que nous sommes comme des enfants, en besoin de paroles « tendres », pour utiliser la terminologie de Ferenczi, en besoin. Il faut cacher cela, ce n’est pas conforme avec une identité d’analyste.

Pas de belle maison, pas de place sociale, interdit (qui l’a dit?) de mettre une plaque sur la porte, peu de visibilité dans les institutions. Il faut s’accrocher, dans une réunion mondaine, pour oser se dire…Et si notre société s’éloigne des règles communes de fonctionnement, ses membres seront de plus en plus isolés.

Et pourtant, on éjecte à tour de bras. Le couple pervers est là : humiliation cachée, distance hautaine vis-à-vis de la collectivité ambiante, places échangées. Peine cachée et grandeur empruntée au passé.

Mais oui, avant d’être reconnus par nos pairs analystes, nous sommes des analysants qui aspirent à une identité et à une reconnaissance. On ne peut pas faire l’économie de la persona. Nous faisons un long travail analytique pour nous former à l’écoute de notre inconscient, mais il nous est aussi demandé d’acquérir des notions, d’apprendre à utiliser la terminologie analytique, et cela, c’est l’affaire de l’institut Jung. Notre situation paradoxale d’apprenants travaillant déjà comme analystes est une réalité impossible à contourner. Le médecin lui aussi est longuement en blouse, pris pour un médecin et pourtant loin de l’être.

Cette situation difficile crée des affects d’insuffisance propices à fabriquer des « burn out », mot savant pour désigner une dépression en rapport avec un mauvais positionnement professionnel, idéalisant et humiliant à la fois, propre des troubles narcissiques ; mon expérience de la formation de futurs médecins au travers de jeux de rôle a mis en évidence quelle prévention de la solitude et de la culpabilité pouvaient en être attendus. La persona peut devenir consciente. Un peu.

Bien sûr, on sait bien que « tout » ne peut être réglé par ces techniques. Mais peut-être pouvez-vous imaginer que cette approche est à la psychanalyse dans le même rapport que la mathématique quantique est à la mathématique classique : un champ d’application différent, le groupe, oblige à l’utilisation d’outils différents.

Car pour faire cette persona, deux lieux, deux approches de l’analyste en formation.

L’une est sociale, publique, soumise au regard.

L’autre est intime, c’est l’espace de l’analyse personnelle didactique dit-on, et « injugeable »: peu d’études, au fait, sur les analyses didactiques ; elles donnent lieu à l’attribution d’une médaille spéciale, bâton de maréchal, signe de pouvoir, outil d’entretien de la maladie de la famille ; pouvoir d’un coté, humiliation de l’autre, déni d’une part de la réalité, isolement de la Société qui interagit peu avec l’espace social. Tous les ingrédients pour fabriquer un système dysfonctionnel sont là.

Enfin, dernier élément : il est fréquent de voir des analystes mus dans leur choix professionnel par leur blessure narcissique. Je n’oublie pas bien sûr que la où est la douleur, le symptôme, la blessure est aussi l’accès au Soi, et c’est toute l’ambiguïté paradoxale de cette identité d’analyste.

« L’analysant narcissiquement blessé est souvent fasciné par l’orientation collective et téléologique de la psychologie jungienne. Comme il n’est pas enraciné en lui-même, que les sentiments le mettent en difficulté et qu’il a perdu toute trace de son enfance, il accueille favorablement cette orientation car elle n’éveille pas le souvenir de souffrances passées. » S. Galipeau.

C’est dans ce double nœud qui nous constitue (pardon, qui me constitue, et peut-être une partie d’entre vous) que je chercherai à trouver la racine de comportements agressifs en paroles, entraînant la destruction du lien qui pourrait nous relier comme participant d’une même identité.

C’est la perversion narcissique comme destructrice du lien relationnel au travers d’un langage paradoxal, comme l’ont étudié Maurice Hurni et Giovanna Stoll.

En effet le travail sur les perversions narcissiques inclut l’étude du discours pervers. Et que signifie perversion, à côte d’extraversion et d’introversion? Le langage, pour faire court, est utilisable comme créant de la relation à l’autre. Cette relation est ce qui est le plus craint et haï par le blessé narcissique, quand il se sent attaqué et se comporte en pervers: il utilise alors le paradoxe, la confusion, le flou, l’autojustification, et engendre de grandes souffrances d’humiliation chez l’autre. Ce couple d’opposés, grandiose et humilié, agressif et agressé, est en jeu dans les communications paradoxales qui nous agitent.

M’est avis que nous savons tous que notre formation nous met dans cette position d’enfant en quête d’empathie, de « tendresse » comme dit Ferenczi.

Ce qui est fait de cette position dans le secret de l’analyse didactique, là n’est pas mon propos.

Mais dans le langage administratif qui est utilisé dans les communications officielles, il me parait souhaitable d’évincer les formulations paradoxales comme celle-ci, tirée d’une lettre dont je préfère taire le nom, puisque mon propos n’est pas d’attaquer des personnes, mais d’examiner un type de communication paradoxale, qui dit une chose et son contraire et de ce fait attaque le moi, l’identité, de la personne, dont il est notable qu’elle est porteuse de blessures narcissiques :
_ » Votre motivation à être analyste est mise en doute » (parce qu’une personne n’avait pas fait un stage qu’elle ne croyait pas obligatoire).

Globaliser et attaquer la personne, interpréter abusivement : ainsi dire à quelqu’un que sa motivation est jugée insuffisante, qu’il est « quelque chose » , alors qu’il s’agit de faire quelque chose.

« Votre mémoire ne peut être présenté à vos pairs analystes » (les analystes ne sont pas les pairs de quelqu’un qui n’est pas encore analyste !).

Utiliser des mots de sens opposés : comment le comité d’évaluation des mémoires peut-il être « heureux » de recevoir quelqu’un dont le mémoire a été refusé?

Nous savons bien que dans de petites sociétés comme la nôtre, la proximité que créent des analyses prolongées est un danger « atomique ». Que, de fait, nous vivons quelque chose d’incestuel, sans que qui que ce soit puisse être nommé responsable de ce fait, pas plus les anciens et leurs « horribles secrets et transgressions » que les nôtres personnels. Nous sommes obligés de vivre dans cette société avec toute cette connaissance intime de l’autre, avec toutes ces projections entrecroisées. C’est difficile et inévitable. A mon idée (Jung disait que le club psychologique de Zurich était un zoo), nous avons affaire à ce que décrit Racamier dans son travail sur l’incestuel, ambiance de mal-être, climat délétère, climat de paradoxe, « un climat ou souffle le vent de l’inceste, sans qu’il y ait inceste. Le vent souffle chez les individus ; il souffle entre eux et dans les familles, partout où il souffle, il fait le vide ; il instille du soupçon, du silence et du secret », l’inquiétude du non compréhensible. Quand on emploie un langage hypnotisant, fascinant, incompréhensible, cela bloque les personnes en recherche d’autonomie dans un état de fascination/répulsion.

Travailler, cela pourrait nous aider à diminuer un peu la tension qui défait les liens entre nous, définis cyniquement comme ridicules, ne devant en aucun cas être favorisés par des institutions collectives, ne devant pas être soignés en quelque sorte. Ces liens…sont ceux qui fabriquent une persona, dont je fais l’hypothèse qu’elle n’est ici qu’individuelle, ce qui interdit d’utiliser le concept d’ombre de notre société. L’ombre est certes un archétype, mais elle ne peut être analysée que lorsqu’elle est le contre-pied d’une attitude collective. Dans notre mythologie collective, judéo-chrétienne, Chez nous, c’est comme Babel : le collectif ne se comprend plus, les mots ont perdu leur fonction de transmetteurs de sens.

Il nous faudra un autre vent, anemos, comme celui de la Pentecôte, pour que nous puissions connaître la langue de chacun et « parler en langues ». Pour que ce vent soit « celui de l’esprit », il faut constater l’absence de chef, de Jésus.

Soyons plus sensibles à l’agencement des mots, au message envoyé et à la possibilité de réponse. Si «on ne sait pas où on doit aller, on risque de se retrouver ailleurs, et de ne pas le savoir»
._ Il y a perversion si les mots utilisés donnent lieu à deux sens possibles, s’ils ne permettent pas un acte. Dans d’autres lieux, on propose une « pédagogie par objectifs ». Si notre société désire rester vivante dans son siècle, il faut qu’elle accepte d’y être alliée à d’autres, d’accepter leur apport.

L’écrit est, à coté de toute transmission orale, une manière de communiquer qui devrait contenir des informations.

Par exemple, votre mémoire est trop long, trop court, les phrases sont…les mots sont… bref, dans un mémoire qui n’est qu’un travail intellectuel, toute la personne n’a pas à être jugée. Et elle doit pouvoir recommencer son travail sur des bases claires, logiques et lisibles.

Comme dans la famille de Picasso, chaque fois que nous nous retrouvons, ça barde.

Avez-vous envie de travailler notre matériel, les énoncés de reconduction à la frontière, de renvoi hors de notre institution?

Car beaucoup de nos collègues ont disparu, emportés par des jugements excluant, certains après des années, voire des décennies de présence dans ces lieux. Ils ont été exclus pour diverses raisons, par diverses équipes, mais pour les uns comme les autres, on n’en parle qu’en petit comité. Mais beaucoup, nous en parlons beaucoup, et le silence du grand groupe contraste avec les messes basses de nos petits groupes: les petits comités prennent de l’ampleur, deviennent un assourdissant fond qui couvre le bruit de notre travail. Je veux bien accepter que des analystes jungiens soient censés être individués, donc peu conformes. Mais est-il obligé de souffrir tout le temps, n’est-ce pas le signe d’une analyse interminable, d’un blocage dans une souffrance ressentie, puis transformée en souffrance infligée ?

Nous sommes jungiens par nécessité, nous le savons. En tous cas moi, je le sais. Grands blessés pour la plupart d’entre nous, en tous cas assez pour reconnaître en nous-mêmes ce terrible besoin de l’individuation « hors des sentiers battus des religions constituées », assez puissant pour nous faire parcourir des années de parcours coûteux. Nous qui aurions besoin de douceur, d’une persona reposante, c’est assez inconfortable d’être assis aux marges, et sans le petit coussin de l’aisance financière.

Enfin, maintenant il faut vraiment constater que DEDANS, nos rangs s’amenuisent, que nos effectifs fondent, que nos forces vives fuient ailleurs, que des disputes retentissantes déchirent nos rangs. Que nous ne sommes pas souvent heureux de nous retrouver, que nous n’y trouvons pas de gratification narcissique, en freudien, ou bien, que le Soi n’est pas là dans la rencontre ?

Enfin, nous nous retrouvons ici, ce lieu est correct à tous points de vue, n’est-ce pas ? Mais… Je ne m’y sens pas chez moi, et nous sommes si nombreux à le déserter.

Mon voyage cette année à Zurich m’a mis en contact avec l’énorme différence entre les analystes jungiens du temps de Jung et nous. C’était beau, riche, décoré, chaud, sûrement parfois sujet à discordes, mais ça ne ressemblait pas à notre lieu. Jung était au centre de ce groupe d’hommes et de femmes. Notre identité d’analyste n’a que peu à voir avec celle de ces hommes et de ces femmes.

Et cinquante ans ont passé, comme dans les contes, le vieux roi est mort et ses enfants se déchirent pour l’héritage. Je caresse l’espoir, à l’image du conte des trois plumes, que nous puissions nous conduire comme le troisième fils, le simplet.

Et comme SIMPLET qui commence par regarder là où il est sans partir au loin, je propose, après avoir admis

que je souffre mais vous aussi,

qu’il y a du bon à prendre dans d’autres techniques de soin collectif,

faisons en petits groupes le tour de nos vécus émotionnels, puis jouons ces rôles. Quelque chose peut en sortir…

Exposé présenté au séminaire de juin 2011