De l’esprit au corps

Martine Gallard

Je suis très heureuse et honorée d’avoir l’occasion de parler d’Élie qui a été important dans
ma formation de psychanalyste et de partager avec vous un aspect de sa pensée qui me semble
particulièrement intéressant.

Pour le situer : Georges Élie Humbert est né en 1925 en Normandie et décédé en 1990 à Paris.
Je vais vous faire partager quelques informations que j’ai reçues de lui dans un interview dont
j’ai eu l’initiative en 1988, alors qu’il était déjà bien malade. J’avais été en fin ‘d’analyse et
supervision’ comme cela se faisait à l’époque et nous avions gardé une relation que je
qualifierai d’amicalo-professionnelle !

Ayant le désir de garder la mémoire des débuts de la SFPA je lui avais demandé de me parler de son parcours professionnel.

Il me dit qu’il avait été reçu à titre individuel à l’AIPA en 1960 et qu’il était arrivé à Paris peu de temps après ne connaissant presque personne. Il faisait encore partie des Carmes à cette époque, ordre contemplatif, où il est resté une dizaine d’années. En effet se questionnant sur sa vocation, Il était allé à Zurich pour faire une analyse avec Jung en 1957, puis avec Marie-Louise Von Franz.

Il était venu vers Jung pour répondre à la question : « Qu’est-ce qu’on fait avec l’expérience intérieure si Dieu n’existe pas ? » C’est cette question qui va servir de fil conducteur à ma présentation. Mais je reviens tout d’abord sur quelques détails qu’il m’a donné sur son cheminement de vie.

Son séjour à Zurich

Il avait déjà une expérience de prédicateur quand il est arrivé à Zurich. Là – bas il connaissait tous les élèves de Jung, donnait des cours à l’Institut et s’était intégré dans la paroisse catholique de Zurich où il a continué à exercer son expérience de prédicateur. Il a commencé à interpréter les rêves des personnes qui le lui demandaient, ce qui le passionnait ! il était familier de la direction de conscience, intéressé par le monde intérieur, et peu à peu, parallèlement à son analyse personnelle, il a commencé à recevoir des personnes régulièrement.

Il a connu Jung très âgé et dit qu’il a dû travailler beaucoup seul. « Jung travaillait sur les images et le mouvement intérieur qu’il sentait à l’oeuvre ; il interprétait, il amplifiait. Il ne travaillait pas sur la régression .Je ne le voyais pas régulièrement mais les séances avec lui me transportaient et me touchaient beaucoup plus que celles que j’avais avec M-L Von Franz. Moi ensuite je passais des matinées à travailler sur mes rêves et il m’a fallu me
débrouiller seul avec la distance, la séparation.
» ses séances avec Jung étaient en effet espacées étant donné l’âge de celui-ci.

Son arrivée à Paris

En arrivant à Paris dans les années 60-62 , c’est là qu’ il a vraiment commencé une pratique analytique mais il était isolé, ne connaissait pas grand monde, n’était pas relié à un groupe. « Sa sortie du désert » a été la prise de contact avec le groupe C.G Jung de la rue Las Cases, primitivement appelé « le groupe du gros caillou » qui se réunissait régulièrement. A partir de 61, à la mort de Jung, un groupe s’était formé, bien décidé à faire connaître la pensée de Jung en France. Des conférences ont été organisées ; il y a eu la création d’un petit bulletin . Puis ce fut l’arrivée de Luigi Aurigemma et ensuite Georges Verne, Pierre Solié et Émile Rogé puis plusieurs autres personnes et c’est en 67 qu’a commencé à se poser la question de créer une société d’analystes jungiens pour assurer la formation d’analystes, ce fut la SFPA. Cela n’a pas été simple à mettre en place car c’était une équipe de solitaires, d’introvertis,
mais Élie à insisté pour créer une société structurée afin d’échapper à la tendance incestueuse qu’engendre un petit groupe qui vit sur lui-même, disait-il.

Élie Humbert fait partie des 9 membres fondateurs de la SFPA en 1969, avec Roland Cahen, Hélène Téboul-Wiart, Pierre Solié, Émile Rogé, André Arthus, Luigi Aurigemma, Alain Le Bars, Ania Teillard.

Élie s’est impliqué à la SFPA où il enseignait et en 1974 il a créé avec une petite équipe les « Cahiers de Psychologie Jungienne » qui sont devenus ensuite les « Cahiers Jungiens de Psychanalyse » en 1987.

Entre temps il avait quitté les Carmes et s’était marié avec Myrtha Gruber.

Je vais maintenant revenir sur la question qui l’a conduit à Jung car cela va me servir de porte d’entrée dans sa réflexion et ses écrits : « Qu’est-ce qu’on fait avec l’expérience intérieure si Dieu n’existe pas ? »

Si l’on prend cette question à la lettre, cela signifierait que pour Élie à ce moment – là, l’expérience intérieure n’avait de sens qu’en relation avec la présence d’une divinité, une Totalité, un créateur, tout-puissant, extérieur.

Ses écrits, sa façon de s’exprimer, de vivre, sont des modalités de réponses qu’il a trouvé à cette question qui l’habitait. Jung lui a permis de cheminer d’une croyance en l’existence d’un Dieu à la possibilité de faire l’expérience d’une représentation consciente et inconsciente que l’on pouvait nommer Dieu et qui doit être constitutif de l’homme puisqu’on qu’on la retrouve dans toutes les civilisations sous différentes formes. Pour Élie, la religion catholique, le
message de l’Évangile, reçu de sa famille a répondu un temps à cette question. Avec Jung il prit conscience que l’expérience de Dieu était une expérience archétypique de la Totalité.

Venons-en à l’expérience intérieure

Je ne sais pas si Élie dessinait mais , comme il me l’a dit, depuis sa rencontre avec Jung il écrivait ses rêves et passait beaucoup de temps à se laisser pénétrer par eux et à essayer d’en pénétrer le sens, à comprendre ce qu’ils voulaient de lui et donc à être présent à son expérience intérieure. Et cette idée de Totalité qu’il avait d’abord expérimenté sous la forme du Dieu de son enfance est devenue une réflexion sur l’inconscient à la suite de Jung, sur le
symbole, l’univers symbolique, la relation entre le moi et le Soi.

Réfléchissant sur le lien entre la représentation de Dieu et le Soi chez Jung, il dit :

« L’idée du Dieu Unique, centre du monde, n’est-elle pas la projection dans le Cosmos de ce qui existe dans le psychisme ? L’action par laquelle un individu se libère de l’imaginaire et naît à lui-même n’a t’elle pas été attribuée à des figures d’Anthropos dans plusieurs cultures évoluées ? » (Jung d’Élie, p. 72). Il parle donc là d’un processus de retrait des projections, qui
donne accès à l’ombre et qui constitue une part importante du travail sur l’inconscient.

A partir de cette idée de Dieu comme Centre, comme Totalité. Élie suit la pensée de Jung qui le conduit au Soi, centre inconscient de la personnalité, sur – ordonné au moi. Il revient sur ce mot de totalité pour le préciser. Le mot allemand Ganzheit traduirait plutôt l’idée d’entièreté, dit-il (p. 73 Jung). Ce mot d’entièreté évoque plus le rassemblement d’aspects morcelés,
dissociés qu’une chose qui existerait en soi. C’est-à-dire qu’il s’agit plus d’un phénomène qui se constitue , et qui aboutit à une conjonction d’opposés, qu’une totalité existant en soi, déjà constituée et porteuse d’une idée d’absolu.

Ce qu’il a théorisé par la suite est le résultat de ce travail personnel ; on le sent toujours soucieux de ne pas se laisser emporter par l’aspect numineux et tout-puissant de l’image mais de ramener celle-ci à un lien avec le vécu actuel, de la relier à son incarnation dans la vie ; c’est-à-dire de la mettre en rapport avec les relations d’objets, les attachements affectifs, amoureux, les pensées. Il nous dit que le sentiment a toujours été un élément de connaissance
et de relation, fondamental pour Jung et pour lui aussi. Attentif à l’évolution de son organisation psychique à travers ses rêves, il pouvait suivre l’évolution du processus de différenciation de son inconscient. Il vérifiait ainsi la justesse de
ce que disait Jung.

C’était une expérience émotionnelle forte, qui engageait son sentiment en le confrontant au monde symbolique.

« Le symbole est une expérience… quelque chose qui se présente… Il est vivant… mobilise de l’énergie … nous met en relation avec l’inconnu. » dit-il (p. 43, 44 Jung). Le symbole émeut, bouleverse parfois, oblige le conscient à s’engager affectivement. « Un symbole a la capacité d’animer la vie et de l’entraîner parce qu’il transforme une énergie psychique inconsciente en expérience . » (La Dimension d’aimer p. 48).

Mais il est conscient de la nécessité d’envisager la position contraire de celle qui domine le conscient à un moment donné, et que le moi prenne position en trouvant une position tierce, juste.

Je vais aborder maintenant l’article écrit en 1982, dans le n° 34 des Cahiers, Seuils, « Jung et la question religieuse » qui reprend sa question première. Il nous exprime sa pensée de l’époque, telle qu’il l’a façonnée à partir de ce que lui a apporté Jung :«Pour Jung, la religion n’est ni sentimentalisme mystique ou charitable, ni une théologie mais un bouleversement que produisent certaines expériences du mystère d’exister » (p. 27).

Et il ajoute aussitôt que Dieu n’est pas uniquement une puissance positive mais est aussi porteur d’un côté diabolique car si Dieu est une totalité il est une conjonction d’opposés et il est lumière et ombre. La divinité est donc composée de Dieu et du Diable. Il est même une « puissance monstrueuse dont il faudrait redouter les mœurs. » Rien que ça ! Cette petite phrase indique comment Élie ne mâchait pas ses mots.

La pratique de l’ analyse nous apprend que l’on ne peut pas se débarrasser de la question de Dieu comme l’on ne peut pas se débarrasser de ses parents ni des représentations qui nous habitent. Ce que l’on constate c’est que les représentations qui ne sont plus investis d’affectivité se transforment en d’autres représentations et en d’autres objets d’attachement qui ont un rapport avec les premiers et sont porteurs d’énergie.

Devant la désaffectation religieuse collective Élie se demande : « Qu’est donc devenue…, la puissance qui poussait les hommes à croire ? » (n° 34, p. 28). Et il cite Jung : « Les dieux de la terreur n’ont fait que changer de nom. De nos jours, ils se terminent en isme. »(Le Moi et l’inconscient p. 175). Les croyances religieuses se sont transformées en une série de dogmatismes.

La raison qui a dénoncé l’illusion des croyances religieuses a investi d’autres objets. L’athéisme a remplacé Dieu par les Totalitarismes de toutes sortes, qui ont eu certes leurs effets positifs en cherchant à améliorer les choses matérielles, le partage, la justice etc.

Mais « La fin des dieux n’a pas sauvé l’homme » la raison n’a pas charge d’âme et elle laisse les hommes dans un état de « perte d’âme » comme dit M. Eliade, ce qui peut provoquer des mouvements dépressifs, une identification à une Cause, une Idée avec majuscule qui prend la place de Dieu.

Mais qu’est-ce qui fait vivre l’homme ?

Élie cite Jung : pour s’affirmer face au monde extérieur « L’homme a besoin de l’évidence de son expérience intérieure, de son vécu transcendant, qui seuls peuvent lui épargner l’inévitable glissement dans la masse collective. » (Présent et Avenir p. 43).

Élie commente ainsi les paroles de Jung : « Ainsi le ‘divin’ est empirique parce qu’il est une qualité de l’expérience et il est transcendant parce qu’il se vit comme un rapport à ‘ quelque chose’ qui dépasse le conscient » (n° 34 p. 29). Dans ces mots très simples Élie précise que c’est la qualité de l’expérience vécue et non la réalité de l’objet Dieu qui compte. Ce vécu nous met en contact avec un contenu intérieur qui
dépasse le conscient, donc le moi, et s’expérimente avec la sensation, le sentiment et peut-être l’intuition.

Mais pourquoi cette expérience est-elle intérieure ?

« Le sujet perçoit au-delà et à travers tout ce qui lui est venu de sa mère et qui l’a marqué, une forme qui appartient à l’humanité. Cette forme est sienne et il est appelé à la dégager de sa propre mère pour la vivre comme une dimension de la réalité. »( n° 34, p. 30).

Pour qu’il y ait une expérience intérieure, intériorisée, il faut qu’il y ait eu une expérience première avec la mère qui a permis de créer un lieu intérieur. Cette expérience est quelque chose qui circule de la mère à l’enfant et inversement ; c’est un échange vital, l’espace commun d’un objet et d’un sujet qui se constituent mutuellement . Ce ‘champ maternel’ l’enfant découvre qu’il le porte en lui comme une forme première. Il s’agit d’une forme archétypique, c’est à dire d’une forme vide qui a besoin d’une expérience avec une femme
concrète pour s’incarner. Cette forme est sienne et l’enfant est appelé à la dégager de sa propre mère. Distinction donc entre le champ maternel archétypique qui est donné et l’expérience d’une mère particulière avec ses aspects positifs et négatifs.

Élie continue : Les symboles religieux appartiennent à cet espace de l’expérience primaire, maternelle. Les représentations divines ont changé au cours de l’histoire . « Les dieux ont été successivement l’actualisation de ce que nous appellerions imagos parentales, grande mère, animus , anima… » (p. 38).

Si les religions collectives ne portent plus l’individu et ne lui donnent pas son sens, chacun doit arriver à comprendre ce qui le fait vivre et c’est le but de l’analyse , du processus d’individuation de découvrir son mythe personnel ; ce que Jung appellera ailleurs son destin. Peut-être est-ce même ce que Jung appelle une expérience religieuse ? Celle-ci ne se fait pas sans la rencontre de l’ombre et du Mal avec les conflits qui en résultent (p. 35).

Élie cite Jung : «Sans le savoir, l’homme s’occupe toujours de Dieu. Ce que certains appellent l’instinct ou l’intuition n’est rien d’autre que Dieu. Dieu est cette voix en nous qui nous dit ce qu’il faut faire et ne pas faire ; en d’autres termes, notre conscience. » (C. G. Jung : rencontres et interviews chez Buchet /Chastel).

Ce sur quoi Élie met l’accent et qui dépasse la position de Jung c’est le lien structurel entre la plénitude qu’apporte une relation maternelle satisfaisante et l’expérience religieuse . Ceux qui ont vécu une expérience maternelle satisfaisante peuvent en garder la nostalgie et la transposer dans un rapport avec le divin. Ceux qui ressentent cette expérience première comme un manque, un vide, aspirent à en faire l’expérience avec le divin.

Suivons le maintenant dans la récapitulation des idées de « Jung et l’interrogation religieuse » dont je viens de vous parler :

1) Constatation : les dieux ont déserté les églises.

2) Est-ce pour autant une libération de l’homme ? Non car l’énergie qui prenait forme dans les rites et les croyances s’engouffre dans les totalitarismes.

3) Comment faire alors pour intégrer cette énergie et retrouver son âme ? Réponse : A travers la voie symbolique et la découverte de son mythe personnel.

4) Est-ce si simple ? cette démarche ne serait-elle pas non plus une illusion ? Ce chemin symbolique n’est-il pas une défense ou une compensation? BONNE QUESTION !!

5) Comment mettre en cause cette nouvelle illusion qui permet de vivre ? La connaissance de soi-même nous fait obligatoirement rencontrer l’ombre et nous confronte aux conflits qu’elle suscite.

6) Le conflit permet « la venue d’un troisième terme » et la mise en place d’une fonction transcendante, par lesquels se découvrent la voix intérieure, la force ou volonté supérieure, que Jung n’hésite pas à appeler Dieu.

7) Est-ce une expérience métaphysique ? non c’est un organisateur inconscient, un archétype.

Pour Jung : nous devons faire des erreurs, c’est inévitable et nous devons vivre notre propre vision de la vie…

Ce article rend compte de la façon dont la pensée de Jung , étudiée de l’intérieur, reprise à son compte, a aidée Élie à répondre à sa question et à passer de l’expérience de dieu à l’expérience du soi : « Le soi est l’endroit où ma vie religieuse pouvait entrer en psychanalyse » – cité par S. Kacirek (cahier 71, p. 9) – mais il dépassera Jung ou du moins poursuivra son chemin personnel en donnant beaucoup plus d’importance à la structuration de
soi grâce à la relation maternelle primaire, vécue avec une mère concrète ; ce qui est le champs freudien et ce que feront aussi les post-jungiens anglais.

Mais là encore après avoir reconnu l’importance de la mère concrète pour la structuration de l’individu, il mettra l’accent sur la nécessité de s’en séparer ; de se confronter au vide.

Continuant son chemin personnel, il donnera beaucoup plus d’importance au vécu du corps. Sensible au sentiment, à la dimension émotive, il sera attentif à sentir l’ancrage du soi dans le corps. Cela ne s’est certes pas passé sans une nécessité de se séparer ou peut-être plus justement, de transformer, faire évoluer toute cette première partie de travail inconscient avec Jung pour poursuivre son chemin personnel et intégrer l’apport freudien à sa conception de l’analyse. La relation vivante à l’inconscient est un processus et pour Élie la fidélité au Soi, à l’évolution de l’axe Moi-Soi demeurera sa boussole.

En 1987, trois ans avant sa mort, dans le n° 55 « Savoir du corps », il écrit un petit éditorial intitulé : Conscience du corps stupéfiant de profondeur et de nouveauté mais parfois énigmatique. Je vais en faire ici une lecture à ma façon.

Si nous réalisions vraiment, dit-il, ce que signifie « vivre à partir du corps », alors notre ventre se serrerait et nous serions envahis par une peur primitive. En effet cela signifierait que nous pourrions nous défaire de ‘l’image de nous-même’ à partir de laquelle nous gérons nos relations ordinaires, amicales, professionnelles et nous serions alors soumis au vide. Cette
représentation que nous avons de nous-mêmes, ce cadre qui nous maintient, cette apparence qui porte nos mots, en un mot la persona, serait en danger.

Nous serions alors soumis à une sensation de désintégration, de vide.
(Ce que j’entends là c’est que nous serions projetés dans l’avant du stade du miroir, défini par Lacan, qui est l’expérience d’une coïncidence entre un ressenti du corps et une image perçue dans le miroir, qui permet ,dans la jubilation, une première unification de soi.)

Notre éducation nous a habitué à consacrer du temps aux soins du corps dans notre vie

Depuis l’école primaire, disons à partir de ce que nous appelons « l’âge de raison », le processus de croissance nous pousse à nous investir vers l’extérieur et à nous servir de notre mental pour ‘séduire et réussir’, et la culture du corps en fait partie. « Le corps est alors comme le prolétaire de Marx ! Il paie la note de l’aliénation psychique. »

On peut faire un travail corporel pour décharger les tensions, maintenir un assouplissement des muscles et des articulations, cela permet d’obtenir une animation du corps et dans certains cas de réussir ce que l’analyse et le travail sur la pensée et le moi ne parviennent pas à faire, d’arriver à une « expérience du soi corporel ».

Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens de ces soins consacrés au corps : les journaux, la radio, la sécurité sociale nous conseillent de nous occuper de notre corps pour mieux vieillir mais il s’agit d’une optique où le moi veut rester maître du corps. Le corps est alors envisagé comme un support de nous-même, comme un contenu narcissique et les exercices que l’on fait servent à nourrir les dieux (quelle audace de dire ça !). Le travail sur le corps ne ferait que nourrir une image toute-puissante de nous-mêmes ; un soi-même se prenant pour Dieu. Il y a une autre façon d’être en lien avec son corps. La maladie a certainement permis à Élie d’avancer dans une compréhension intime des liens corps-esprit et de pouvoir considérer
la maladie du corps comme une épreuve de l’esprit.

Nous avons l’habitude de nous interroger sur l’origine psycho-somatique de certaines maladies, le corps exprimant alors un trouble de l’esprit.

Mais prenons avec Élie une attitude plus subtile : dans la maladie, le moi expérimente sa dépendance vis à vis du corps. Il se rend compte que c’est le corps qui sent, pense et agit. La défaite du moi face à l’autonomie du corps opère l’équivalent d’une castration symbolique. En effet le corps n’est plus ressenti comme une mère bienveillante mais comme un étranger menaçant. Les souffrances du corps réveillent les relations primaires et tout ce qu’elles peuvent contenir de bénéfique et de mortifère. Quand le vécu archaïque, premier, avec la mère a été insatisfaisant ou même traumatique et a été engrammé sans paroles, pour Élie, un travail corporel s’avère nécessaire parallèlement à l’analyse. Mais ce qui est ressenti, revécu,
doit cependant pouvoir être repris avec son analyste, élaboré, symbolisé et ramené au transfert pour que les souvenirs soient reliés aux affects et élaborés dans une relation à deux pour être intériorisé.

Il nous faut expérimenter de vivre à partir du corps

Élie met l’accent sur l’expérience de « la conscience du corps » (la conscience qu’a le corps de lui-même ) et non pas comme nous faisons habituellement sur la conscience qu’a notre mental de son corps. Le corps, d’objet de perception devient sujet de la perception et cela peut être vécu comme une catastrophe. En effet, dans ce cas le moi perd son impérialisme et ne fonctionne plus par le mental, ce mental « qui est une combinaison de l’intellect et du narcissisme ».

Cela confirme ce que dit alors Élie :

La conscience que le corps exerce est aussi un éveil de l’esprit.

« C’est ce que signifie que le soi naît dans le corps.

L’inclination, la pente, l’adhésion où nous reconnaissons le soi sont des sensations qui appartiennent au corps en tant que sujet. » C’est une sensation viscérale d’être à sa place en tant que corps ou avec son corps dans l’univers, parfois avec joie, parfois avec douleur ; d’être dans l’authenticité d’un moment et cela rejoint le Kairos : le moment juste.

Mais il est des moments où le corps existe et l’esprit ne sait pas ce que cela veut dire.

Pourquoi y -a- t -il quelque chose ? Pourquoi y- a-t-il mon corps ? C’est une expérience que le corps et l’esprit font ensemble. C’est le corps qui meurt et qui pose par là l’évidence de l’expérience. C’est le corps qui sent, contemple et qui fait l’expérience de l’angoisse.

L’esprit agit-il sur le corps ou celui-ci (le corps) vit-il une expérience de l’esprit ? Élie opte pour la deuxième solution car c’est le corps qui a entraîné l’esprit à se poser la question métaphysique de l’existence.

Son expérience personnelle des pratiques corporelles lui a permis de constater que des respirations, des mouvements qui visent à ouvrir les chakras aboutissent à libérer l’énergie et procurent une sensation d’unité de soi-même.

Il nous donne le témoignage de ce que cela lui a permis de vivre : «Oserais-je aller plus loin et constater que l’angoisse cède la place à la contemplation ? Il ne s’agit ni d’une activité intellectuelle, telle qu’un raisonnement sur l’Inconnu, ni d’une activité imaginative, telle que la projection de grandes images que l’on suppose être des visages de l’Inconnu. Ce que j’ai observé ici est comme l’éveil du corps, non pas à un objet mais à une question. l’esprit ne cherche pas de réponse, il laisse venir la sensation d’adorer ce qui est ».

Cette conclusion exprime le parcours d’un homme qui s’est engagé profondément dans « son mythe personnel », son destin et qui retrouve à la fin de sa vie un lien entre corps et esprit , la paix, et un rapport particulier à la vie, marqué par la contemplation de ce qui est, du monde qui l’entoure.
Cet exposé a été donné lors du séminaire de novembre 2010 de la S.F.P.A.