Le Moi et le Soi à l’oeuvre, Maître et Artisan de la transformation

Viviane Jullien-Palletier
Une étincelle dans le regard lorsqu’elle me voit. Elle baisse la tête ensuite avec un sourire timide ; elle s’approche, maladroite, comme une mauvaise élève envoyée au tableau. Elle me broie la main, comme d’habitude. Dix ans de lutte avec sa présence-absence sur le divan, où elle s’étend deux fois par semaine. Elle vit le divan comme une couche vide. Avec un courage désespéré, elle s’efforce malgré les trous d’y éprouver et d’y rassembler les morceaux de son sentiment d’existence. Des phrases et des mots récurrents : “J’ai du mal à me voir comme un tout. Je ne sens rien. Tout ce qui fait partie de ma vie, je le vois comme des choses juxtaposées. J’ai envie de pleurer, mais je ne pleure pas. Parfois j’ai l’impression de passer au-dessus du vide en ne tenant qu’à un fil. S’il n’y avait pas l’analyse, je tomberais.” Dix ans de gestation hasardeuse, elle dans la confiance transférentielle parce que les séances sont les seuls espaces-temps où elle se vit en relation avec quelqu’un. Elle sent ma présence. Elle dit : “Ça se calme en moi, ça se pose, je ne dis rien mais je ressens.” Dix ans d’écoute patiente pour moi, dans la confiance que si elle est restée, et si j’accueille tranquillement ces séances en creux, c’est qu’il doit s’y fabriquer quelque chose de vivant. Elle perçoit ma présence dans le silence des séances ; celles qui sont pleines. Parfois au contraire, elle est aux prises avec le vide et la douleur de ne pas être ; elle ne me rejoint pas, mais je suis là.

D’où viennent cette confiance et cette patience ? Lorsqu’elle entre, il y a cette poignée de main vigoureuse qui broie la mienne. Elle ne sent pas cette force, elle semble ne pas la connaître. Mais cette force inconsciente est là manifestée par son corps, et elle se montre à moi. Ceci renforce mon contre-transfert, avec l’espoir d’une force psychique correspondante et cachée en elle. L’appui que je prends sur la connaissance théorique et la validité empirique des potentialités du soi, renforce et soutient ma présence intérieure. J’ai l’espoir flottant qu’un jour sa propre énergie vitale pourrait éveiller ses capacités de représentation et de lien, une relance archétypique. Je me situe là comme une analyste dans la clinique jungienne, empreinte de l’optimisme que l’on attribue à Jung. Optimisme lié à la théorie des archétypes et de leurs potentialités de recommencement. Sur le plan psycho-historique, optimisme de tous les enfants qui ont été en péril dans leur histoire précoce comme nous l’apprend l’histoire de Jung : lorsqu’il a deux ans et demi, sa mère quitte le foyer conjugal pour quelque temps, faisant un séjour de plusieurs mois à l’hôpital de Bâle. Une dépression grave, qui ne disait pas son nom. Dans le même temps, Jung se couvre d’eczéma comme il le relate dans ses souvenirs. C’est son père qui s’occupe de lui. Jung en témoignera par quelques phrases fortes dans Ma vie : “Je suis inquiet, fiévreux, sans sommeil. Mon père me porte dans ses bras, va et vient dans la chambre en chantant ses vieilles mélodies d’étudiant. Je me rappelle aujourd’hui encore la voix de mon père chantant au-dessus de moi dans le silence de la nuit.”

Tous les enfants victimes et rescapés d’une souffrance transgénérationnelle, liée à ce qui passait dans l’histoire et dans l’âme de leurs ascendants et de leurs géniteurs au moment de la toute petite enfance, gardent plus que quiconque la potentialité de régresser jusqu’à l’énergie d’origine archétypique pour relancer une nouvelle donne de reconstruction de leur vie psychique. Confiance que tant que la vie psychique se manifeste, aussi mortifère soit-elle, il existe une possibilité équivalente de vitalité, et une potentialité de relance archétypique.

Elise, la patiente, est rescapée d’un père autoritaire et absent de l’intimité de la vie des enfants, et d’une mère chargée de la vie familiale. Chargée pourrait être le mot juste qui conviendrait à ce qu’en disait cette patiente. Celle-ci se croyait anormale puisqu’elle était issue d’une famille respectable, sans histoire particulière, avec un père chef d’entreprise et une mère au foyer. Une mère dépassée et absente. Elise se sentait anormale ; elle se vivait dans un brouillard sans lien précis avec sa mère, et sans souvenirs infantiles. Fillette, son père lui faisait peur surtout lorsqu’il battait ses frères ou bien lorsqu’il hurlait contre les ouvriers. Aucun accès à des souvenirs familiaux heureux, à des moments vivants, à des échanges. Les enfants de cette fratrie, devenus adultes, ont tous entrepris une thérapie ou une analyse sans rien s’en dire entre eux. Ce fut un des éléments de la vie de la patiente qui me donna confiance lorsque j’en eus connaissance : j’étais confirmée dans mon sentiment qu’il ne s’agissait pas d’une pathologie intouchable puisque la souffrance s’était déclenchée dans sa famille pour toute la fratrie ; il fallait descendre dans ce qu’elle nommait son anormalité, l’accepter, la regarder, l’éprouver, et faire confiance pour retrouver les potentialités de son être profond qui n’avaient pas pu se développer du fait des conditions familiales impropres à l’évolution psychoaffective des quatre enfants. Ces conditions familiales insuffisantes lui furent révélées progressivement au fil de l’analyse. Le brouillard se dissipant, elle comprit que les enfants avaient été des choses pour le père, des objets manipulés par lui à son profit ; les enfants devaient grandir selon la vision qu’il en avait. Ils étaient des choses aussi pour la mère incapable pathologiquement de relations profondes avec ses quatre petits. Meurtris par leur souffrance, les enfants ne se communiquaient pas leur misère personnelle. Ils étaient tous isolés et murés dans le morcellement psychique, enveloppés dans la froideur affective que la mère projetait dans le foyer. Dedans, c’était le malheur et la solitude qui ne disaient pas leur nom. Dehors, la maman faisait le catéchisme et des bonnes œuvres. Je saisis mieux cette pathologie lorsque j’appris que cette maman n’avait pas été élevée par sa propre mère morte lorsqu’elle avait deux ans. Aucun substitut ne l’avait remplacée.

C’est si simple une fois dit, de comprendre que cette maman, petite fille de deux ans orpheline et délaissée chez un oncle et une tante, n’avait pas pu transmettre à ses quatre enfants la chaleur et l’ouverture du cœur, ne les ayant pas elle-même suffisamment vécues. Cette maman n’avait rien élaboré de sa souffrance, rien dit, rien réparé non plus. Ce fut une surprise pour Elise d’en saisir l’importance pour elle-même.

Une enfant qui ne se voit pas dans le regard brillant d’admiration et d’amour de la mère et du père, ne sait pas si elle existe. Ses étoiles intérieures ne s’animent pas. Un bébé a un besoin vital de se voir dans le regard amoureux de sa mère. Dans le même type de regard que la mère peut porter sur le père si elle l’aime, ou bien sur toute chose qui la bouleverse. C’est ce regard reflétant les étoiles qui relie l’enfant à l’énergie du monde, tout en le reliant aussi à l’énergie de son monde intérieur, très archétypique au début de la vie. En effet, tant que les parents ne sont pas reconnus comme tels, ce sont les images archétypiques collectives de la mère et du père qui occupent l’âme de l’enfant. L’énergie psychique originaire innée est éveillée chez le nourrisson grâce à la rêverie désirante de la mère ; le désir maternel vitalisant se connecte avec l’énergie archétypique du nourrisson, connexion qui constitue le terreau de la libido infantile.
Ces liens précoces où s’enracinent les premières représentations sous l’égide de la dynamique énergétique du soi et des autres archétypes, fondent la constitution des images inconscientes parentales. Ces dernières s’alimentent de contenus venus de l’environnement parental, familial, culturel, écologique du nourrisson ; elles se tiennent dans l’inconscient où s’organise l’ensemble du réseau des images archétypiques. Celles-ci prennent forme d’image sous l’influence des archétypes, ces trames énergétiques organisatrices innées, qui ont besoin pour s’activer du lien interactif et aimant du nourrisson avec un autre suffisamment mature pour s’occuper de lui. Le réseau profond et inconscient des images archétypiques se nourrit de ces échanges.
Les liens tissés entre ce réseau psychique et la réalité externe vécue par le nourrisson permettent l’intrication des pulsions, des perceptions et des émotions du petit enfant. Par ces intrications et interactions, sa vie psychique se développe et s’organise en représentations psychiques inconscientes rassemblées par thème dans les complexes ; ces derniers peuvent devenir partiellement conscients. Le premier complexe sera le moi, le centre de la conscience, tout comme le soi est l’archétype central dans l’inconscient. Le moi rassemble des bribes de connaissance sensorielle et intuitive en s’orientant vers son unité. Connaissances qui lui viennent de la relation intime avec la mère, et des contenus délivrés par l’ensemble des images archétypiques via les complexes.
Dans des conditions relationnelles suffisamment bonnes, la psyché infantile, d’abord noyée dans l’énergie archétypique originaire, peut se constituer autour du moi naissant. Dès lors, le soi en tant qu’image archétypique de la totalité, et le moi en tant que centre de la conscience, articulent leur dialogue qui durera jusqu’à la fin de la vie. La conscience du nourrisson sort de sa gangue originaire de confusion en se différenciant peu à peu, grâce à sa propre compétence et grâce aux liens avec les parents et les personnes qui prennent soin de lui et qui le reconnaissent.
Par la densité des échanges précoces, la libido s’épanouit et déploie son dynamisme, ce qui soumet le développement du nourrisson aux capacités relationnelles des parents ; car ses propres capacités d’adaptation se développeront selon le degré de satisfactions éprouvées. Si le degré de satisfactions liées aux relations précoces se révèle trop insatisfaisant, le soi archétype central porteur du projet de vie et du contact avec l’inconnaissable reste plus ou moins dans l’ombre, dans le non né. Dans ce cas, toutes les autres potentialités archétypiques s’en trouvent également affectées. La vie va se construire, parfois même la vie de couple et de famille, la carrière ; mais le projet et la réalisation du soi, c’est-à-dire ce qui est de l’ordre de l’intime, de l’essentiel qui permet de devenir soi-même dans l’unité et de se relier au grand tout inconnu, tout ce potentiel qui donne sens à la vie humaine va rester caché dans l’ombre de l’inconscient. Le déficit commence lorsque la quiétude du nourrisson est violemment ou répétitivement rompue, et que le noyau archétypique du soi produit des défenses. Les défenses érigent des murs épais que les maltraitances et les agressions extérieures ne traversent plus. Malheureusement, les liens ne les traversent plus non plus. Ces murs constituent les défenses précoces du soi qui sont si difficiles à atteindre et à mobiliser dans la clinique.

Avec Elise, comment avons-nous pu travailler si longtemps dans le brouillard qui nimbait les séances ? J’avais l’intuition de pouvoir l’accompagner afin qu’elle se désenclave de la grande mère indifférenciée et de la mère de mort. Pourtant j’ai mis du temps à l’aimer ; je la trouvais froide, psychorigide, tellement inexistante… mais j’étais touchée par son dénuement. J’ai accepté de travailler avec elle ; elle est restée. Je la trouvais courageuse d’avoir osé enfanter elle-même trois enfants, tout en vivant une terrible culpabilité à ne pas ressentir le lien avec eux. Terrible culpabilité et grande souffrance “de ne pas avoir été capable”, disait-elle, “de leur transmettre autre chose que l’absence, la distance, et la souffrance”. Parfois, pour soutenir le sens de ce travail dans les longues périodes de vide, j’induisais qu’elle travaillait avec moi pour elle et pour eux, et aussi pour le souvenir de cette mère qui avait été orpheline dans la plus grande indifférence. Un jour lorsqu’elle désespérait de parvenir à se sentir vivante avant d’être trop vieille, je lui dis : “Vous aurez des petits-enfants, ce que vous leur transmettrez sera tellement différent de ce que vous avez reçu !” Je cherchais à la rassurer sur le sens, pas seulement sur le fait de parvenir ou non au bout de sa quête. Elle était en chemin, c’était là l’essentiel.
La séance tomba dans un silence profond et plein. Nous étions dans une énergie invisible et intense, face à un inconnu qui semblait accessible et mystérieux en même temps. Personnellement, je sentis que le soi était à l’œuvre. Elle dit la fois suivante que cette séance l’avait “reconstituée”.
Ce fut la première séance étrange et décisive de son parcours.

Puis les petits-enfants sont arrivés, preuve que la vitalité de cette lignée n’était pas totalement épuisée. Pour le moment elle ne le voyait pas tellement, elle s’était identifiée à eux et avait projeté sur ses enfants qu’ils étaient démunis et pauvres, comme elle l’avait été.
En premier, vint un petit-fils ; elle vit son propre fils maladroit, cherchant sa place de papa heureux et dépassé en même temps. Elle perçut les conflits d’autorité dans le jeune couple. Elle avait peur, elle restait confuse et lointaine. Elle avait encore trop à faire dans le lent retissage de son morcellement.
Puis naquit la fille de sa fille; ce qu’elle vit du changement que cette naissance opéra chez sa propre fille, maman du bébé, correspondit et contribua à une phase essentielle de relance archétypique chez elle : elle voyait sa fille devenir maternelle, heureuse, active ; elle regardait les échanges indicibles entre la maman et le bébé. C’était nouveau et c’était donc possible. Elle avait bien transmis de la vraie vie. Elle se mit à éprouver.
Le premier mois, elle se débrouilla pour ne jamais prendre le bébé dans ses bras.
Mais un soir, seule chez elle avec le nourrisson, elle le prit spontanément contre elle. Elle ressentit alors ce qu’elle vivait en séance : le lien avec un autre. Là, elle se sentit exister. Depuis, elle n’eut même plus besoin de s’enfermer dans sa chambre dans le noir pendant le week-end. Elle émit en outre, le désir de participer à la préparation du baptême de ce bébé. En même temps et en permanence, elle pensait à elle et à moi, disait-elle. La qualité des silences dans les séances se transformait.
“Se sentir exister. Etre bien. Baptiser”. Voilà des mots nouveaux qui déboulèrent ce jour-là dans une séance, dix ans après nos premiers entretiens. Je compris qu’elle sortait complètement de l’indifférenciation précoce où les défenses du soi l’avaient maintenue pour protéger ses propres potentialités vitales.
Le mot “baptême” avait attiré mon attention. Elle ne parlait jamais ni de Dieu, ni d’église. Mais il me semble qu’elle avait placé une foi dans son approche de l’analyse. Elle était portée par une sorte de sentiment religieux dans cette recherche de l’accès aux étoiles intérieures. Il ne s’agissait pas seulement de l’idéalisation de l’analyste, mais d’une confiance proche de la croyance dans l’amour du transfert qui l’humaniserait. Il me semble que le soi avait repris son souffle et lui délivrait une capacité extraordinaire à se dépasser et à se relier en même temps à l’humain. La trajectoire entre la pulsion et l’esprit. L’idée du baptême symbolisait sans doute son entrée dans le lien avec la communauté des hommes.

Un jour, je lui demandai de changer l’heure d’un rendez-vous pour arranger un autre patient. Elle accepta sans se sentir abandonnée ou maltraitée. Plus tard, elle m’offrit des chocolats que j’acceptai. La faisant travailler sur ce cadeau qui était une forme d’invite au plaisir sensuel, elle qui était si loin d’éprouver la sensualité, elle put nommer comment elle me fantasmait dans la vie : j’étais affublée de qualités auxquelles elle n’avait pas accès. “Sa psychanalyste éprouvait, disait-elle, toutes les sensations qu’elle aimerait éprouver et qui n’étaient pas disponibles en elle”. Les projections identificatoires précoces se manifestaient là ; elle pouvait de plus en plus les nommer précisément, et y participer à travers des chocolats et des fleurs qui apparaissaient parfois. L’identification projective réparatrice fonctionnait bien dans le transfert. Dans le contre-transfert également, puisque j’étais satisfaite qu’elle ait réussi à se tourner vers la vie, comme moi.

Dans l’échange thérapeutique, elle existait de plus en plus à partir de cet épisode de la petite-fille et de sa propre renaissance en enfant liée à l’analyste. Je pensais que les défenses précoces du soi avaient bougé, et qu’une partie de la dynamique organisatrice de cet archétype avait redonné une nouvelle chance de renaissance intra-psychique à la patiente : elle renaissait dans le lien transférentiel, identifiant et différenciateur. Elle commençait à parler régulièrement en séance, à éprouver, à distinguer et à connaître ses affects et ses mouvements intérieurs. Elle devint plus sociable, plus ouverte en famille. Elle trouvait des mots pour se dire. Les petits cadeaux cessèrent.

Elle me dit quelque temps après que mon départ en vacances la perturbait. Elle avait peur de ne plus me revoir. Cependant, elle n’était plus dans un aussi grand mal-être que celui des années précédentes. Ceci signifiait qu’elle pouvait identifier le lien avec moi, et ce faisant, nous différencier elle et moi : il y avait l’analyste et elle, ensemble et aussi pas ensemble. Elle avait peur de la séparation, mais elle décida de ne pas revenir plus tôt de ses vacances pour me voir. Elle attendrait début septembre. J’allais disparaître quelque temps, mais elle espérait que son sentiment nouveau d’existence et de lien avec moi ne disparaîtraient pas, sinon elle retournerait au sentiment de néant. L’œuvre de la relance des potentialités archétypiques du soi se confirmait, un nouveau mode d’être dans le lien et la différenciation se faisait jour. Elle se sentait exister, elle pouvait nommer son besoin de ma présence tout en se différenciant. Elle pouvait enfin introjecter un bon objet parental. Ses complexes parentaux, mère et père, s’animaient dans leur pôle positif.
Dans le silence profond des séances, elle parvenait à éprouver et à dire qu’elle ressentait son corps sur le divan et ma présence, tandis que je méditais ou que je rêvassais. Dans le transfert-contre-transfert, une contenance parentale s’était reconstituée, grâce à la régression jusqu’aux engrammes des premières traces relationnelles. De ce fait, Elise contenait mieux la souffrance du néant, du vide, du non-relié, du non-être qui l’assaillaient encore. Même au cours des séances pleines de désespoir, elle gardait le lien avec moi. Sa désespérance ne durait plus aussi longtemps et ne contaminait plus l’ensemble de sa vie psychique, c’est-à-dire que la mère intérieure mortifère reculait en ne prenant plus toute la place. Le lien suffisamment bon s’intériorisant, l’objet réel externe, l’analyste, pouvait s’absenter, la patiente ne se perdait plus.

Il est vrai que l’énergie organisatrice du soi rassemble, unit, réunit, donne sens et direction. Cette énergie centrale est animée par les mouvements d’intégration et de dé-intégration, mouvements du rythme fondamental de la psyché chez le nourrisson, au sens de Mikaël Fordham. Lorsque des contenus inconscients sont ramenés par l’énergie archétypique dans l’inconscient, celui-ci change dans un mouvement de dé-intégration ; il perd la forme qu’il avait jusque-là pour intégrer les contenus nouveaux dans une forme nouvelle. Intégration dé-intégration.
Ainsi se tissent les échanges entre les différentes sources archétypiques, avec les images inconscientes et avec les complexes plus proches du conscient. Dans ces inter-relations constitutives, les pulsions se lient aux représentations sous l’effet des émotions, ce qui forme un réseau de plus en plus dense des représentations. A travers cette dynamique inconsciente, la conscience du moi s’élargit, le néant et la confusion reculant au profit d’un rythme de plus en plus souple qui s’instaure entre la régression et la progression. La dynamique de l’intégration au conscient s’installe, souple et adaptative ; elle est le signe d’une dynamique psychique normalement névrosée.
Bien sûr, les crises normales de la vie viennent bouleverser ce rythme.

Regardons maintenant le versant sombre du soi : l’énergie délivrée par l’archétype du soi ne se transforme pas toujours en énergie positive constructive. Le soi dispose d’un autre pôle où se tient la potentialité de la destructivité et de la mort. La vie et la mort forment le couple d’opposés constituants de l’énergie vitale qu’est la libido. Si la vie psychique est souple et adaptative, la psyché peut supporter la désorganisation lorsque la régression apparaît, ainsi que les passages par le noir qu’elle entraîne. Dans ces conditions lorsque le moi souffre et régresse, la psyché garde son intégrité en restaurant l’équilibre homéostatique. Mais au contraire, lorsque les fondements narcissiques sont fragilisés, un état de troubles graves ou bien de psychose peut s’installer au cours de la régression. Je pense que de toucher aux limites des noyaux psychotiques et de l’inconnu du moi n’est pas une pathologie ; cela fait partie de ce que la vie psychique nous conduit à affronter, notamment tandis que la régression s’installe au cours d’une psychanalyse. La question porte plutôt sur les capacités de notre dynamique psychique à supporter la force des poussées de l’inconscient et la régression du moi, sans se détruire ; seule la vie psychique souple et adaptative peut s’enrichir de ce “passage par la nigredo”, comme dit Jung, “indispensable pour que des contenus nouveaux et “étrangers” surgissent”. Pour intégrer cette étrangeté, la psyché est contrainte de développer le dialogue entre le conscient et l’inconscient afin qu’ils œuvrent ensemble à trouver une nouvelle organisation qui rétablisse l’équilibre homéostatique tout en s’ouvrant à des dimensions nouvelles, plus larges.
Le soi commande l’ouverture de l’inconscient vers l’inconnu, tandis que le moi supporte ces contacts tout en gardant son intégrité et en s’enrichissant des contenus nouveaux. Dans ce dialogue, le Maître-soi souffre de ne pas envahir tout le champ psychique de sa toute-puissance, alors que l’Artisan-moi souffre de résister à cette pression sans parvenir à fermer complètement les portes. Alors que le Maître fait son œuvre qui est de transmettre les engrammes innés dont il est porteur, dans le même temps l’Artisan, s’il n’est pas défait, grossit et jouit des processus de transformation qui animent de mieux en mieux la vie consciente. La conscience s’élargit, engrossée par le contenu des symboles qu’elle décode ; elle change de niveau et devient une conscience différenciée que j’appelle vigile, un centre de conscience vivant, relié à l’inconscient, capable de s’adapter selon ses valeurs. Sous l’égide de la conscience vigile, l’ouverture du cœur s’opère.
Le patient devenu sujet quitte alors l’analyste. Il emporte dans ses bagages ses capacités nouvelles. Il ouvre seul désormais son propre chemin.

Il existe un paradoxe entre le soi et le moi. Le soi, archétype central, Maître du désir, ne peut s’incarner et se révéler que dans une vie unique sur le plan psychosomatique, affectif et spirituel, unique et pourtant semblable chez tous les êtres humains. Le moi, unique en son genre et pourtant semblable à l’humanité, sera l’Artisan de son incarnation. Au début de la vie, l’inconscient s’incarne et se révèle dans le moi naissant du tout petit qui lui-même a besoin des autres pour se développer. L’homme est donc doublement dépendant : dépendant du programme énergétique archétypique dont il est porteur, et dépendant de l’état psychoaffectif, spirituel, culturel et social des personnes et du monde qui l’accueillent et qui conditionnent ses capacités d’adaptation. Ce n’est qu’en grandissant et dans le contact recherché avec son inconscient, qu’un sujet peut espérer découvrir ses propres déterminismes personnels et historiques, afin de dégager une petite marge de manœuvre, que l’on nomme autonomie, voire liberté. Petite liberté si chèrement acquise.

Elise est sortie du lien archaïque, du corps à corps des âmes, où il n’y avait pas de mots pour se représenter, pour dire. Bébé, sa vie psychique avait couru trop de risques de ne pas être reçue et reconnue par la mère présente-absente et par le père brutal. Les défenses du soi s’étaient élevées, la laissant noyée dans le brouillard et l’incompréhension, c’est-à-dire le non-être et le non-sens. En général, les défenses du soi apparaissent comme terribles et infranchissables, parce qu’elles s’érigent à la mesure du péril vital qui guette la vie infantile. Pour Elise, le péril d’une famille trop incapable pour bien s’en occuper, une famille devenue alors maltraitante.
Malgré tout, rien ne se joue en une fois. Tout au long de l’enfance, les relances archétypiques positives sont possibles, si les conditions relationnelles parentales s’améliorent avec l’enfant dans le sens du lien, de l’écoute, et de la reconnaissance. Sinon, les parois des défenses du soi s’épaississent, laissant le sujet affaibli face à l’adaptation à la vie, en risque de souffrances précoces qui le prédisposent aux phobies, aux maladies auto-immunes, aux accidents…
Elise dira quelques mois plus tard : “Quand j’ai compris que j’avais raté l’heure de mon rendez-vous, et qu’en plus cette semaine je n’avais qu’un rendez-vous au lieu de deux, j’ai eu un accès de désespoir, j’ai pleuré. Je ressentais très fort, et je savais pourquoi je pleurais. Ça m’a fait beaucoup de bien.”
Cette patiente était manifestement devenue une personne vivante, sauvée de la misère psychique et de l’inconscience grâce à sa trop grande douleur puisque celle-ci l’avait obligée à consulter une psychanalyste. Grâce à l’espoir qu’elle avait mis un jour en moi après avoir entendu le son de ma voix au cours d’une conférence, sans avoir compris mon discours, Elise avait relancé ses capacités propres de renouvellement. Un travail de quinze années de psychanalyse.
Dans le transfert-contre-transfert, dans le creuset de la relation, le soi blessé reprend son souffle. Quelque chose de l’humanité et de l’inconnaissable d’un autre soi vient l’éveiller à nouveau. Peut-être qu’une étincelle naît dans la rencontre et vient donner du sens là où il n’y en avait plus. C’est le mystère des rencontres vraies.

L’évocation de ces moments particuliers de l’analyse d’Elise a mis en évidence comment, à travers la clinique, se repère la perspective théorique jungienne sur l’origine et le développement de la vie psychique. Comment s’intriquent les énergies archétypiques, celle du soi, celle des archétypes parentaux. Ces Maître-archétypes ont besoin pour s’incarner du moi Artisan, de l’évolution des complexes et de la conscience. Dans leur dialogue, la vie psychique se complexifie, animée par le rythme basique progression-régression combiné au travail incessant de projections identificatoires et de différenciations. Les intégrations successives créent les conditions nécessaires au changement de niveau qui élargit le champ de conscience sous l’effet de la fonction transcendante. Celle-ci instaure une conscience vigile, centre élaboré et transcendant de la conscience ordinaire. La conscience vigile tient une fenêtre ouverte sur les tensions et conflits inévitables entre les valeurs individuelles et les valeurs collectives, entre les aspirations du moi et celles de l’inconscient qui poussent à accepter le contact avec les limites de l’inconnaissable, ce qui relie l’homme à l’infiniment grand comme à l’infiniment petit.
Dans le même temps, le dialogue entre le Maître et l’Artisan n’est pas uniquement constructeur. En fonction de la bipolarité des archétypes en positif et négatif, des contenus inconscients négatifs, violents, vont tenter d’envahir les complexes, en particulier le moi, empêchant ainsi la souplesse d’adaptation et d’intégration. Il en résulte des conflits intrapsychiques qui peuvent conduire un sujet à s’orienter vers une psychanalyse. L’envahissement du moi par des contenus inconscients négatifs entrave l’évolution de la vie psychique et fabrique ainsi les bases des souffrances narcissiques présentes et futures qui seront retraversées et remaniées dans le parcours analytique.
Par exemple, si des vécus catastrophiques se produisent tels que le rejet, l’abandon, les conséquences de maladies, l’émigration, etc., le mouvement basique du soi est perturbé. La mère et l’environnement seront vécus comme maltraitants ce qui provoquera inévitablement des vécus négatifs. Bien que l’enfant ne soit jamais totalement comblé au risque de ne pas éprouver le manque et le vide qui représentent les jalons de son autonomisation future, l’intégration et le dépassement des vécus négatifs ne sont possibles que lorsque l’atteinte n’est ni trop envahissante ni répétitive. Si l’enfant est débordé parce que les vécus d’insatisfaction ou de violence sont trop répétitifs, son psychisme ne peut pas les intégrer comme des jalons porteurs d’autonomie. Dans ce cas se déclenche le système défensif précoce du soi. Il faudra alors une rencontre dans le transfert, porteuse d’intensité archétypique, pour que le soi retrouve peut-être un nouveau souffle.

Ce risque d’envahissement par l’ombre psychique peut survenir à chaque étape de la vie : lorsque se joue une étape de transformation psychique, l’angoisse de l’origine est re-sollicitée et avec elle les fragilités psychiques que nous venons d’évoquer. Toute transformation psychique nécessite une relance archétypique, et provoque une régression spontanée : au moment de l’adolescence, à la naissance d’un enfant, au cours d’un deuil, de la ménopause, etc. Dans ce moment-là, le sujet disposant d’un moi souple vit et dépasse la crise, tandis que la personne fragilisée par un trop plein de négatif se trouve plongée dans la perte de sens. C’est une chance parfois qu’une analyse soutienne la plongée vers l’inconscient et permette non seulement la transformation des souffrances cachées, mais aussi le contact avec l’inconnu de ce qui n’est pas encore advenu de soi-même.

Le corps, réceptacle premier des engrammes génétiques et des vécus psychosomatiques des premières relations, exprime par des désordres ou des maladies l’exigence du soi de se faire entendre. Les ombres des traumatismes transmis d’une génération à l’autre ou bien des secrets enfouis, poussent également vers une remise en cause qu’une analyse facilitera. Le sujet sera reconnu et entendu dans son désir de vie, et accompagné pour se confronter à ce qui y fait obstacle, en lui et autour de lui dans le fil de son histoire.
Si au contraire, le moi souffrant et isolé bloque ses capacités d’intégration tandis que le soi cherche à combler le vide néantisant, les images archétypiques et les complexes tenteront d’envahir le moi de leurs contenus, pour compenser le vide. Dans ces cas-là, la relation parentale ne permet pas de médiatiser et de réduire les images parentales inconscientes en bonnes figures familiales ordinaires. Le psychisme du sujet demeure mal différencié à la fois de l’objet externe, mère ou père, et aussi des images collectives archétypiques qui restent beaucoup trop puissantes. Cette configuration prédispose le sujet à s’attacher à des “grandes figures” comme des gourous, des puissants, des être dominateurs. En s’identifiant à ces puissants, le sujet se maintient lui-même dans l’illusion de la toute-puissance et aussi dans la dépendance. Par exemple, il peut se vivre dans la rivalité avec l’idée de Dieu et le rejeter, ou bien il peut se “scotcher” à la divinité, ce qui lui procure un sentiment d’existence en remplissant le vide intérieur.
Mettre en cause ces ombres oblige le moi à se confronter et à supporter des contenus non identifiés, étrangers. L’intensité de ces moments-là semble proche d’états modifiés de conscience.
En termes jungiens, nous parlerons de ces moments décisifs comme de moments “numineux”. Il s’agit d’un temps où l’image archétypique et le symbole né dans un complexe font œuvre dans la conscience, provoquant une forme d’intuition puissante où les notions de temps et d’espace se transforment, où la conscience différenciée se centre sur la luminosité d’une vision élargie des choses. Une vision mystérieuse et étrange. Si le patient est sidéré et bouleversé par le “ numineux ”, tel une rencontre du 3° type, l’analyste le perçoit aussi. L’un est saisi par l’effarement de ce qui lui arrive, tandis que l’autre sent qu’il participe encore une fois à un moment intense d’ouverture vers l’inconnu : un temps de transformation de la psyché. A ce moment-là, le cadre du transfert-contre-transfert devient un cadre rituel d’élargissement du champ de conscience, avec un accès à la compréhension du symbole.
Jung a toujours revendiqué que les symboles qu’il utilise pour évoquer le processus d’individuation, sont des tentatives d’explications de la vie psychique, appuyées sur la culture. Ce sont des symboles évolutifs et modifiables demain, non des symboles parlant de la foi ou d’une religion donnée. Prenons l’exemple de la croix : pour Jung, elle symbolise les opposés qui sont en contradiction, en paradoxe dans la vie psychique. Jésus crucifié symbolise le moi de l’homme qui souffre mille morts avant de mourir à lui-même et de se transformer psychiquement parlant, à travers le numineux de la transformation qui manifeste que le niveau de conscience a changé. Tout le monde peut comprendre la symbolique de la croix ; certains comprennent de l’intérieur sa signification symbolique. D’autres sont touchés par le symbole de façon régressive, ce qui les rend, non pas éclairés sur la signification de ce symbole dans leur histoire personnelle, mais qui les transforme en adorateurs du dieu et en sujets dépendants.
Dans la Correspondance (1955-1957, p. 116) Jung écrit que “Les symboles… suggèrent, balbutient, et souvent s’égarent ». Ils tentent d’indiquer une certaine direction : “celle des horizons obscurs au-delà desquels se cache le secret de l’être.”
Dans la perspective bouddhiste, cet art de vivre porté par la discipline de la méditation qui prépare l’Esprit à s’éveiller à la conscience suprême, le Dalaï Lama écrit une perle de sagesse : “ Il faut avoir confiance en l’être humain. Il est profondément bon et compatissant, puisqu’il possède en potentiel la nature de Bouddha. Ce constat n’empêche en rien d’être lucide et de voir les émotions conflictuelles qui peuvent l’habiter et le faire agir.”
Peut-être que le défi de la vie et que le désir d’épanouissement obtiennent quelque réponse dans la quête du sens. S’appuyer sur le dialogue avec les profondeurs de son inconscient, aller à la découverte du jeu des images archétypiques et de leur influence sur le conscient, c’est choisir un certain type de support où le numineux a sa place. Parmi d’autres possibilités, la psychanalyse est garante de la quête, conçue et vécue dans la rigueur du cadre, dans l’amour du transfert et dans l’éthique de la position intérieure de l’analyste. Ce choix est paradoxal à notre époque, puisque l’introversion, l’introspection et l’humilité nécessaires à ce chemin ne sont pas des valeurs reconnues. Malgré tout, ces valeurs représentent peut-être le levain dont les âmes ont besoin pour se transformer en consciences élargies et vigiles, exigeantes de relations vraies, ouvertes à l’inconnu de soi et du monde, et respectueuses de positions éthiques.

Ce texte est extrait d’une conférence donnée au Colloque du Groupe d’Études Jung, en janvier 2007 à Paris.