Transfert illimited…

Brigitte Allain-Dupré
_ Karen Hainsworth : Avant d’entrer dans le vif du sujet de ton papier Transfert illimited , peux tu nous dire quelle est son origine et comment il s’articule avec tes travaux de recherche ?….

Brigitte Allain-Dupré : Tu as raison, écrire une réflexion participe d’un travail dont, seulement après coup, on peut voir la continuité, en l’inscrivant dans une logique interne, avec la recherche en cours.

Michel Cazenave m’avait demandé en 2008, pour le CEFRI, une contribution qui concerne l’enfant, et qui soit accessible à un auditoire qui ne soit pas forcément composé de cliniciens.

Plutôt que de soumettre du matériel clinique qui séduit les foules mais ne leur permet pas de penser, j’avais envie de continuer le travail que j’avais entrepris dans Maria et le Thérapeute sur la question de la possession.

Quand j’avais rédigé ce chapitre de Maria et le Thérapeute, cette idée de chercher autour de la notion de possession, (qui me paraît très peu et très mal utilisée dans nos travaux jungiens), cette idée m’avait littéralement possédée !
C’était venu comme une espèce de fulgurance, que j’avais tant bien que mal essayé d’arrimer à mes intérêts d’alors, qui étaient centrés sur la question de la figurabilité et des travaux des Botella et qui rejoignaient une insatiable quête d’analyste d’enfants, mais aussi d’adultes, vis à vis de l’émergence et de la consolidation des processus de symbolisation dans l’être avec soi et avec l’autre… sans doute la notion botellienne de « régression formelle de la pensée » n’était pas étrangère à l’irruption de l’idée de possession !

Pour parler de possession, il faut représenter une instance possédante, qu’elle soit interne ou projetée sur le monde externe. Posséder suppose sujet et objet.

Reprendre ma réflexion sur la possession m’a naturellement amenée à resituer cette question au sein de mes thématiques familières, la réciprocité dans la possession et ce qui s’en dégage dans la relation mère bébé, à l’origine de la vie symbolique et sa relecture dans la question du transfert archétypique en analyse.

Depuis que j’ai commencé ma formation à la SFPA, je constate que le champ de recherche autour du bébé a été soumis à une effervescence très créative et très polémique.

J’essaye de suivre ces travaux qui m’intéressent beaucoup parce qu’ils enrichissent le corpus de connaissance de la psyché humaine de manière impensable il y a un siècle. Ils sont également l’apport de l’air du temps de notre XXIe siècle, et je pense que tout analyste qui se respecte doit être consciemment « branché » sur les idées, les débats, les découvertes de son temps… et ce dans tous les domaines de la vie intellectuelle de la cité !

Quand je regarde ce que j’ai écrit depuis que j’ai présenté mon mémoire en 1992 à la SFPA, mémoire pompeusement intitulé « Les origines de la différence » je m’aperçois que tout mon plaisir à chercher tourne toujours autour de cette question : comment s’approcher du transfert, comment s’en servir utilement, comment exploiter ses ressources infinies de la manière la plus intelligente pour le patient et pour nous mêmes analystes. D’ou ce titre, Transfert illimited….

Puisque tu me demandes d’où vient pour moi ce papier, dont je parlerai un peu plus à fond tout à l’heure, je voudrais ajouter ceci.

Pour moi l’année 2009/2010 a été riche de travail d’échanges avec le monde jungien à l’étranger, en italien et en anglais.

Ma critique approfondie de la Baby Observation a été publiée dans un ouvrage collectif sur Fordham en Italie [[ Analisi in Eta Evolutiva. Eredità, attalità, e contaminazioni, Gianni Nagliero, Wanda Grosso, La biblioteca di Vivarium, Milano, 2008]].

Le papier dont je vais parler aujourd’hui est la refonte de celui préparé pour le CEFRI en 2008, il vient de paraître dans un ouvrage collectif publié par un éditeur New Yorkais sous le titre « Jung to day », en deux volumes, l’un consacré aux adultes et l’autre aux enfants. C’est Francesco Bisagni, avec Caterina Vezzoli et Nadia Fina, tous trois collègues du CIPA de Milan qui en sont les éditeurs au sens anglo saxon du terme [[ Jung Today, Francesco Bisagni, Nadia Fina, Caterina Vezzoli editors, Nova Publishers, New York, 2009]].
Et enfin, doit sortir avant l’été un ouvrage collectif dirigé par Murray Stein [[Murray Stein editor, Jungian Psychoanalysis: Working in the Spirit of Carl Jung ]] auquel j’ai contribué en tant qu’analyste d’enfants, à côté de contributions d’analystes d’adultes. J’y ai publié une recherche sur le premier Fordham et l’émergence de ses intuitions quant à l’analysabilité de l’enfant.

Ce que l’intitulé de ma présentation ne disait pas sur le programme du séminaire d’aujourd’hui est qu’il s’agissait de vous présenter ce travail, au titre de sa récente publication aux Etats Unis. Je remercie le comité de Direction, en particulier Giovanna Galdo de me donner l’occasion de présenter ce travail. Je suggère qu’on donne plus de place dans nos séminaires aux publications des membres, je regrette en particulier que le groupe du dictionnaire n’aie pas eu l’occasion de nous présenter longuement son travail. Mais il n’est certainement pas trop tard !

K : Merci de cette large présentation des conditions de réalisation de ce travail. Je vous rappelle qu’il a été sur le site de la SFPA, dans sa partie publique ; sans doute nombreux êtes-vous à l’avoir déjà lu, mais pour ceux qui ont la mémoire qui flanche, peux tu nous présenter ton argumentation, donc autour des questions de possession et de transfert comme tu l’annonces ?

BAD : Je vais essayer de vous faire une sorte de digest de mon papier.
Mon point de départ, je vous le disais, a été double, d’un côté l’amplification du thème de la possession, et de l’autre côté son lien avec le transfert. Le cadre auquel je me réfère est celui qui sous tend les travaux actuels sur les théories de l’attachement d’une part et celui de ma pratique d’analyste avec des enfants comme avec des adultes.

Comme souvent dans mon travail, j’ai besoin d’une fusée de lancement pour me mettre en orbite, je suis partie d’une citation particulièrement inspirante de Elie Humbert [[Dictionnaire de Psychologie, Vocabulaire des psychothérapies, Marabout, Arthème Fayard, Paris, 1977.]], dans laquelle il dit ceci à propos de la conception jungienne du transfert:

Jung définit le transfert par la projection sur le thérapeute d’imaginations infantiles. Il conservera toujours cette façon de voir, ajoute Elie Humbert, mais commence dès 1933 à l’inclure dans une perspective générale ou le transfert est considéré comme un processus de transformation. Elie Humbert continue plus loin : Jung définit le transfert dans La Psychologie du Transfert comme une condition privilégiée de formation de la fonction symbolique ; il montre comment cette fonction ne s’élabore que dans la rencontre humaine extérieure où l’Eros est en cause. Il termine : La réciprocité de la relation à l’autre et de la relation à soi explique la polysémie du transfert et son caractère sexualisé.

Comme vous le voyez, j’ai là sous la main tous les ingrédients de ma cuisine épistémologique : l’infantile, la transformation, la fonction symbolique et l’autre, sexué. Donc, maintenant, comment faire marcher tout ça ensemble pour parler à ma manière du transfert ?

Tout d’abord, prenons les choses en ordre, de quel infantile s’agit-il quand nous sommes chez Jung ? Certainement pas de l’infantile freudien !

Une citation de La Psychologie du Transfert illustre bien sa spécificité :

Il se noue, nous dit Jung, un lien qui correspond à tous égards à la relation infantile initiale et qui tend à répéter avec le médecin toutes les expériences de l’enfance ; attention, c’est là que ça parle réellement ! Et Jung de poursuivre : en d’autres termes, la relation d’adaptation est désormais transférée sur le médecin.

On ne s’attendait sans doute pas à rencontrer ce mot « d’adaptation » quand il s’agit des expériences de l’enfance répétées dans le transfert ! Et pourtant, l’étymologie nous éclaire :

Adaptation : ad -> vers, l’autre évidemment, aptus, apte, qui vient du latin apere, ->attacher, lier.

L’attachement apparaît inopinément en tant que modalité infantile d’ouverture à l’autre, qui se réactive dans le transfert. On pourrait dire, parce qu’il y a un autre, à savoir l’analyste, ce champ maturatif de transformation est activé.

A propos de l’autre dans l’activation archétypique individuante, et ce dès la venue au monde, n’oublions pas qu’en 1944 Michael Fordham formalise l’importante révision de Jung, en démontrant cliniquement l’activation d’un soi individuant chez le bébé et le jeune enfant. Sa démonstration s’appuie sur l’observation clinique de la quête d’une intersubjectivité par le bébé et le jeune enfant, dans laquelle s’ouvre un espace de projection et d’activation de l’énergie archétypique. C’est cette quête qui active ou relance le processus de transformation individuant.

L’infantile jungien apparaît alors, chez l’enfant comme chez l’adulte, comme non pas une limitation plus ou moins restrictive, qui serait du « non encore advenu », ou du « déjà refoulé » mais bien comme le socle sur lequel s’ébauche le champ des possibles. L’infantile se montre dans sa quête d’un autre pour sa transformation.

K : Tu nous dis bien comment Fordham, dans une lignée jungienne instaure l’activation intersubjective du projet du soi. Aujourd’hui, que disent de plus les recherches sur l’attachement ?

BAD : Cette quête de l’autre activée par le projet infantile du soi autorise en effet une lecture des recherches contemporaines sur l’attachement, dans la relation mère bébé, car l’intuition de Jung, qui met le maternel au centre de la construction psychique peut aujourd’hui trouver des vérifications et des amplifications riches d’ouvertures métapsychologiques pour la psychanalyse.
Bowlby, dont vous connaissez tous les travaux en a été l’initiateur ; il a été profondément rejeté par la communauté psychanalytique, jusqu’en 1974 quand d’abord Zazzo, puis en 81 Lebovici, entre autres, réintroduisent dans leur propre recherche, la pertinence de ses travaux. Bowlby a fait partie de ces analystes anglais qui ont fait avancer de manière vivante le travail sur l’enfant, avec Winnicott, dont il est le secrétaire, en s’impliquant cliniquement avec Fordham, Bion, Meltzer et d’autres, auprès des enfants, orphelins, victimes de la guerre et placés en institution.

Le travail de réintroduction du concept d’attachement dans la psychanalyse, en France, commence avec Le colloque imaginaire inventé par Zazzo [[ René Zazzo, L’attachement , Delachaux et Niestlé, Paris, 1979]] qui fait dialoguer à travers une fiction de colloque, des gens comme Bowlby, Spitz, Lebovici, Anzieu, autour de cette question, alors très controversée de l’attachement.
Pour ceux d’entre vous qui travaillaient déjà dans ces années 70, vous vous souvenez sans doute des querelles sanglantes autour de l’inné et l’acquis, menées par Debray-Ritzen, à Necker, contre tous les analystes d’enfants, avec Lebovici aux Enfants malades, puis à Avicenne.
Leurs réflexion s’organisent autour de l’idée que l’attachement est un besoin primaire, il ne dépend ni du plaisir de manger ni des soins maternels. Il s’agit d’un système de réactions qui n’est pas appris.

C’est surtout Serge Lebovici qui a redonné une légitimité au concept d’attachement, en étudiant la pathologie des interactions mère/bébé, réelles et fantasmatiques, prises dans le réseau des influences culturelles, mais aussi transgénérationnelles
La légitimation du transgénérationnel nous renvoie aux expériences d’Emma Fürst décrites par Jung dans les Collected Works 2 sous le titre de The Family Constellation.

Les freudiens travaillant avec des enfants élaborent une théorie du pattern of behavior, se heurtent aux mêmes écueils épistémologiques que lorsque Jung décrit la transmissibilité de l’archétype :
Pierre Blaisehumbert, [[Pierre Blaisehumbert, Carnet Psy n° 48]] écrit :

La transmission transgénérationnelle des schémas d’attachement suit les mécanismes de la transmission fantasmatique, tout autant que ceux d’une transmission cognitive à héritabilité plus ou moins génétique ».

K : Que faire de ces apports des théories de l’attachement dans notre clinique psychanalytique ?

BAD : C’est comme le mariage des neuros sciences et de la psychanalyse. Tout est question de dosage… Par exemple, je suis forcée de constater que mon intérêt pour ces travaux a influé de manière significative mon écoute de l’inconscient.

L’intérêt des travaux sur l’attachement, au contraire de ce que certains courants psychanalytiques ont imposé, c’est qu’il ne s’agit pas d’une modélisation de la relation mère bébé, mais bien plutôt, d’une observation des innombrables ressources des deux partenaires pour donner une forme singulière au projet d’humanisation du soi. On connaît les dégâts du fantasme de bonne mère….
Les travaux de Daniel Stern sur l’observation de la naissance du sens de soi et du sens de l’autre dans les trois/quatre premiers mois de vie, sont à ce sujet passionnants.
Evidemment, les théories de l’attachement sont aussi porteuses de leur ombre : comme pour toute théorie, tout dépend du transfert que l’on fait sur elle… Le risque pourrait être celui d’une psychologisation exclusive, et historicisante des éléments supposés biographiques du patient. N’oublions pas qu’il s’agira toujours dans l’écoute analytique, d’une reconstruction à deux, patient et analyste, dans laquelle l’intra psychique, conscient et inconscient mène le bal !

K : Comment, à ton avis, les analystes jungiens français ont ils réagi à ces apports des théories de l’attachement ?

BAD : Tout d’abord, quand on regarde le travail de Denyse Lyard, on constate que ces questions ont pris une place non négligeable dans sa réflexion, la bibliographie de son livre cite les Papousek [[ K.et M. Papousek Intuitive parenting : a dialectic counterpart to the infant integrative competence,in J.D. Osofsky, Handbook of Infant Development New York, 1987]] chercheurs américains qui ont travaillé sur la parentalité intuitive, et Tinbergen [[ N.Tinbergen, The Study of Instinct, London, O.U.P., 1951]], l’éthologue danois. Mais qu’en avons nous fait ? Je crois que la recherche n’a pas été poussée assez loin.
Ensuite, je ne peux parler que pour moi… Je me souviens que Verena Kast était venue nous parler quand nous étions rue Rampon de Daniel Stern et de son ouvrage récemment paru « Le monde interpersonnel du nourrisson » et que je confesse que n’avais pas du tout accroché, alors….je n’étais sans doute pas prête, c’est à dire, pas assez libre avec mes théories !

K : Peut être que les jungiens n’auraient-ils pas tellement ressenti le besoin de ces idées sur le transgénérationnel et l’innéité, déjà très présentes dans leur corpus ?

BAD : Évidemment, quand on voit le travail de romains que les confrères freudiens sont obligés de faire pour approcher la notion d’innéité, on se dit bien que nous autres, jungiens, nous avons une longueur d’avance !
Mais il faut rester vigilants, car l’innéité jungienne n’est pas celle de Konrad Lorenz. Ce n’est pas une innéité de répétition, c’est une innéité créative, de projet, celle du potentiel du soi… Comme le dit encore Elie Humbert [[Elie Humbert, Jung, Paris, Editions Universitaires, 1983, p.100]] :
Le psychisme comporte des dispositions inconscientes qui rendent possible l’existence humaine et l’organisent . Elles sont les conditions a priori de l’existence actuelle et se sont progressivement constituées au cours de l’histoire.
Jung ajoute à propos de l’héritage des ancêtres,
seule la conscience individuelle vit ces divers facteurs pour la première fois .

L’articulation indispensable entre d’une part, l’aspect collectif, transgénérationnel, du schéma behaviouriste et d’autre part la touche personnelle que chaque histoire singulière donne à la réalisation d’un projet humain, lui aussi, voilà ce que Jung apporte à Bowlby, et que les analystes de la petite enfance travaillant à partir de l’attachement apporteront ensuite.
Il s’agit d’un pattern de l’infantile, actif dans le déploiement d’un potentiel énergétique spécifique, à la fois propre à l’archétype, mais aussi propre à la situation singulière vécue pas le sujet.
Ce passage de l’archétypique au singulier est la transformation inhérente à l’archétype : c’est là que réside l’inattendu, dans les jeux réciproques entre le programme et le projet de l’innéité qui s’attelle à la construction d’une personnalité différenciée.

K : Justement, le passage du collectif transgénérationnel à la spécificité d’une histoire singulière… comment les décrire ?

BAD : Une des difficultés majeures des analystes freudiens travaillant sur ces questions a été de renoncer au Père de la Horde sauvage pour entrer dans la grotte sombre (et peut être occulte) de la (grande) mère ! Il est intéressant de constater que les Kleiniens Français étaient mieux préparés à ce que certains ont vécu comme une trahison.
Mais les analystes d’enfants, Lebovici, Kreisler, Faim, Soulé, Myriam David, puis Anzieu, et son moi peau, les premières enveloppes sonores, maintenant Golse et toute l’école d’analystes d’enfants et d’adolescents qui gravite autour de Carnet Psy, Missonnier, Braconnier, Delion, etc… avaient l’observation clinique pour eux. Les enfants dont ils avaient à s’occuper n’étaient pas tous, loin s’en faut, des malades oedipiens. De la même manière, beaucoup de nos patients adultes sont des blessés de la relation précoce. De son côté, Jung en 46 dans La Psychologie du Transfert avait décrit l’atmosphère incestueuse qui se développe entre parents et enfants et qui se réactive dans le transfert. A propos de ces sentiments il soulignait leur caractère irréversible, obstiné et concluait par ces mots :
le terme de possession caractérise sans doute mieux que tout autre cet état .

Il nous indique donc bien que cette nouvelle présentation, présentification de l’infantile dans le transfert n’est pas de l’ordre d’une duplication stérile et atone, mais bien d’un mouvement dynamique qui possède une visée propre. Il s’agirait de dégager la visée prospective de ce mouvement dynamique. On insiste sur le retour aux énergies d’origines, quant à moi, j’ai envie de concrétiser la relance de ces énergies d’origine par leur composante de réactivation du lien d’attachement.

K : Possession, ce serait ta réponse à la question de l’articulation entre transgénérationnel et histoire singulière ?

BAD : Paradoxalement, je dirais oui. Comme je le disais tout à l’heure, j’ai accepté de me laisser posséder par l’idée de possession, pour voir ce que ça me faisait ! J’y ai trouvé une autre manière de parler de dyade narcissique, couple mère bébé, soi primaire, mère suffisamment folle, peau pour deux, qui concerne une constellation archétypique. Les théories de l’attachement décrivent la qualité de nouage du lien, qui donnera lieu à son dénouage progressif, en vue d’une individualisation de ses partenaires.

Quand Jung fait de la symbolique incestueuse l’alpha et l’oméga du transfert, il implique la métaphore du maternel dans la possession. On pourrait dire que la figure symbolique de l’inceste est une figure de la possession réciproque.
Le but du transfert, pour le dire vite, serait de relancer les possibilités de déploiement de l’infantile au sein de la relation thérapeutique. Infantile en quête de transformation, comme je l’explicitais précédemment. Infantile en quête de reviviscence de sa composante de base : la confiance renouvelée dans une expérience fiable d’attachement.

Comment cette fonction de possession entre mère et bébé a-t-elle servi dans les premiers temps de l’attachement ?
A quoi sa relance dans le transfert va-t-elle servir ?
Voilà les questions que cette articulation entre trans et singulier m’amène.

K : Tu disais que tu trouvais le concept de possession peu et mal utilisé dans notre réflexion clinique. Peux tu t’expliquer ?

BAD : Je vais essayer de décrire rapidement trois niveaux qu’on peut référer à la question de la possession.

Le premier, c’est celui décrit par Jung dans sa thèse de médecine, Psychopathologie des phénomènes, dits, occultes. La jeune cousine de Jung, dans un contexte relationnel assez chaud, décrit ses visions des images de femme qui la possèdent. Ces images viennent compenser et organiser la fragilité d’un moi adolescent, à la recherche d’une identité de femme. Aujourd’hui, Desperate housewives et autres héroïnes de Sex in the city pourraient jouer le même rôle.

Un autre niveau auquel renvoie ce terme de possession est l’usage commun que nous en faisons dans notre vocabulaire jungien usuel. Il est souvent associé à une certaine malignité. Il s’agit de décrire des phénomènes de contamination psychique, ou même de dissociation. On parle alors de possession du sujet par une force psychique qui irait à l’encontre de son individuation en colonisant l’espace intérieur par des puissants éléments exogènes, négatifs et inconscients, bien sûr. Dans Dialectique du moi et de l’Inconscient [[C.G.Jung, Dialectique du moi et de l’Inconscient, Gallimard, Paris, p. 220]], Jung affirme ceci à propos des états de possession :

Qu’il en résulte des anomalies psychiques, dont la gravité peut aller à tous les degrés, depuis les humeurs banales et les idées bizarres, jusqu’aux psychoses. Tous ces états sont caractérisés par la même donnée fondamentale, à savoir que quelque chose s’est approprié une part plus ou moins considérable de la psyché. Ce quelque chose d’inconnu impose imperturbablement son existence, au premier abord nocive et repoussante, contre vents et marées, contre les plus grands efforts de la bonne volonté, de compréhension, d’énergie et de raison, démontrant ainsi les plans inconscients de l’être face au conscient.

La troisième acception est celle que j’ai développé dans Maria et le Thérapeute [[ B.Allain-Dupré et all Maria et le Thérapeute, une écoute plurielle, Paris, Cahiers Jungiens de Psychanalyse, 2004]], dans le chapitre Figurabilité et séduction. Il s’agissait de montrer qu’on pouvait sortir de la notion maligne de possession et reprendre contact avec notre âme primitive pour penser la relation entre la mère et son bébé comme un effet de possession réciproque dont la fonction créatrice et prospective est essentielle, vitale à la construction de la vie symbolique du bébé. Le bébé en effet a besoin d’une mère possédée par lui, c’est à dire par la puissance numineuse de l’archétype de la transmission de la vie qu’il incarne, en même temps que par la puissance narcissique du double merveilleux qu’il représente pour elle. En retour il est possédé par cette puissance incarnée de l’archétype du maternel, qui va nourrir en lui le processus d’individuation naissant. Ordinarily devoted mother …

K : Tu parles d’une nécessaire possession ?

BAD : Je n’ai trouvé d’entrée « possession » que dans le dictionnaire jungien de Paolo Francesco Pieri [[ Pier Paolo Pieri, Dizionario Junghiano, Milano, Bollati Boringhieri, 1998. Depuis, j’ai découvert le travail de notre collègue jungien Craig Stephenson Possession, Jung’s comparative anatomy of the psyche, London, Routledge, 2009]] qui est plus philosophique que clinique. Mais il dit quelque chose qui m’a beaucoup intéressée, parce que cela apporte de l’eau à mon moulin. Je le cite :

Jung considère que la possession est dangereuse, mais essentielle pour la construction de soi, à travers le processus d’individuation : elle est une des formes fondamentales de l’existence non encore reconnue par le moi. Et Paolo Francesco Pieri de poursuivre : la possession est donc entendue comme possibilité de connaissance : c’est à dire qu’elle est considérée comme une forme d’identification nécessaire et utile, là ou le moi réussit à l’entendre comme une occasion de confrontation avec un élément autre que soi et pour cela, comme possibilité de connaître l’altérité.

Pour que l’individuation se déploie, la possibilité de connaître l’altérité exige la dépossession… Mais que se passe t-il quand il n’y a pas eu assez de possession mutuelle ? On pense aux relations précoces hypothèquées par des défaillances maternelles…

K : Possession, attachement, et la dépossession dans tout ça ?

BAD : À propos de dépossession me viennent immédiatement à l’esprit 2 pistes : la première c’est le travail de Jeanne Favret-Saada, anthropologue et psychanalyste qui avait publié sa thèse sur la sorcellerie dans le Bocage. La revue de psychanalyse Penser/Rêver a publié l’an dernier son dernier travail qui s’intitule Désorceler , dans lequel elle montre bien comment le fait d’être affectée n’empêche pas de construire un discours rigoureux sur ce qui affecte !
Autre ouverture sur la question de la dépossession. C’est le très bel article d’Elie Humbert sur Le prix du symbole [[ Elie Humbert, L’Homme aux prises avec l’inconscient. Réflexions sur l’approche jungienne, Paris, Retz, 1992]]. Le prix en question est celui du sacrifice. Il dit ceci :

On a vu combien de sacrifices il fallait mener à terme, combien d’adhérences couper et de liens rétablir, pour libérer de notre propre commencement le lien à l’origine. Quand on s’en approche, la relation à la mère change de sens. D’enveloppement elle devient source. Elle qui portait les mille noms de son ubiquité pourrait ne plus en avoir aucun. Rien n’oblige même à la reconnaître. On peut ignorer le caractère maternel du monde ou, au contraire, choisir de le sentir ainsi et d’en recevoir l’émotion et la force.

Pour continuer sur cette idée que d’enveloppement elle devient source il ne faut pas négliger la dimension énergétique de l’affaire.
Dans la métaphore jungienne, on pourrait dire que le concept de possession renvoie à une érotique partagée, à une unio mistica… c’est à dire qu’Eros est présent et actif dans le jeu. Ce jeu mutuel potentialise la fonction maternelle archétypique en même temps que l’engagement subjectif du bébé est étayé. Nous sommes dans une définition de la libido qui s’inscrit dans le registre vitaliste jungien qui reconnaît les besoins primaires de l’enfant, et non dans l’approche d’abord sexuelle freudienne. Cette notion d’énergie primitive en voie de transformation est reprise par des analystes d’enfants d’approche freudienne, quand ils cherchent à lier attachement et vie pulsionnelle. Bernard Golse[[ Bernard Golse, Carnet Psy n° 48]] par exemple écrit :

Si l’attachement correspond à un besoin primaire de l’enfant, pourquoi ne pas imaginer qu’il puisse être libidinalisé comme tous les autres besoins, au sein de la théorie de l’étayage ?

K : Oui, mais, l’éclosion de l’identité sexuelle ? Le bébé jungien n’est pas asexué….

BAD : Intéressante question, coïncidence troublante, alors que je finissais de préparer ce papier, je découvre jeudi dernier sur Antenne 2 à 23 h 45 une émission intitulée Pédophilie au féminin : le tabou. Dans cette émission, le plus frappant était l’insistance mise sur l’impensable d’un abus sexuel venant d’une mère. Comme si la représentation du maternel ne tenait qu’à condition qu’il soit assexué… Il faut donc passer par l’exploration du thème sexuel dans les théories de l’attachement pour pouvoir ensuite revenir à notre cœur de cible, la question du transfert.
Ce sont les travaux de Michel Fain et Denise Braunschweig [[Michel Fain et Denise Braunschweig, La nuit le jour, essai sur le fonctionnement mental, PUF, Le fil rouge, 1975, et Frédéric Duparc, La censure de l’amante, Paris, Delachaux et Niestlé, 1999]] dans un livre intitulé « La nuit le jour, essai sur le fonctionnement mental » qui m’ont particulièrement inspirée sur cette question. Que disent-ils ? Ils inventent un nouveau concept qu’ils nomment « la censure de l’amante » et qui est opérant dans la relation entre la mère et son bébé. La proximité des corps, l’abaissement du niveau de conscience, la transparence psychique, dirait Monique Bydlowski [[Monique Bydlowski, Je rêve un enfant, l’expérience intérieure de la maternité, Paris, Odile jacob, 2000]], à propos des liens de possession réciproque dans la relation primaire, animent dans la psyché maternelle un sentiment littéralement amoureux, d’ou la dénomination de la position de la mère en tant qu’amante.
Le mot d’amante nous renvoie bien à ce contexte affectif et émotionnel d’élation.
La censure :

la vie d’amante de la mère prend valeur de pare excitation pour la psyché de l’enfant, mais également pour la sienne propre, car elle vient censurer les émois érotiques suscités par le soin maternel.

La relation d’amante « non censurée » celle-là, aura à se déployer dans la vie érotique suscitée par le sentiment amoureux d’un partenaire adulte. La différence des générations, la différenciation de l’éros, génitalisé ou non, sont d’emblée explicités par le concept de censure de l’amante .

Cette notion de « censure de l’amante » m’intéresse évidemment, car elle vient étayer la règle analytique de censure libidinale dans les échanges transférentiels entre patient et analyste. Dans le travail sur les Séminaires sur les rêves de Jung[[ C.G.Jung, L’analyse des rêves, notes du séminaire 1928-1930, Paris, Albin Michel, 2005, Tome 1, p.246.]] que j’anime avec un groupe d’entre vous, j’ai été frappée de rencontrer l’expression de cette censure dans le rêve étudié par Jung, cette fois d’un patient homme. Voici le récit du rêve :
Pour éviter que l’enfant ne se sauve, (il se débat dans mes bras), je le serre fort contre moi, il me procure un sentiment des plus remarquables de grande satisfaction (nullement un ressenti sexuel) comme si ce véritable événement satisfaisait les aspirations de mes sentiments.

K : On comprend que nous approchons de la conclusion, comment boucler maintenant la question du transfert ?

BAD : Si comme je l’ai dit, une nécessaire possession, constructive et prospective s’instaure entre la mère et son bébé, il nous faut continuer à examiner l’idée de possession selon l’hypothèse que pose Jung de sa relance au sein de la relation de transfert. Si Jung nous a fréquemment et largement avertis des dangers du transfert, c’est bien parce que la numinosité de son socle archétypique, d’attachement primaire, s’invite inévitablement dans la relation entre les humains. Lui même souhaitait un transfert point trop intense, il connaissait bien les risques, Sabina Spielrein, mais aussi Freud, du transfert passionnel, inconscient par nature.

Comme j’ai essayé de vous le montrer, chacun des deux partenaires étant en mesure de combler l’autre, dans la saturation narcissique réciproque, la fantasmatique de la possession va nécessairement se relancer sur la scène intime du transfert. C’est volontairement que je ne dis pas « se répéter », pour bien marquer la dimension créative de l’espace transférentiel.

Quelles sont les conditions favorables à la croissance et au développement d’un moi différencié pour le patient, quand la relation transférentielle est saturée de ces éléments primaires d’origine archétypique ?
Il me semble que la première qualité de l’analyste doit concerner la force psychique pour soutenir l’intensité des projections conscientes et inconscientes dont il est l’objet. Et ici, bien évidemment je ne parle pas de l’épreuve du transfert négatif, mais bien de celle, sans doute encore plus difficile à métaboliser, de l’épreuve du transfert, dit positif. Un patient adulte qui trouve dans l’analyse l’occasion de relancer psychiquement les expériences primaires de mutualité devra rencontrer un analyste à la fois disponible à cette relance archétypique et en même temps habité par la conscience aiguë des risques d’être atteint par la maladie de grandiosité qui est psychiquement très contagieuse !

Ceci signifie, et je vais m’arrêter là dessus, qu’être analyste réclame de pouvoir vivre dans cette sphère dangereuse de projection archétypique, de s’y accorder instinctivement, c’est à dire de partager et contenir l’expérience de la possession séductrice et séduisante. C’est ce qui permettra, ensuite, de pouvoir vivre et accepter la transformation nécessaire de cette qualité d’intensité, de ferveur, c’est à dire de pouvoir y renoncer. Car il s’agit là pour l’analyste d’un réel sacrifice. Voilà comment Jung[[ C.G. Jung, Séminaire sur les rêves, opus cité, p. 240]] décrit cette situation psychique :

Nombreux sont les analystes mis dans le rôle du Sauveur et cela leur donne une telle poussée d’inflation qu’ils en perdent le nord. C’est là une maladie spécifique des analystes, car ils présentent et offrent cette accroche à leurs analysants à partir du moment ou ils commencent à se préoccuper de l’âme de ceux-ci. Le médecin est obligé de s’exposer à l’infection de son malade. De la même manière, l’analyste est exposé aux projections de ses analysants et, de ce fait, il doit faire attention à ne pas se faire emporter par celles-ci.

Pour revenir à mon discours précédent sur la pertinence du concept de censure de l’amante, je dirais que si elle ne fonctionne pas suffisamment dans la relation transférentielle, la pulsion d’attachement se déploie inconsciemment, et comme les protagonistes sont des adultes elle se fraye des voies de satisfaction sur le versant génitalisé et déborde alors les limites éthiques de l’éros thérapeutique. Et quand ces voies génitalisées ne sont pas actualisées, leur forme archaïque de volonté de puissance, de domination, de possession psychique de l’autre s’actualise. Le patient risque d’être réduit au statut d’objet de satisfaction par et pour l’analyste, du côté sexuel, certes, mais aussi sur le versant multiforme de l’omnipotence.

Séminaire de mars 2010