Perversion narcissique et collectif

Eve Terrier-Desbois

Introduction

A la lecture d’un article paru dans la RFP de Juillet 2003 intitulé « Institutions et perversion narcissique » [[Gérard Bayle et Aleth Prudent-Bayle « Institutions et perversion narcissique » in La perversion narcissique, RFP, Juillet 2003]], l’intérêt, déjà ancien que je porte à l’articulation entre psychisme individuel et « phénomène de groupe » s’est réveillé. C’est un intérêt que je juge moi-même trouble voire dangereux. La démarche qui consiste à porter un regard psychanalytique sur notre société et à s’interroger en conséquence me semble aussi contestable qu’incontournable. Elle est autant du devoir que de la faute de l’analyste. C’est un devoir en ce sens que l’écoute que nous avons des personnes qui acceptent de « jouer le jeu de la libre parole » nous met en prise directe avec le sujet dans sa relation à l’autre. De ce fait, il me semble être dans une position privilégiée d’observation de notre société et d’être tenue, presque éthiquement d’en témoigner. Etre jungien rend peut-être la question encore plus pressante.
Mais, pour autant, c’est quasi nécessairement une faute. Penser au collectif conduit à des généralisations, on prend le risque de ne proférer que des banalités, des discours dignes de comptoirs de cafés (pas philosophiques…). Par ailleurs, la pensée psychanalytique se soutient du transfert, or, s’agissant d’un travail de réflexion sur le groupe, nous sommes privés de cet amarrage. Outre ces écueils, le travail issu de ces réflexions est facilement abordable par le « grand public » et là, le danger est autant d’être compris que de ne pas l’être.
Freud, en son temps s’y est risqué avec « Malaise dans la civilisation », Dolto, également a eu une approche de ce type, dans sa pratique notamment, et quant à dire que ça n’a pas été sans dommage…
Quoiqu’il en soit, modestement et avec toutes ces réserves, je tenterai l’exercice, après un résumé de ce très intéressant article de Gérard Bayle et Aleth Prudent-Bayle.
Une autre piste, ardue mais au moins aussi fertile, a été de chercher les échos de cette réflexion dans la pensée jungienne.

I-Résumé

S’appuyant très largement sur les travaux de Paul-Claude Racamier [[Paul-Claude Racamier, Le génie des origines]], les auteurs nous rappellent d’abord ce que sont les buts et modes d’agissement du pervers narcissique, puis dévoilent son action au sein d’institutions de soins se réclamant de la psychanalyse.
Le but du pervers narcissique est de supprimer la conflictualité entre narcissisme et investissement d’objet et de la remplacer par la constitution d’un paradoxe. Le « paradoxe » est défini par Racamier comme « une formation psychique liant indissociablement entre elles et renvoyant l’une à l’autre deux propositions ou injonctions inconciliables, et cependant non opposables » [[ibid.]]. Pour ce faire, le pervers narcissique va former, tout en le déniant, une sorte de couple symbiotique avec le perverti, le perverti sera « préposé aux actions perverses pulsionnelles sexuelles et destructrices » [[Gérard Bayle et Aleth Prudent-Bayle « Institutions et perversion narcissique » in La perversion narcissique, RFP, Juillet 2003]]. Le perverti, initialement estimable, devient « objet-non objet », il est le réceptacle par injections projectives du « mauvais » du pervers, lequel pervers le montre comme à la fois mauvais et inefficace mais également indispensable.
Trois temps sont nécessaires pour transmuer ce bon en mauvais :
1- Effraction dans le pare-excitation, d’où un état de déstructuration, de mal-être en attente d’apaisement.
2- Le pervers propose des solutions passant imperceptiblement par des idéaux contraires à ceux du perverti, à tonalité sexuelle et/ou destructrices.
3- Le perverti- ou le groupe perverti- est engagé dans des activités de perversions sur de nouveaux objets.

Le « couple » ainsi constitué ne se reconnaît pas comme tel. Le perverti, par idéalisation du pervers qui s’est posé en « ersatz d’un objet maternel primaire » [[ibid.]] ne peut le soupçonner de pareilles turpitudes, c’est-à-dire non seulement de receler en lui autant de mauvais mais encore, de s’en décharger sur lui… Le pervers narcissique quant à lui, peut prétendre tout ignorer du « mauvais » en lui – quoique l’on mette sous ce vocable – et jouer les vertus offensées, c’est le perverti qui en écope. Par ailleurs, il va de soi qu’il ne saurait reconnaître son besoin de l’autre. Cette symbiose est donc la réalité dont il faut se cliver et c’est la fonction du fétiche.

S’agissant de perversions institutionnelles, selon les auteurs, le « fétiche est presque toujours de nature idéologique » : « c’est au nom de la psychanalyse, de l’intérêt du patient, du soin, de la formation et de la rigueur que tous les coups sont permis… » [[ibid]], le pervers se posant en défenseur suprême.
L’institution, dont la raison d’être est l’échec des cures analytiques classiques en pratique libérale, devrait être « post-oedipienne », c’est-à-dire « avoir fait le deuil » de sa toute puissance, or, elle est « anté-oedipiennes pour ne jamais l’avoir fait à fond » [[ibid.]]. L’hypothèse est avancée dans cet article que les perversions institutionnelles se développent sur la perte non assumée de la toute puissance de l’institution. Les auteurs nous rappellent au passage que selon Bion, il existerait une « mentalité de groupe favorable aux sujets les plus envieux et conduisant à des présupposés de base disqualifiant la pensée là où celle-ci risque d’introduire des changements » [[Bion W. Recherches sur les petits groupes, PUF]]. Ceci concerne les cas où le pervers narcissique est un élément de l’équipe de soin, et c’est le cas le plus funeste mais divers exemples illustrent aussi comment la perversion peut être amenée par le patient et comment il est alors important de pouvoir compter sur les « capacités anti-narcissiques » du thérapeute et l’étayage de l’institution. L’antinarcissime a été défini par Pasche [[Pasche, L’anti-narcissisme (in « A partir de Freud », Payot, 1969)]] comme étant la tendance du sujet à renoncer à une part de sa libido au profit de l’objet.
On rappelle également que toute situation de changement, de mutation est une situation à risque pour l’institution. Enfin, le degré ultime est atteint lorsque l’institution, dispensant des formations, assure « la pérennité incestueuse de la démarche perverse endogamique » [[Gérard Bayle et Aleth Prudent-Bayle, « Institutions et perversion narcissique » in La perversion narcissique, RFP, Juillet 2003]]. L’article s’achève sur une note sombre, insistant, comme le fait Paul-Claude Racamier [[Paul-Claude Racamier, Le génie des origines]] sur la douleur et le péril qu’il y a à traverser de telles épreuves.

II-Concepts jungiens et perversion narcissique en institution

1) La perversion narcissique

Plusieurs notions jungiennes me semblent aider à comprendre la perversion narcissique telles que les archétypes du Soi ou de la grande Mère, la typologie… De même, le livre « Réponse à Job » [[C. G. Jung / Réponse à Job]] en donne un éclairage intéressant.
Dans un cahier jungien déjà ancien, Varenka Marc [[Cahiers jungiens de psychanalyse n° 57, Rencontres avec la mère archaïque]] parlait de l’archaïsme originel qu’elle avait rencontré en s’occupant d’enfants autistes. Elle évoquait « une sphère d’où la dualité est absente, une sphère d’intuition pure ». Pour les enfants autistes, l’autre n’existe pas, ils sont « l’univers avec leur corps » [[ibid.]], je me demande si ce n’est pas ce à quoi aspire le pervers narcissique : supprimer l’autre en tant qu’individu et le réduire à une fonction de « porte-faix » de son mauvais.
Nous rejoignons ici une question soulevée dans « Réponse à Job », que faire de la question du Mal ? Si on est un pervers narcissique ou Dieu, on lui trouve un réceptacle (support des projections), si on est Job, on s’en arrange comme on peut…
Dans la lignée de cette évocation de l’autisme, je reprends le fil tendu par Viviane Thibaudier dans le cahier jungien n° 125 [[Cahiers jungiens de psychanalyse n° 125, Vivre le sens]] et je formule l’hypothèse suivante, à propos du pervers. Le bébé, faute de trouver dans son environnement, auprès de sa mère ou d’un substitut, le contenant à la fois psychique et corporel, se « branche » directement sur l’archétype du Soi et ce, par un phénomène d’introversion plus ou moins massive qui déterminerait dans les cas les graves une forme d’autisme profond. Peut-on imaginer que pour le pervers narcissique, le phénomène d’introversion est premier et le conduit à abstraire totalement l’autre, c’est-à-dire, d’une certaine façon, à l’éliminer ? Je me représente volontiers le concept du Soi comme une bande de Moebius, ou plus justement encore comme un doigtier. La polarité double de l’archétype apparaît dans l’aspect clair, lumineux, « chaud », dégageant de l’énergie d’une des faces de cette forme, cependant que l’autre face, d’aspect sombre, froid, aspirant toute énergie, à l’image du « trou noir » des physiciens, en figure la polarité négative. On peut aussi concevoir qu’à l’une des faces reviendrait l’attitude introvertie et à l’autre l’attitude extravertie, ou encore le conscient pour l’une et l’inconscient pour l’autre. Avec la forme du « doigtier », nous sommes dans un espace tridimensionnel, en concevant un perpétuel mouvement d’inversion du « doigtier », de « renversement en doigt de gant » qui mène tantôt une face tantôt l’autre à ma vue, j’ajoute la dimension « temps » et rejoins l’idée de la quaternité, inhérente pour Jung au concept du Soi. Cet aspect me fait préférer la figure du doigtier à celle de la bande de Moebius, qui elle, présente simultanément ses deux faces. Dans cette perspective, je formulerai l’hypothèse que le pervers narcissique est aux prises avec la polarité négative de l’archétype, cependant que l’enfant autiste ou le mystique comme le développe V. Thibaudier [[ibid.]], sont ou ont été au contact avec l’ineffable de la face lumineuse. De même, Dieu, dans « Réponse à Job » [[C. G. Jung / Réponse à Job]] impose à Job cette réalité dont il préférerait tout ignorer : Dieu possède une face sombre. Autrement dit, pour nous jungiens, le Soi possède à côté de sa polarité créatrice, source de vie, une polarité sombre, destructrice, de l’individu voire du groupe.

2) Institution ou groupe : la relation à l’autre

La reconnaissance dans la psychologie jungienne d’un inconscient collectif est de nature à aider la compréhension des phénomènes de groupe. Rappelons au passage cette énorme différence d’avec Freud, qui dans sa métapsychologie, soutient qu’une grande partie de la conception mythologique, tout comme les croyances superstitieuses et les délires, ne sont que la projection, dans les forces extérieures, d’éléments de l’inconscient, inconscient qui, avec Freud ne saurait être que personnel. Jung, de son côté, stipule que c’est le « dehors » qui s’immisce dans le « dedans » via l’inconscient dont seule une modeste part est personnelle. Admettre cette très large part du collectif, c’est en quelque sorte accepter que l’on ne sera jamais « maître chez soi », tout en assumant la responsabilité de ce « chez soi ». Dans cette perspective, on sait que le Moi est toujours menacé de débordement, soit du fait de sa faiblesse soit du fait de la puissance des phénomènes inconscients collectifs. La psychose est un exemple de faiblesse pathologique du Moi, les phénomènes de groupe tels ceux vécus au cours du siècle écoulé et contre lesquels Jung n’a de cesse [[C. G. Jung/ Présent et avenir]] de nous mettre en garde, sont une illustration du débordement par l’inconscient collectif.

A l’échelon du groupe, Bion [[Bion W., Recherches sur les petits groupes, PUF]] et Anzieu [[D. Anzieu, « L’illusion groupale », Nouvelle Revue de Psychanalyse,4]] sous-entendent que le groupe est favorable aux personnalités narcissiques, ce à quoi, empiriquement on acquiesce volontiers. Comment le comprendre à la lumière de la psychologie jungienne ?
Je propose de mettre à contribution l’archétype de la Grande Mère pour essayer de penser ces phénomènes. N’est-ce pas du reste à cela que font référence les auteurs de l’article sur la perversion narcissique en institution lorsqu’ils écrivent que l’attaque des autres « unit le groupe dans une homogénéisation des frères associés au meurtre paternel et à l’abolition de la loi » et qu’elle « culmine dans l’offre d’union à une imago maternelle primordiale destructrice » [[Gérard Bayle et Aleth Prudent-Bayle, « Institutions et perversion narcissique » in La perversion narcissique, RFP, Juillet 2003, p808]] ? La notion d’archétype elle-même explique en partie ces phénomènes puisque l’archétype « entre en fonction partout où n’existe encore aucun concept conscient » [[« Le vocabulaire de Jung »]], c’est-à-dire quand le travail de pensée ne s’est pas encore fait ou n’a pas abouti et qu’il dispose d’une « intensité énergétique telle qu’il peut entrainer des phénomènes de fascination et de possession » [[ibid.]]. Je formulerais volontiers que le pervers narcissique quand il exerce son emprise sur un groupe, est sous l’emprise de cet archétype et qu’il y entraine le perverti, individu ou groupe. Avec son pôle positif, l’archétype de la grande mère a de quoi fasciner puisqu’il octroie à celui qui s’y laisse prendre une formidable énergie mais son pôle négatif est terriblement destructeur. Le tribut à payer est notamment la perte de toute individualité et le retour au « chaos originel ». L’action de dédifférenciation de cet archétype rend compte de la propension à l’extension, à la phagocytose du sujet, d’un groupe sous son emprise.
La réflexion de Verenka Marc [[Cahiers jungiens de psychanalyse n° 57, Rencontres avec la mère archaïque]] à propos de la « sphère d’intuition pure » des enfants autistes me renvoie également à la typologie jungienne [[C. G. Jung, Les types psychologiques]]. Le terme imagé de « bêtes politiques » est parfois attribué à certains « leaders », signifiant par là leur extraordinaire capacité intuitive à percevoir ce que l’autre attend et comment le manipuler. Cette dimension d’intuition, de « nez », ou de « flair », me semble incontestablement présente chez le pervers, narcissique ou pas, (et politique ou pas) et pour lui, il est essentiel que sa « proie » soit hors d’état de raisonner, de garder une attitude critique face à lui. Or, être sous l’emprise d’un archétype, c’est justement ne plus être en mesure de faire jouer correctement les fonctions rationnelles que sont la pensée et le sentiment.
D’une façon plus ordinaire et quittant les eaux troubles de la perversion, j’ai l’idée, pour l’avoir vécu et pour le rencontrer souvent dans la clinique, que nombre de difficultés relationnelles ont pour origine une différence trop radicale de type et que ces différences sont particulièrement corrosives quant au narcissisme. Elles requièrent de sérieuses capacités « anti-narcissiques » pour être surmontées et induisent à mon sens un vécu proche de celui créé par une injonction paradoxale ou un « double-lien ». En effet, comment peut-on accepter sans sourciller la version du monde de l’autre quand elle si radicalement différente de la nôtre ? Dans le Cahier jungien de l’automne 2001 consacré aux types [[Cahiers jungiens de psychanalyse n°102, Les types psychologiques]], deux analystes racontent une anecdote propre à éclairer ce propos : à l’une, l’expression « regarde l’oiseau chanter » est si accordée à son mode d’être, qu’elle ne remarque même pas l’impossibilité objective de l’action, cependant que l’autre est perplexe voire choquée de cette incongruité. C’est un exemple badin qui, à priori, ne touchait pas à des valeurs essentielles, les deux protagonistes étant psychanalystes, ont développé certaines capacités qui ne sont pas celles du commun, elles réfléchissaient sur la typologie, et, pour le coup, il y avait là, fort à propos, matière à travailler. Mais les sujets de heurts entre différents types sont parfois narcissiquement beaucoup plus explosifs et les capacités, le désir d’élaborer pour surmonter ces difficultés sont sans doute en général peu développés, et ce d’autant que le sujet est narcissiquement plus fragile.

Pour expliciter le rapprochement que je fais avec la notion de « double lien », je dirai que lorsque l’on se trouve confronté à une vision du monde radicalement différente de la nôtre, que le fauteur de trouble parait a priori aussi sain d’esprit que nous et que son « bagage culturel » est proche du nôtre, on se trouve dans une situation peut-être pas si éloignée de celle rapportée par P-C Racamier d’un schizophrène au prise avec sa mère [[Paul-Claude Racamier, Le génie des origines]]. Pour le sujet schizophrène, il est impossible de concilier les désirs de Maman, d’opérer un choix ou d’envoyer promener la dite Maman, faute d’un Moi assez solide. Pour l’individu moins gravement atteint confronté à la vision d’un autre de typologie opposée, ce sont deux visions du monde qui sont inconciliables, mais le Moi est assez solide pour se tirer d’affaire. Toutefois c’est au prix d’un sérieux travail et on peut se demander si le plus confortable n’est pas encore de ne pas « voir » la radicale altérité de l’autre, ou encore d’user d’un « brin de perversion narcissique » dont Racamier nous dit bien qu’il ne nuit pas, au contraire. Jung souligne d’ailleurs cette aporie pour l’individu rationnel à propos de l’orientation intra ou extravertie : reconnaître pour un type rationnel qu’il y a, non pas une erreur de raisonnement chez un tiers, mais une différence de prémisse psychologique, est une « catastrophe » [[C. G. Jung/ Les types psychologiques, p386]]. En effet, « cette reconnaissance mine la valeur en apparence absolue de son principe et le livre à son opposé » [[ibid.]]. C’est bien là d’une blessure narcissique qu’il s’agit et dont le « penseur » aura à se remettre. Peut-on dire que le type « pensée » trop unilatéral, particulièrement quand l’attitude est extravertie, est particulièrement fragile au plan narcissique et développe en conséquence des défenses rigides ?

Sur un autre plan, il me semble que le processus d’individuation requérant l’intégration des fonctions inférieures, exige du Moi un certain sacrifice, en ce sens que sa fonction préférentielle perd de son efficience au profit d’autres fonctions. Ce faisant, on accepte de renoncer aux gratifications trouvées dans l’usage d’une fonction bien rodée qu’on troque pour un « outillage » encombrant, malaisé qui forcément nous met en position d’apprenti quand ce n’est pas de nourrisson… Narcissiquement c’est éprouvant, et au niveau intra-subjectif, n’est-ce pas l’application de ce que Pasche a nommé l’anti-narcissisme [[Pasche, L’anti-narcissisme (in « A partir de Freud »/ Payot, 1969)]] ?

Anti-narcissisme dont il m’est venu une formulation par l’image en voyant le pélican qui orne la cathédrale de Bourges. Le pélican n’en est-il pas la figuration, cependant que le phénix aurait quelque chose à voir avec la perversion narcissique, lui qui prétend ne jamais mourir ni rien devoir à quiconque, jusqu’à s’autogénérer, refusant ce à quoi tout un chacun est assujetti, à savoir la finitude et l’incomplétude ?

III- Élargissement à un questionnement sur notre société

Tentative…

1) « Oblativité »

A propos du monde politique aujourd’hui, il semble que nous ayons quitté le registre paternel depuis déjà un certain temps. C’est l’avis que soutient le sociologue Michel Schneider [[Michel Schneider, « big mother »]], cité par Françoise Couchard dans « Emprise et violence maternelles » [[Françoise Couchard, Emprise et violence maternelles]] : nous sommes passé du règne du paternel au maternel.
Le phénomène est constatable à divers niveaux, l’évolution du statut de la victime m’en semble une illustration. D’une position cachée voire honteuse, la victime a été promue au rang de « vedette » ou de « héros ». A côté de la réalité des victimes effectivement brisées par des expériences de vie terribles, n’y a-t-il pas un risque d’idéalisation collective de ce « statut » ? N’est-il pas tentant de renoncer à ses responsabilités d’adulte pour se réfugier dans une position infantile, comptant sur le secours et les bons soins de la société ?
En atteste également selon moi, la mise en avant des affects, de l’émotion oblitérant toute réflexion, la volonté de pallier à tout, d’être partout… L’actualité regorge d’exemples de ce type avec ses « arches de Zoé » ou ses « enfants de Don Quichotte » et il est assez mal venu de simplement demander à réfléchir sur ses questions. Le candidat à une réflexion critique risque fort de se trouver dans la position du « mauvais », à l’instar de ce que décrivent Bayle et Prudent-Bayle dans le cas des perversions narcissiques en institution [[Gérard Bayle et Aleth Prudent-Bayle, « Institutions et perversion narcissique » in La perversion narcissique, RFP, Juillet 2003]].
Charles Melman [[Charles Melman, L’homme sans gravité, p47]] évoque quant à lui carrément un « changement d’économie psychique » : nous passerions d’une culture fondée sur le refoulement des désirs et donc sur la névrose, à une culture qui promeut la perversion. « Dans ce contexte, toute réflexion qui cherche à discuter cet implicite est a priori barrée, interdite », l’implicite étant de voir tous ses vœux s’accomplir.
Marcel Gauchet [[Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie]] énonce que « c’est à une véritable intériorisation du modèle du marché que nous sommes en train d’assister, un évènement aux conséquences anthropologiques incalculables ».

Ce changement d’économie psychique n’est-il pas directement observable auprès de nos patients (et sans doute plus encore lorsque, en tant que médecin, on exerce dans un cadre conventionné) ?
En médecine, la volonté, louable en elle-même, de réduire au maximum la souffrance sous toutes ces formes, conduit à des « actes » dont on se demande s’ils ont seulement été précédés d’une réflexion. Les techniques de procréation médicalement assistée en font partie tout comme les prescriptions abusives de différents psychotropes. En France, la péridurale n’est encore que proposée lors de l’accouchement (environ 60{ce6ac6a4c4e22fc3c2b8f6ccc8e8d4159d3b644786a71417670e79cf02592fa8} des femmes accouchent avec péridurale) mais il est surprenant de voir la réaction de certaines jeunes femmes lorsqu’on leur dit avoir choisi de s’en passer. En Espagne, la question ne se pose pas : les femmes accouchent avec péridurale et il est même difficile de la refuser.

Un peu naïvement, on peut mettre tous ces exemples d’« oblativité » à l’actif du pôle « positif » de l’archétype, mais il n’est guère besoin d’être devin pour en voir poindre le pôle négatif.

2) Dédifférenciation

L’archétype de la Grande Mère tend à supprimer l’altérité, altérité qu’introduit bien sûr, au plan individuel, la figure paternelle. Il me semble qu’aujourd’hui cette altérité est attaquée sur tous les fronts. A l’ère du « Do it yourself », le bricoleur du Dimanche remplace les professionnels, les formidables possibilités d’Internet donnent accès à quantité d’informations qui font de tout un chacun un expert potentiel. La facilité, la rapidité, l’incroyable abondance des données ainsi accessibles disqualifient le lent travail d’apprentissage, d’acquisition du savoir et des techniques, alors on « désapprend », justifiant du même coup les attaques. N’est-ce pas ce phénomène traité dans l’article résumé précédemment, que nous voyons à l’œuvre sur le plan plus large du collectif ? L’objet, initialement estimable, détenteur d’un savoir et d’un savoir-faire est sinon fécalisé du moins réduit à une piètre fonction, celle de se charger, dans tous les sens du terme, du mauvais, des ratés, des échecs.
Tous les domaines s’en ressentent, des métiers du bâtiment à l’enseignement -vive la TV pour les bébés et à bas les notes chiffrées aux élèves qui, sans doute, perturbent gravement les enfants mais aussi attestent que l’instituteur, ou plutôt aujourd’hui le professeur des écoles, dispose d’un savoir et est autorisé à juger le travail des élèves -, en passant par l’industrie ou la médecine. Ainsi, la relation médecin-malade est devenue l’association d’un professionnel et d’un usager de la santé dans le but contractualisé de gérer au mieux le capital santé du second.
Enfin, pour terminer sur la dédifférenciation, last but not least, je trouve que les papas d’aujourd’hui- du moins ceux qui sont en vogue- sont de remarquables mamans.

3) Unilatéralité (autre déclinaison de la dédifférenciation ?)

Verenka Marc [[Cahiers jungiens de psychanalyse n° 57, Rencontres avec la mère archaïque]] écrivait que la sphère autistique, que je ramène à une inclusion plus ou moins complète dans l’archétype de la Grande Mère, est une « sphère d’intuition pure ». L’intuition étant une fonction irrationnelle, comment peut-on en concevoir le libre jeu dans une société où seule a droit d’expression ce qui est d’apparence rationnelle ?
Mais cette apparence ne recouvre-t-elle pas également un « matérialisme » au sens où seul ce qui est constaté a valeur ? Cela a peut-être été induit par la démarche causaliste -chercher une ou des causes à tous phénomènes- elle-même héritière des Lumières et de Descartes. Dans cette optique « matérialiste », la sensation est particulièrement importante. La sensation est recherchée pour ce qu’elle procure de plaisir, ou parfois aussi pour simplement se sentir en vie. La sensation est parfois outrageusement sollicitée (la vue et l’ouïe), d’autres fois elle l’est sélectivement (l’odorat), et d’autres fois encore elle est évitée (le toucher). Au passage et quant à la fonction visuelle, évoquons avec Melman [[Charles Melman, L’homme sans gravité]], l’évolution d’un langage où le mot renvoyait à un signifiant à un langage où le signe, l’icône renvoie directement à un objet.

Quoiqu’il en soit, selon Jung [[C. G. Jung/ Les types psychologiques]], les fonctions « opprimées » au niveau conscient vont exercer leur action de façon inconsciente et ce de façon délétère. S’agissant de l’intuition, il la décrit dans le type « sensation extravertie » après avoir dit de ce type, qu’il n’est pas de type humain qui puisse l’égaler en réalisme, son « sens objectif des réalités est très développé ». « Il accumule dans sa vie des expériences réelles faites sur des objets concrets, et plus il est prononcé, moins il fait usage de ses expériences ». « Si on a tendance à trouver très raisonnable un sens de la réalité pure, on estimera que ces hommes sont raisonnables. Or, ils ne le sont en réalité pas du tout, car ils obéissent autant à la sensation due à un hasard irrationnel qu’à celle qui provient d’un évènement rationnel ». « La faculté intuitive, ce noble don de l’homme, est finasserie personnelle, reniflement dans tous les coins, qui, au lieu de s’élargir, se perd dans l’étroitesse d’une mesquinerie par trop humaine », les intuitions refoulées apparaissant sous forme de projections sur autrui.

Il n’est pas question de chercher à utiliser la typologie jungienne au niveau collectif, je crois cependant difficilement contestable que certaines fonctions, de même que l’attitude extravertie, sont plus estimées et sollicitées dans notre société.

4) Conséquences quant au narcissisme et aux capacités antinarcissiques

La fragilité du narcissisme est liée à des expériences de l’individu, elle est peut-être parfois inscrite quasi ontologiquement comme je l’ai avancé plus haut avec l’hypothèse pour le pervers narcissique d’un « branchement direct » sur le pôle négatif du Soi, mais elle a également à voir avec des facteurs collectifs. Ainsi, appartenir à un groupe en position de faiblesse, d’infériorité est narcissiquement délétère. Mais appartenir à un groupe qui n’est plus qu’un agglomérat d’individus ne me parait guère plus propice. N’est-ce pas le cas aujourd’hui ? Autour de quoi sommes nous réunis et dans quel but commun ? C’est d’une grande banalité de parler d’individualisme aujourd’hui mais n’est-ce pas, paradoxalement, et via nos plus hautes instances, devenu la seule valeur collective : plus de jouissance et dans les plus brefs délais?
Notre société occidentale se veut orientée, depuis « Les lumières » sur la rationalité, et peut-être depuis quelques décennies, à travers sa recherche de pragmatisme, se trouve-t-elle engagée sur la voie de la sensation. Les évènements terribles du 20è siècle et ce qu’il en a suivi de désenchantement quant aux grandes idéologies ont probablement à voir avec cette évolution. On a vu plus haut ce que Jung écrivait de la « catastrophe » vécue par le type rationnel quand il doit reconnaître l’existence d’un autre point de vue. L’esprit rationnel serait-il narcissiquement particulièrement fragile ? Le « je pense donc je suis » n’est-il pas un mode défensif, une façon de refuser l’Autre en soi ? Accepter cet Autre en soi, c’est reconnaître que le « je » n’est qu’un faible Moi, modeste îlot face à l’immensité ainsi que le décrit Jung… Une société orientée sur cet a priori présente-t-elle un risque de dérive sur le mode de la perversion narcissique ? Dans la perversion narcissique, toute pensée pouvant mener à un changement, à une remise en cause est disqualifiée. Est-ce le cas aujourd’hui ? L’orientation collective semble tendre à faire l’économie d’une vraie pensée, c’est-à-dire celle qui admet l’Autre, et en premier lieu l’irrationnel, avec sa forme peut-être la plus déconcertante qu’est l’intuition.

5) Et toujours la question du Mal…

La question du Mal, du mauvais qui sous-tend la question de la perversion narcissique, se pose également d’une façon nouvelle aujourd’hui. Le Mal est souvent rabattu sur « l’anormal », ce dont on doit pouvoir guérir, ce pourquoi, on a droit à des soins… La « victime », tout comme le pervers, notamment le pervers sexuel et au hasard, le pédophile nous posent collectivement, aujourd’hui la question du Mal, qu’en faisons-nous ? La question du Mal rejoint-elle celle de l’irrationnel, de ce qui échappe au contrôle de la raison, de ce à quoi chacun a à se confronter ? Charles Melman [[Charles Melman, L’homme sans gravité]] parle d’un « devoir de fraternité » vis-à-vis des parents incestueux, devoir qui consiste simplement à dire, et ce très vite (pas de travail analytique à escompter) qu’une « société où les parents- à commencer par eux- consomment leurs propres enfants est une société qui va vers sa fin ».

Cet article a été écrit dans le cadre du séminaire « Autour du narcissisme » de Viviane Thibaudier (juin 2008)