Destin transgénérationnel de certaines failles narcissiques : l’enfant terrifiant

Eve Pilyser
Une relecture du mythe d’Œdipe, centrée sur les relations transgénérationnelles dans une vision inversée et complémentaire de celle de Freud, s’avère nécessaire pour suivre les idées que j’exposerai ici.

D’emblée, deux éprouvés parentaux majeurs, constituant les pôles opposés d’une même attitude vont venir sceller le destin d’Œdipe. Cerner et relier ces deux affects ; la terreur paternelle et le besoin fusionnel maternel, permet de voir aussi en Œdipe le pendant de l’enfant divin et merveilleux ; la figure occultée de l’enfant diabolique et terrifiant.
Approfondissons la question subjective de la terreur parentale, en dehors et au-delà d’une éventuelle raison socialement ou culturellement perçue comme objective et en lien avec celle de la qualité de la relation conjugale. Nous pouvons alors envisager que le fantasme Oedipien filial aurait son pendant dans un fantasme Oedipien parental qui le précède. Par ailleurs, le fantasme Oedipien filial pourrait s’orienter de manière éventuellement pathologique en fonction des difficultés plus ou moins importante que rencontreraient ces parents à différencier fantasmes et réalité. Ceci concernant leurs propres désirs et craintes Oedipiens toujours agissants, réactivés et projetés dans cette nouvelle relation, comme ceux de leurs enfants envers eux-mêmes.

La terreur paternelle et le besoin fusionnel maternel à l’œuvre

Laïos nous est tout d’abord présenté comme celui des deux parents d’Œdipe le plus désireux d’avoir un enfant, ce qui le pousse à consulter, mais secrètement, l’oracle. Il y apprend non seulement la prophétie de parricide et de meurtre mais aussi et peut-être surtout, qu’il doit se méfier de Jocaste en tant que future mère ; « Laïos, (…) profondément affligé de n’avoir pas eu d’enfants, consulta secrètement l’oracle de Delphes qui lui déclara que (…) tout enfant né de Jocaste serait l’instrument de sa mort. » [[R.GRAVES. Les Mythes grecs, Fayard, 1967.p.7.]]. Laïos renvoie donc Jocaste « sans lui donner aucune explication » ce qui la laisse « si mortifiée, que l’ayant enivré, elle l’attira encore une fois dans ses bras dès que la nuit fut tombée » [[ibid.]].

Le désir de Jocaste est-il d’avoir un enfant ou de retrouver son mari ? Toujours est-il qu’il est alors clairement annoncé comme allant à l’encontre de celui de Laïos. Celui-ci, possédé par la terreur, identifiant son futur fils, avant même sa conception, à son futur rival victorieux et parricide, ne souhaite plus devenir père mais seulement protéger farouchement son narcissisme primaire subitement ressenti comme gravement menacé. Elle l’y contraint de manière perfide, en le saoulant. Avant même la conception de son enfant, elle noue avec lui une relation fantasmatiquement si forte qu’elle en vient à manquer totalement de respect vis à vis du désir de son futur père. Cela semble répondre à la profonde déstabilisation amoureuse et narcissique qu’induit en elle le rejet, qu’elle subit en tant qu’épouse, sans pouvoir en partager la compréhension avec son mari. Perçue par lui, non plus comme une épouse aimée dans la confiance mais comme une future mère incestueuse et terrifiante amenée à le trahir, il abandonne la relation conjugale, livrant sa femme à la nécessité de trouver à vivre ses besoins tant fusionnels que de réassurances et de gratifications narcissiques ailleurs que dans l’abandon amoureux.

Jocaste, «lune brillante », conçoit son fils dans le dos de son mari, éclipsant, ce faisant, ses pouvoirs et ses droits tant paternels que maritaux. Elle signe ainsi l’exclusion paternelle d’une relation fusionnelle vécue strictement entre mère et fils. Le blocage de la communication intime entre les deux époux, confirmé par la prophétie de l’oracle, amène donc l’homme- Laïos à un refus de paternité, doublé d’un agir de rapt de torture et d’abandon dans l’unique souci de se protéger. Ceci déclenche chez la femme-Jocaste, la réaction extrême opposée de toute-puissance d’un désir maternel qui la rendra aveugle face à la réelle identité de son fils, le percevant, elle aussi, comme un étranger par la suite. On peut s’étonner qu’elle puisse répondre à Œdipe qui la questionne sur l’allure de Laïos, qu’il avait « un je-ne-sais-quoi, dans son air, évoquant assez le (sien). » [[LAMAISON-SOPHOCLE. Œdipe roi, Gallimard, collection folio policier, 1994,2006.p198.]].. Elle s’entêtera encore à confondre fantasme et rêve d’avec réalité et acte pour mieux poursuivre son désir trop inconscient et, se voulant irresponsable, répliquant à Œdipe inquiet ; «refuser de vous tourmentez au fantasme d’épouser votre mère : chez bien des hommes, il existe aussi des rêves d’union incestueuse » [[LAMAISON-SOPHOCLE. Œdipe roi, Gallimard, collection folio policier, 1994, 2006.p213.234.240]].

Il semble exister chez Jocaste, à l’instar de la crainte de parricide éprouvée par Laïos, une crainte équivalente d’un matricide possible la poussant à remettre elle-même Œdipe nouveau né au serviteur chargé de le supprimer. Si l’on perçoit par ailleurs, nettement, la position de désir incestueux comme si puissant chez elle qu’il la pousse à l’acte, nous pouvons aussi nous interroger sur la fonction de cet acte comme éventuellement protecteur, à travers l’emprise qu’il induit, contre le risque de matricide. A la question d’Œdipe à ce serviteur sur les raisons ayant poussées sa mère – génitrice à cela, voici la réponse que celui-ci lui donne : « elle redoutait de mauvais oracles (…) il avait été dit que cet enfant tuerait ses parents » [[ibid.]]. Plus tard, c’est armé qu’il pénètre furieux et hurlant dans la chambre conjugale où les modalités de la mort de Jocaste restent floues ; pendaison, saut dans le vide, matricide réel où seulement désiré ? Le dit et déni dans le même temps, du matricide possible revient à une parole de domestique : « à crier qu’on ouvre les portes et qu’on exhibe à tous les thébains ce parricide, ce matri…je ne puis répéter les blasphèmes qu’il va (…) vociférant. » [[ibid.]]

Quant à l’affrontement entre Laïos et Œdipe adulte, devenu de part la prophétie duel pour une place unique, il se fait dans un passage étroit, évoquant la sortie du ventre maternel lors d’une naissance mais aussi à « l’embranchement des Trois-Routes » [[ibid.]] où la question d’une possibilité ou d’une impossibilité de la triangulation peut se lire, et décrit concrètement comme un lieu où l’un des deux hommes doit céder la place à l’autre pour passer, ce qui sera l’enjeu de la dispute. Laïos «lui dit brutalement de s’écarter et de céder le passage à ses supérieurs » [[R.GRAVES. Les Mythes grecs, Fayard, 1967.p8.]].
Œdipe refuse d’obtempérer, ce qui est légitime puisqu’il se trouve face à un étranger pour lui, quelqu’un qu’il ne connaît pas comme étant son père. Son identité lui est inconnue parce que son père ne l’a pas reconnu, enfant.
Laïos adopte un comportement excessif et égoïste, le toisant agressivement du haut de son char, comportement qui signe l’obscurcissement de sa vision concernant un fils devenu étranger et déclenche la révolte d’Œdipe et le meurtre de son père en tant, seulement, qu’il est son géniteur-tyran inconnu. Or Œdipe aurait laissé le passage à son père s’il l’avait reconnu comme tel puisqu’il réplique qu’il ne se reconnaît « aucun supérieur excepté les dieux et ses propres parents ». [[ibid.]]

Transmission projective d’imago ancestrale terrifiante

En ce qui concerne les liens entre les relations parents-enfant et les archétypes, Jung dénote « une particulière disposition des parents à créer des complexes », des refoulements, qu’ils ressentent par la suite comme de mauvais esprits les poursuivant. Il précise qu’alors « la contagion gagne l’enfant et la psychologie de la mère anime dans son âme les archétypes des images angoissantes » [[C.G.JUNG. Problèmes de l’âme moderne, Buchet/Chastel, 1960.p46.]]. Jung n’hésite pas à parler, dans ces cas là, d’infanticides sur le plan archaïque. Les imagos parentales se formant dans la psyché de l’enfant du fait de l’affrontement entre l’archétype préexistant et les parents réels, mon propos se porte donc plus particulièrement vers la description et la mise en lumière, à travers le concept de transmission projective d’imago ancestrale terrifiante, de ce à quoi l’enfant, dans la construction de son moi comme de ses imagos parentales, au cours de cette confrontation unique pour chaque individu, s’est heurté violemment.

L’imago ancestrale terrifiante me parait être issue de l’ombre généalogique, telle que définie par V.Jullien-Palletier [[V.JULLIEN-PALLETIER. « De père en fils » in Cahiers Jungiens de psychanalyse n°69,1991. p.33/35]]. Elle vient empêcher qu’une confrontation saine puisse avoir lieu au sein de la psyché parentale entre les archétypes et l’enfant réel à accueillir et qu’une image intérieure de cet enfant puisse s’y élaborer avec humanité. De même, dans la psyché de l’enfant, l’imago ancestrale terrifiante, par sa présence projetée, agirait fortement sur la nécessaire confrontation entre les données archétypiques et les parents réels.

Des parents terrifiés… À l’enfant terrifiant

Des parents qui n’auraient pas pu, de par des vicissitudes traumatiques et carentielles survenues dans leur histoire personnelle et leur préhistoire familiale, accéder à une structuration narcissique suffisante et qui seraient restés fixés à une position oedipienne bloquée car non symbolisable, pourraient se retrouver partiellement porteurs d’une imago parentale archaïque, combinée et mêlée d’éléments ancestraux. Cette imago serait à double polarité ; l’une idéalisée comme totalement bienveillante et sécurisante, l’autre diabolisée et terrifiante. Face à la déstabilisation psychique induite par leur accession à la parentalité, ces parents ne pourraient assumer la confrontation archétypique qui s’en trouverait réactivée, que dans la mesure où ils parviendraient à se dégager personnellement de la nécessité de se confronter dans le même temps à cette imago ancestrale sous ses deux aspects. Pour ce faire, ils pourraient être amenés à renforcer leur identification personnelle et défensive à un pseudo bon-objet parfait sous la forme du revêtissement d’une carapace tentant à englober-contenir leur moi de la manière la plus imperméable possible aux persécutions internes venant de la partie terrifiante de cette imago. Cette partie étant parallèlement clivée, déniée et projetée sur autrui plus ou moins globalement. Le maintien, fragile et rigide mais opérant, d’une assise narcissique étant à ce prix là.

L’arrivée de l’enfant renforce alors ce mécanisme de projection parentale. Celle-ci s’opère massivement sur l’enfant lui-même tant pour des raisons d’économie psychique que du fait des particularités du statut de l’enfant ; support prédestiné familialement comme corporellement aux projections de toutes sortes.
Dans ce cas de figure, dès l’annonce de l’enfant à venir, une configuration oedipienne primaire serait d’emblée posée par un père ou une mère en déroute qui opérerait psychiquement une inversion générationnelle, voyant en son enfant un rival puissant et dangereux, un envahisseur venant violer l’intimité conjugale et lui voler la place qu’il occupe sans jamais s’en être vraiment reconnu le droit ni la capacité.

La dette insolvable

Ces parents, identifiant leur enfant à cette imago tyrannique le feraient plus ou moins inconsciemment mais inéluctablement du fait du sentiment de dette vitale qu’ils éprouvent toujours envers elle. On trouve ici une forme de renversement de l’ordre générationnel, où la naissance du petit enfant ne représente plus le paiement par le père de la dette vitale au grand-père mais au contraire une réactualisation de cette dette ne pouvant être réglée que par la mort du père ou celle de l’enfant. La force d’un tel fantasme de crainte de parricide interagirait avec celle d’un désir inconscient d’infanticide dans la psyché parentale.

L’impasse identitaire et narcissique

Ainsi, ces parents se trouvent acculés, par la réactivation de leurs problématiques oedipiennes chargées d’affects de terreur et de jalousie, à poser un interdit d’identité personnelle à leur enfant avant que celle-ci ait pu se construire et évoluer, doublé d’une obligation à endosser l’identité d’un autre et qui plus est, d’un autre terrifiant.
L’enfant subit alors l’impact et la pesanteur de cette projection, tant du point de vue de la construction de ses images parentales que de celle de son identité personnelle. Il se trouve obligé d’en passer par ce qui constitue psychiquement une situation oedipienne inversée sur le plan générationnel et massive, bien avant l’âge normal où l’enfant l’aborde sainement de lui-même. Le don de vie premier, confirmé normalement ensuite par l’interdit de l’objet de désir oedipien pour mieux réorienter ce désir, est ici remplacé par son contraire ; un narcissisme primaire se trouvant au mieux parasité, au pire envahi par cette projection, doublé d’une injonction à se soumettre passivement à, (ou à se voir attribuer activement la place de), l’objet Oedipien.
Une collusion mortifère des temps de naissance et de l’oedipe s’opère alors dans un croisement de dettes filiales et parentales inversées, dont l’impact destructeur viendrait chez l’enfant, dans les configurations les plus massives, pervertir son rapport au besoin et au désir, court-circuiter l’élaboration d’une pensée symbolique et empêcher la structuration d’une identité personnelle stable et cohérente. Le développement d’une agressivité positive, mesurée et maîtrisable ne pourrait se faire. La violence, en tant que base énergétique neutre, serait d’emblée parasitée par la terreur affective parentale, elle resterait archaïque et prendrait avec le temps une ampleur plus ou moins extrême amenant le sujet à se structurer selon diverses pathologies, agissant toutes le retournement contre soi de cette violence dans une destructivité à issue potentiellement mortelle.

Le devenir état-limite en question

Jung nous le précise dans « Introduction à l’essence de la mythologie » [[C.G.JUNG. Introduction à l’essence de la mythologie, Payot et Rivages, 1993]] ; l’archétype de l’enfant en tant qu’entité est celle d’un orphelin abandonné, menacé et isolé, placé devant une défaillance parentale majeure et pourtant aimé des Dieux, venu au monde de manière miraculeuse, invincible et hermaphrodite.
A.Agnel, [[A.AGNEL. « L’étranger familier » in Cahiers Jungiens de psychanalyse n°92,1998 / Et discussion lors d’un week-end de formation SFPA, printemps 2000.]] dans son travail sur les états limites, relie ces troubles à l’activation de l’archétype de l’enfant divin. Il envisage la défaillance parentale comme constituant l’élément du réel qui s’oppose à cet archétype et qui génère l’accrochage de l’enfant à ce dernier.
Bien qu’il cite R.M.Rilke, nous rappelant que « tout ange est effrayant », il n’explore pas, à l’instar de Jung, ce qu’à mes yeux l’existence de l’archétype de l’enfant divin pose inévitablement : la question de la présence et de la nature de son pôle opposé. Ceci m’invite à séparer l’enfant divin, en tant que pole positif et lumineux, de l’autre pole, négatif, l’ombre diabolique de l’enfant terrifiant.

Je fais donc ici l’hypothèse que ces défaillances parentales, sous leurs formes visibles et principalement éducatives, recouvrent des failles narcissiques plus ou moins profondes pouvant induirent un mécanisme de projection d’imago ancestrale terrifiante inconscient. Celui-ci déclencherait chez l’enfant réel une activation du pôle diabolique de l’archétype de l’enfant, dont il chercherait à se défendre par une identification à son pole opposé ; l’enfant divin.
Dans le cas où la projection n’est pas massive et/ou, le sujet possède une énergie vitale et une intuition suffisamment fortes et solides, ou encore que son environnement élargi est par ailleurs sécurisant et compréhensif, ce processus défensif pourrait fonctionner. L’identification à l’archétype de l’enfant divin permettrait à l’enfant réel, dans un accrochage sauveteur, de se protéger non seulement contre les défaillances parentales patentes mais plus profondément contre la projection d’imago ancestrale terrifiante qui les sous tendent.

Un devenir état-limite pourrait s’inscrire alors, comme un mal-être narcissique s’avérant moindre que celui qui se profilerait lorsque l’enfant réel ne peut lutter contre l’activation du pôle terrifiant. A mon sens, l’enfant réel s’identifiant au pôle divin est aussi celui qui ressent suffisamment ce qui se joue contre lui dans la psyché parentale. Il peut s’ensuivre un sentiment de non responsabilité personnelle lui permettant de réagir en opposition et de ne pas se soumettre, sinon que partiellement, aux injonctions mortifères de l’imago ancestrale terrifiante (comme je crains que ne peuvent l’éviter les anorexiques ou les psychotiques). Il trouve dans ces ressentis, en tant que sujet appartenant à cette famille, une légitimation suffisante de son instinct vital pour parvenir à assurer sa vitalité corporelle et sa survie psychique.

A.Agnel [[A.AGNEL. « La défaillance paternelle et sa compensation chez Freud et chez Jung » in Cahiers Jungiens de Psychanalyse n°69,1991]] souligne l’existence chez ces personnes Borderlines, d’une découverte-révélation d’un autre lieu psychique, lieu de secret intime compensateur où la survie s’organise en attente d’être reconnu pour lui-même comme sujet original et contenu . Ce besoin fondamental d’une reconnaissance authentique, humaine et bienveillante signe à mes yeux la méconnaissance natale et la perception obscurcie que ces enfants ont eu à supporter dès leur venue au monde de la part de leurs propres parents.

Jung et l’Oedipe

S.Kacirek nous dit que Jung nie l’importance de l’Œdipe d’une façon caractéristique : elle le cite « comme l’enfant est généralement tout à fait anodin ainsi ce désir apparemment si dangereux (de tuer le père) est généralement anodin ». Elle précise que pour elle, Jung « se trouve dans un enfermement où il n’y a pas de place pour le père ». [[S.KACIREK. « En deçà du grand schisme, un déni de filiation » in Cahiers Jungiens de Psychanalyse n°98, 2000.P67.73.]]. V.Thibaudier, nous précise que pour Jung « il ne s’agit pas (…) de tuer le père pour prendre sa place mais au contraire de faire mourir le fils afin que naisse le père et que le père et le fils puissent avoir, dans la réalité objective, une relation d’un autre ordre, à l’image de celle, dans la réalité intérieure, du moi et du soi ». [[V.THIBAUDIER. « Au nom du père ».in « Cahiers Jungiens de psychanalyse » n°98, 2000.P.36.]]

La vision que Jung nous donne de son père, comme celle d’un être faible et sans envergure, éprouvant une sorte d’appréhension inconsciente à être lui- même, à se confronter à son ombre ne peut-elle signifier une forme d’impuissance à assumer ce statut paternel ouvrant la porte à une possible transmission projective inconsciente?
Jung lui-même orientait ses pensées dans ce sens lorsqu’il déclarait : « j’ai très fortement le sentiment d’être sous l’influence de choses et de problèmes qui furent laissés incomplets et sans réponses par mes parents, mes grands parents et mes autres ancêtres. Il semble souvent qu’il y a dans une famille un karma impersonnel qui se transmet des parents aux enfants ». [[C.G.JUNG. Ma vie… Ed : Gallimard, collection témoins, 1961, 1973.p271]] Quand à Winnicott, il pensait que l’agressivité primaire avait été refoulée au cours de la petite enfance de Jung et nous rappelait que selon Fordham, Jung avait peur de ses propres tendances destructrices.
Enfant, Jung avait obscurément ressenti de la détresse chez son père, on se souvient aussi du rêve qui annonce la rédaction de « Réponse à Job » et de la fièvre qui l’accompagne. Dans ce rêve, il se trouve dans l’impossibilité de se soumettre tout à fait, comme son père le fait, à une croyance dogmatique. Il en déduit l’idée d’une créature qui dépasse le créateur de très peu mais d’un très peu décisif.

Ne pouvons-nous transposer cette idée à la relation qu’il entretient avec son propre père et au dilemme que représentait pour lui le fait d’oser vouloir dépasser en réflexion, en authenticité et en individuation son propre père ?

Quelques éléments troublants de la vie de Jung

Si nous reprenons la généalogie de la famille paternelle de Jung, nous pouvons relever les éléments suivants ; Le fils cadet du révérend Jung fut prénommé Carl Gustav exactement comme l’était son propre père tandis que son fils aîné, décédé à peine né, s’appela Paul ainsi que le révérend Jung lui-même.

Ne peut on envisager comme étant à l’oeuvre dans la psyché de cet homme, face à son devenir père, l’existence d’une appréhension inconsciente importante liée à une dette vitale-Oedipienne délicate à régler et réactivée par la naissance de ses fils ? Ne peut on voir dans le décès de ce premier fils une façon pour le père de régler suffisamment cette dette ? Ainsi, le second, Carl Gustav, identifié lui par son père à son propre père, ne le remet-il pas au monde ? Dans cette optique, C.G.Jung n’aurait subit cette projection négative que de manière amoindrie et compensée par un accrochage positif possible à l’archétype de l’enfant divin, l’autorisant à l’approcher en pensée et à la dépasser. Ce faisant, il peut vivre et évoluer, au prix de la charge transgénérationnelle passionnante mais délicate de vouer en grande partie sa vie à tenter d’apporter des réponses à la question de l’histoire et de la préhistoire familiale et de parvenir ainsi à régler plus avant cette dette ancestrale, dans le sentiment parfois lancinant d’une solitude de son être au monde. On peut relire alors, sous cet angle, ses propres mots concernant ce qu’il qualifie d’arrogance personnelle à insulter Dieu lui-même ; « cela m’a donné plus de maux de ventre que si j’avais eu le monde entier contre moi (ce dont j’ai l’habitude) cette émotion là est déterminée par mes racines, par le lieu où je vis, elle est barbare, infantile ». [[C.G.JUNG. Réponse à Job, Buchet/Chastel, 1996]]

Pour Jung, il en va peut-être de la reconnaissance et de l’acceptation aux yeux du monde de son identité unifiée et non plus séparée en deux numéros distincts ; Les intérêts qu’il porte à Faust d’une part et à sa propre généalogie d’autre part trouvent à se rencontrer en la personne de ce grand-père paternel dont la rumeur prétendait qu’il aurait été fils naturel de Goethe. La puissante intuition de Jung l’amène à s’interroger sur les causes profondes à l’origine de son attrait pour le drame Faustien, (au point de porter, au dessus de la porte d’entrée de sa maison de Bolligen, une inscription latine signifiant : Sanctuaire de Philémon, pénitence de Faust) : « La dichotomie Faust-Mephisto, se confondait pour moi en un seul homme et cet homme, c’était moi ! » [[C.G.JUNG. Ma vie… Ed : Gallimard, collection témoins, 1961, 1973.p.273.272.271.]]. Jung reconnaît s’être cru coupable du meurtre agi par Faust à l’encontre de Philémon et de Baucis, et se tenir pour responsable de l’expiation de cette faute, « Un peu comme si, dans le passé, j’avais participé au meurtre des deux vieillards ».
La culpabilité ressentie par Jung semble liée, à l’échelon de sa génération, au décès de son frère aîné. Le lien avec son frère mort est aussi frappant quand il nous parle de sa tristesse et de ses condoléances, affichées dans l’exergue de « réponse à Job » : « j’ai le cœur serré à cause de toi mon frère ».
Mais à l’échelon antérieur cette culpabilité semble déjà induite par une expiation paternelle concernant une atteinte, fantasmatiquement portée par lui-même, à la vie d’un de ses ascendants. Jung ne pus trouver la réponse à la question de l’origine de cette dichotomie en lui et il le déplora ; « Faust avait porté à mon oreille la parole salutaire : « Deux âmes, hélas ! Habitent en ma poitrine ! ». Mais il n’avait jeté aucune lumière sur la cause de cette dissociation » [[ibid.]]. Deux âmes, porteuses des opposés essentiels, l’une bonne, l’autre malsaine, l’une victime l’autre meurtrière, dont le désir d’unification semble être l’une des motivations majeures du puissant travail de transformation psychique opéré par l’homme Jung.

Une lecture de « Réponse à Job » à la lumière de ces hypothèses

Au fil des pages de ce livre, [[C.G.JUNG. Réponse à Job, Buchet/Chastel, 1996.p156.131]] nous voyons tout d’abord Jung aux prises avec une interrogation majeure : celle de la projection divine et obstinée du mal sur l’homme, pourtant crée par lui-même si faible et faillible, et de ses raisons inconnues.

D’emblée, il s’énerve de la mansuétude de Dieu envers Satan, souhaitant qu’Il attaque le mal à la racine en se demandant Lui-même ce qu’il est advenu de Son coté obscur et en punissant Satan. Il tente de comprendre les motivations intérieures de Dieu et de décrypter ce que peuvent être ses sentiments envers l’homme. Au premier abord c’est l’incrédulité qui l’emporte à ses yeux; « Plus un véritable rapport de confiance entre Dieu et l’homme apparaît souhaitable, plus on est frappé par l’appétit de vengeance et l’implacabilité de Yahvé à l’encontre de ses créatures ».[[ibid.]] Nous pouvons transposer les sentiments de jalousie, de vengeance et de méfiance que Jung repère à l’œuvre de la part de Dieu envers Job à ceux qu’un père tel Laïos éprouverait envers son fils Œdipe. La projection par Dieu sur Job de la toute puissance inquiétante d’une créature dangereuse va de paire avec celle relevée à l’œuvre de la part de Laïos sur Œdipe.

Jung s’offusque de l’attitude de Dieu envers Job comme un enfant le ferait face à l’injustice d’un père souhaitant son sacrifice. Il s’insurge et dénonce le désir d’infanticide qu’il voit à l’œuvre dans l’attitude de Yahvé le Père ; « Qu’est ce que ce père qui préfère laisser égorger son fils plutôt que pardonner (…) à ses créatures qui furent mal conseillées et perverties par Satan qui lui appartient (et qui) a tendance à utiliser des moyens tels que la mise à mort du fils ou des premiers nés soit comme test soit pour mettre en valeur sa volonté (?) ». [[ibid.]] Il précise qu’il s’agit pour lui d’un effet de la rancune de Dieu. Il le traite encore d’inconciliant et l’accuse en tant qu’« être suprêmement bon » de se faire acheter l’acte de grâce du pardon par le « meurtre de son propre fils ».

Dans la dernière partie de son livre, Jung s’attelle aux textes de l’Apocalypse qui synthétisent tous les éléments précédemment exposés ; Face au Grand Jour de la colère de l’Agneau, il s’étonne de ne plus reconnaître le doux agneau mais de le voir remplacé par le bélier « irritable et vindicatif ». Il reconnaît ici « l’explosion des sentiments négatifs refoulés et accumulés depuis longtemps ».[[ibid. p172. 176. 177.]] Il me semble qu’on peut y lire la projection paternelle à l’œuvre sur l’enfant nouveau né, Jung lui-même repérant une similitude manifeste entre ce dernier et l’agneau en colère ainsi qu’une forme de destinée funeste à endosser. Il poursuit : « (L’enfant) est donc assimilé aux sentiments de haine et de vengeance qui règnent, de sorte qu’on a l’impression que, dans un avenir lointain, il sera appelé à perpétuer la condamnation, de façon superflue, au delà du jugement dernier ». [[ibid. p172. 176. 177.]] Mais il suppose alors que si l’on caractérise l’enfant comme fils de la vengeance c’est du fait d’un thème courant.


Ne banalise-t-il pas ici les intuitions fortes qui l’assaillent en concluant par une pirouette rationalisante et un aveu d’impuissance signant à mes yeux son ambivalence à accueillir plus avant des éléments inconscients cherchant par le biais de Job à devenir conscients ? : « Cela (le rapprochement enfant nouveau né dévoré par le dragon et agneau en colère) a pu être obtenu par l’image courante du pasteur à la houlette de fer. Je serais incapable de trouver un autre but à cette association. » [[ibid. p172. 176. 177.]]

Nous sommes là, il me semble, au plus près de ce que Jung peut se permettre dans ce livre de personnalisation de ce drame, (il nous rappelle que Jean était le pasteur de son troupeau et en outre un homme faillible, la référence par deux fois à la figure du pasteur a ici une certaine saveur.) Il poursuit pourtant en étudiant le récit de l’Apocalypse en lien avec son auteur Jean, pour trouver parfaitement adéquat le personnage de l’agneau en colère s’il s’agit d’une affaire personnelle. Mais, réfléchit-il, « L’enfant nouveau né aurait du offrir un aspect positif perceptible, car il aurait été, en fonction de toute sa nature symbolique, compensé par la désolation lamentable apportée par l’explosion de passions refoulées, puisqu’il est bien le fils de la conjonctio oppositorum (…) il serait intervenu comme médiateur entre le Jean aimable et le Jean avide de vengeance et serait ainsi apparu en tant que rédempteur bienfaisant tempérant les extrêmes ».[[ibid. p184. 185. 131.]]

Jung bute ici, à mon sens, du fait d’une vision du symbole de l’enfant nouveau né qui reste fixée unilatéralement sur un pole positif. Cependant, il poursuit : « Ce qui explose en lui (Jean), c’est la tourmente des temps, l’intuition d’une énantiodromie monstrueuse (…) » [[ibid. p184. 185. 131]] Et c’est bien par l’intermédiaire de Jean, qui est traversé par cette intuition d’une inversion des temps, que Jung semble se rapprocher de celle du temps des générations telle que l’on peut la voir à l’œuvre dans la lecture inversée du mythe d’Œdipe.

Conclusion

A la lumière de ces recoupements, il me semble qu’un parallèle peut être fait entre le propos, essentiel pour Jung dans ce texte, de mettre en évidence le fait que l’inconscience divine a besoin de l’homme dans un devenir conscient, avec l’inconscience parentale qui, de génération en génération, a tout autant besoin de la relation à l’enfant pour devenir de plus en plus consciente et favoriser ainsi l’évolution plus juste et entière des parents eux-mêmes.

Jung ne conclue-t-il pas lui-même de la sorte, nous parlant de l’œuvre de rédemption comme se proposant de libérer l’homme de la crainte de Dieu ? A ses yeux, il s’agit d’une œuvre d’apaisement et de réconciliation que l’on pourrait considérer « non plus comme le rachat d’une faute commise par l’homme à l’encontre de Dieu, mais au contraire en tant que la réparation d’une injustice commise par Dieu à l’encontre de l’homme. » [[ibid. p184. 185. 131]] Cette dernière conception lui semblant mieux adaptée aux rapports réels de puissance. A la fin de sa vie, Jung n’aborde-t-il pas ainsi cette question essentielle de la teneur affective des liens entre le créateur et sa créature, à travers le prisme de la projection ? Ne s’approche-t-il pas au plus près de la similitude pouvant exister entre cette relation et celle qui peut s’instaurer entre parents et enfant ?

Si la question du meurtre du père a trouvé depuis Freud à s’élaborer dans nos consciences occidentales, celle du meurtre du fils est restée principalement occultée. Par ailleurs, Freud n’a pas su intégrer la spiritualité à la condition même de l’être et du devenir humain, n’y voyant qu’une formation réactionnelle à la détresse de l’infans. Jung a su lui redonner sa place essentielle, dépassant et transcendant l’empreinte infantile première pouvant orienter la croyance de l’adulte. C’est aussi de sa place de créature face à Dieu qu’il me semble avoir tenté de poser et de clarifier ce qu’il en était, pour lui comme de manière générale pour tout être humain, de l’envers du complexe d’Œdipe ; La question cruciale et restée souterraine des pulsions et des affects parentaux à teneur Oedipiens pouvant, dans un contexte de fragilité narcissique majeur, se réactiver et se projeter très négativement sur leur enfant.
Permettre à ces éléments d’accéder à la conscience, au niveau personnel comme social, me parait une nécessité actuelle essentielle. Ceci afin que le travail d’élaboration, s’opérant depuis un siècle maintenant, concernant le complexe d’Œdipe puisse s’enrichir en se poursuivant du coté de sa face d’ombre complémentaire. Ainsi ce complexe pourrait trouver sa mesure pleinement transgénérationnelle; les éléments projectifs de la part des parents sur leurs enfants étant mieux éclairés, élaborés et repris à leurs comptes, l’Œdipe ne serait-il pas plus à même de s’orienter véritablement sur le plan symbolique qui le rend structurant pour chacun ?

Cet article a été écrit dans le cadre du séminaire « Autour du narcissisme » de Viviane Thibaudier (juin 2008)