René Kaës : « Un singulier pluriel » ou la psychanalyse à l’épreuve du groupe

Henri de Vathaire
1 Il est hors de mon propos de vous présenter en détail ce livre très riche mais d’un abord difficile ; il est formulé en terme de pensées non seulement à partir de toute l’histoire et la pratique de la psychanalyse des névroses, des psychoses et des états limites, mais aussi à partir d’une très large expérience des groupes.

La pensée de l’auteur est une recherche : recherche pour montrer l’adéquation ou la non adéquation du modèle analytique pour comprendre le groupe. Recherche aussi pour présenter et proposer les modifications de ce modèle analytique qui s’imposent en situation de groupe.
Ainsi René Kaës est amené à la formulation d’hypothèses nouvelles à partir de sa pratique, dans une confrontation aux auteurs de la psychanalyse mais aussi à ceux de la dynamique des groupes.

2 Ces hypothèses sont de mon point de vue passionnantes. Passionnantes pour moi qui ai pratiqué l’institution de soins et la thérapie de groupe suite à ma formation en psychosociologie et en psychologie clinique.

Ces hypothèses me passionnent à trois titres :

3 Tout d’abord sur un plan un peu humoristique et personnel lié à mon histoire ; Ce livre comme d’autres études du même genre me permet de dépasser le lieu commun que ma grand-mère me confiait lorsque j’étais enfant : « tu verras c’est l’argent, le pouvoir et le sexe qui dirigent le monde ».
Je n’ai jamais remis en question cette formulation sauf par des mots moins châtiés, et un approfondissement qui m’a amené à formuler les choses un peu autrement en ajoutant à l’argent, au pouvoir et au sexe, une vision de Narcisse se promenant sans aucune pudeur au sein des institutions et des groupes.

4 En second lieu sur le plan analytique : il ne s’agit pas seulement de constater les choses, les faits qui interrogent et provoquent des réactions de souffrance au sein des groupes et des institutions, il ne s’agit pas de s’en réjouir sur un mode pervers ou de les déplorer sur un mode mélancolique, il s’agit de comprendre comment cela fonctionne. Et la première de mes compréhensions a été de constater qu’effectivement comme le souligne René Kaës ce sont les mécanismes les plus archaïques de la psyché humaine, qui ressurgissent dans les groupes et les organisent. Ce fond commun de la psyché humaine que sont en terminologie jungienne les défenses du Soi organisent le groupe mais aussi les relations de chaque membre du groupe avec le groupe et ses objectifs. Les deux mécanismes précédemment cités : le mécanisme pervers ou le mécanisme mélancolique ont cette vertu par exemple de permettre à un membre du groupe de s’extraire de la dynamique éprouvante du groupe et de garder l’inconscience de sa projection du Soi ou de son complexe mère sur le groupe.

5 Enfin sur le plan de l’action, de l’engagement : il est question de la recherche des applications de la compréhension de la dynamique des groupes au sein d’une éthique, celle de la psychanalyse. Je pense par exemple à la régulation institutionnelle, à l’organisation de l’institution. Je pense aussi aux thérapies de couple, de famille, de petits groupes qui accueillent les personnes désocialisées et ou victimes d’agressions faisant trauma. Je pense aussi à la mise en œuvre de l’information sur la dynamique des groupes, pour tout un chacun, pour qu’il puisse, s’il le désire, le veut, ou le peut, cesser d’être dupe de ses haines, de ses rejets, de ses amours, de ses projets, de sa place, et de ses choix d’objectifs au sein des institutions et des groupes.

6 Ce qui me mobilise chez Réné Kaës c’est sa démarche scientifique qui avance avec un souci épistémologique et une position éthique.

7 Voici son hypothèse : Elle est à lire très lentement vue sa complexité que j’ai tenté de rendre la plus intelligible possible pour quelqu’un qui ne connaît pas cette terminologie et cette façon très fonction pensée de conceptualiser et de formuler.
« Toute la question est en effet de comprendre comment le sujet singulier, celui auquel nous avons affaire sur le divan, est aussi un sujet dont l’inconscient est tenu et façonné dans les liens intersubjectifs, dont il est membre, dans les alliances inconscientes qui le précèdent, et qu’il contracte pour son propre compte, dans les espaces psychiques communs, qu’il partage avec d’autres. L’approche psychanalytique des groupes est un des moyens pour poser cette question et pour y trouver quelques éléments de réponse. Mais pour y parvenir il faut d’abord comprendre comment fonctionne un groupe et comment se forme une réalité psychique qui lui est propre » et, plus loin, de dire : « C’est dans l’attention aux processus de subjectivation, au devenir Je dans un ensemble intersubjectif, que cet ouvrage trouve son fil rouge ».

8 René Kaës nous convie aussi à formuler son objet de recherche d’un point de vue plus psychopathologique ou plus clinique que la formulation précédente qui, elle, était relativement psychosociale : « J’ai cherché à savoir comment se forme, se transforme ou s’aliène la psyché du sujet singulier à travers les diverses modalités des liens intersubjectifs qui le précèdent, qu’il établit et qui finalement le constituent, pour une part décisive, comme sujet de l’inconscient. Les alliances inconscientes qui se nouent entre les sujets d’une configuration de lien (un couple, une famille, un groupe) sont de ce point de vue de puissantes interfaces entre la réalité psychique du lien et celle de chaque sujet considéré dans sa singularité. »

9 Ainsi René Kaës déroule son hypothèse psychosociale et clinique au cours des chapitres de son livre à travers les principaux éléments d’un modèle psychanalytique du groupe et du sujet dans le groupe. Le voici résumé : « Ce modèle distingue et articule trois niveaux de réalité psychique dans lesquels se manifestent les effets de l’inconscient.

Le premier (niveau de réalité psychique) décrit le groupe comme une formation intrapsychique : les concepts de groupes internes et de groupalité psychique en rendent compte.

Le deuxième niveau (de réalité psychique) considère la réalité psychique du groupe ; celui-ci y est conçu comme une formation spécifique, qui à la fois précède le sujet, se construit par l’appareillage ou l’assemblage des psychés de ses membres et acquiert une autonomie par rapport à celles-ci. Le concept d’appareil psychique groupal, d’alliances inconscientes, d’espace onirique commun, de fantasmes partagés, de symptômes conjoints, de chaînes associatives et de pensée de groupe, décrivent ces formations et ces processus.

Le troisième niveau (de réalité psychique) traite des processus, des formations et des personnes qui font liens entre le groupe et les membres du groupe. Ces personnes accomplissent notamment les fonctions phoriques (de phoros, qui porte) de porte-parole, de porte-symptôme, de porte-rêve ou de porte-idéal. »

N.B. j’ai mis entre parenthèse ce qui est de mon cru et en gras certaines expressions pour alléger la lecture.

10 Reprenons ensemble non la totalité de ce que René Kaës développe dans son livre mais certains points qui peuvent plus facilement se comprendre dans un premier contact car ils ont des points communs avec notre expérience jungienne de la psyché. Mon objectif n’est pas de vous résumer le livre et de vous dispenser de le lire mais d’essayer de vous mettre en appétit.

11 Nous parlions de trois niveaux de réalité psychique. Nous disions que le premier niveau « décrit le groupe comme une formation intrapsychique » et que « les concepts de groupes internes et de groupalité psychique en rendent compte. ». Je voudrais revenir sur cette conceptualisation pour la développer et reprendre quelques lignes du chapitre 5 de l’ouvrage de René Kaës et l’associer sans la confondre à des concepts qui nous sont plus familiers :

« Les groupes ne sont pas seulement des entités spécifiques relativement indépendantes des sujets qui les constituent. Les groupes sont en dedans de nous-mêmes, nous sommes groupe.
J’ai appelé groupes internes des formations et des processus intrapsychique dont les propriétés sont actives à la fois dans l’espace interne (du sujet) et dans celui des groupes…..ces formations psychiques sont électivement mobilisées dans les processus d’organisation, des liens de groupe et de l’espace psychique commun et partagé. » et René Kaës ajoute et précise : « J’ai décrit le rôle d’organisateur psychique inconscient que jouent sept groupes internes dans la formation de l’objet-groupe.
Ce sont : l’image du corps, les fantasmes originaires, les systèmes de relations d’objet, le réseau des identifications, les complexes oedipiens et fraternels, les imagos, les instances de l’appareil psychique et spécialement le moi. »

12 Puis René Kaës formule une hypothèse très intéressante pour nous jungien : « Le travail que j’ai entrepris sur les processus associatifs et sur le rêve, aussi bien dans la cure que dans les groupes, m’a conduit à considérer la groupabilité psychique comme une propriété générale de la matière psychique »

13 Enfin je voudrais encore vous proposer la citation suivante : « Il est probable que le vivant est groupe : mouvement de groupement et de dégroupement, sous l’effet de Narcisse, d’Eros et de Thanatos. Pour me restreindre au domaine de la vie psychique, je retiens la notion de groupe psychique originaire pour rendre compte de la liaison originaire des objets dans une structure et dans des formes qui constituent l’inconscient. L’inconscient structuré comme un groupe, se recombine sans cesse dans ses figures, dans son énergie, dans ses formations et dans ses effets. »

14 A la lecture de ce chapitre dont je viens de vous proposer un résumé, ont commencé à ce construire en moi des passerelles avec la notion de complexe, avec la notion d’archétype au cœur du complexe, avec le modèle Jungien de la psyché comme rassemblement de complexes autonomes ou partiellement autonomes autour d’un centre et de la place du moi, en fait un modèle très schizoïde comme l’est un groupe au moment de sa formation.
Passerelles aussi avec la façon dont Elie Humbert décrit « les figures de l’autre » et le Soi dans sont livre « Jung ». Il me semble que la liste des sept groupes internes pourrait être reconsidérée dans une perspective jungienne et que la notion d’image du corps pourrait être associée à celle de Dolto, l’image inconsciente du corps qui resurgit dans les transferts archaïques.
Mon impression globale est que notre formulation jungienne de l’organisation de l’inconscient est plus apte que le modèle freudien à rendre compte de la dynamique des groupes. Encore faudrait-il le prouver par des avancées cliniques et théoriques.
Je vous laisse avec ces considérations un peu elliptiques qui demanderont dans l’avenir à être approfondies si nous constituons un groupe de travail sur ces sujets.

15 Je voudrai maintenant dire quelques mots sur « le deuxième niveau » (de réalité psychique, qui considère la réalité psychique du groupe) et en particulier sur « le concept d’appareil psychique groupal, (fait) d’alliances inconscientes, d’espace onirique commun, de fantasmes partagés, de symptômes conjoints, de chaînes associatives et de pensée de groupe », évoqué précédemment. C’est l’objet du chapitre 6 et 7.

16 Cinq énoncés de base décrivent le modèle de l’appareil psychique groupal :

A « Il n’y a pas seulement collection d’individus, mais groupe, avec des phénomènes spécifiques, lorsque s’est opérée entre les individus constituant ce groupe une construction psychique commune et partagée. L’appareil psychique groupal est le moyen de cette construction et il est le résultat d’un certain arrangement combinatoire des psychés ; »

B « L’appareil psychique groupal accomplit un travail spécifique : il lie, assemble accorde entre elles et conflictualise des parts de la psyché individuelle mobilisées pour construire le groupe ; »

C « L’appareil psychique groupal n’est pas l’extrapolation de l’appareil psychique individuel, il est une structure indépendante des psychés qu’il assemble selon ses lois propres, il possède sa propre organisation et son propre fonctionnement. Les processus qui gouvernent la réalité psychique commune et partagée sont tributaires d’une logique différente de celle qui gouverne l’individu ; »

D « C’est un appareillage qui constitue la réalité psychique de et dans le groupe. Celle-ci s’organise selon des modalités où le « commun » et le « partagé » prévalent sur le « privé » et le « différent » ; »

E « L’appareil psychique individuel se forme, pour une part, dans cet appareillage, il en procède et s’y transforme, il s’en différencie et, dans certaines conditions, il acquiert son autonomie propre. »

17 René Kaës distingue trois ordres de détermination de la réalité psychique de groupe :
« Le premier relève de la structure du groupe lui-même : cette structure préexiste aux sujets et en même temps elle n’existe que pour eux et par eux.
Le deuxième a sa source dans les apports des sujets aux groupes lorsqu’ils deviennent membre du groupe.
Le troisième ordre de détermination procède des liens entre les membres du groupe. »

18 René Kaës propose cinq énoncés pour penser le rapport du sujet au groupe :

A « Le groupe est investi par diverses pulsions auxquelles sont associés des représentations inconscientes et des affects liés ou non à ces représentations : Les pulsions d’attachement, des pulsions orales (le groupe est une bouche, un sein, un sein-toilette), anales (il est un cloaque, un ventre), génitales (il est un pénis, un vagin, un utérus, une matrice). Le groupe est investi par des pulsions d’auto-conservation du moi, par les pulsions narcissiques (il est un miroir), il est investit par les diverses manifestations de la pulsion de mort.

René Kaës fait aussi une hypothèse énergétique : « La nature et la force des pulsions mobilisées chez les membres du groupe déterminent la qualité et la puissance des liaisons et des déliaisons dans l’assemblage des psychés. »

B Le groupe est aussi une scène, d’un scénario, lieu d’une action psychique, d’une figuration dramatisée. « Le groupe est pour chacun de ses membres le lieu et la scène d’une externalisation de certain objets et de certain processus de leur monde interne. »
Exemple de scénario parmi d’autres possibles, applicable à une institution comme la nôtre: Un parent détruit la valeur du sujet / un parent reconstruit la valeur du sujet. Ce scénario peut être fondateur du groupe il y a plusieurs générations de membres.
« ..Le scénario exerce une fonction d’appel ou d’attracteur pour les emplacements psychiques des membres du groupe. »…Les formations psychiques des sujets y sont mises en figurabilité »… « Ce sont les mêmes processus primaires mobilisés dans le rêve, dans les symptômes et dans les transferts qui sont efficace dans la scène du groupe »…Ainsi le groupe peut être considéré comme …« cette autre scène de l’inconscient où le sujet se représente ou se fait représenter ».

C Le groupe est pour ses membres un lieu et un moyen de réalisation psychique : « Le groupe est comme un rêve, il est un moyen de la réalisation hallucinatoire de désirs inconscient de ses membres…il est aussi un lieu et un moyen de l’expérience de la dépendance, de la défense contre les mauvais objets, de l’attente messianique…le groupe est encore un moyen de protection contre la solitude et la peur, un objet des attentes croyantes, du partage des idéaux communs et des illusions, un lieu de structuration des identifications, un espace où le je peux advenir, un contenant métapsychique, l’espace où se nouent les alliances inconscientes structurantes, défensives, offensives ou aliénantes, etc. »

D L’interaction du sujet dans le groupe et du sujet du groupe se pose « à partir du moment où l’on prend en considération les effets que les formations et les processus de l’inconscient à l’œuvre dans les groupes ont sur l’inconscient des sujets membre du groupe ».

19 Pour terminer, que vous dire ?
C’est de lire ce livre qui développe aussi des exemples et une théorie sur les alliances inconscientes, sur les pactes inconscients dans les groupe et sur les fonctions inconscientes de porte idéal de porte rêve, etc et bien d’autre propositions qui pour certaines rejoignent une approche que je trouve assez jungienne.
Enfin si je peux me permettre un souhait : J’aimerai qu’un groupe de travail se constitue pour examiner tout cela en détail, et le retransmettre aux membres de notre société.