René Kaës : « Le singulier pluriel »

Lisbeth von Benedek

Introduction

Avec Henri de Vathaire et Bruno Pignide nous commentons le livre de Kaës « Le singulier pluriel », consacré à la compréhension des différents niveaux de communications inconscientes au sein de tout groupe, qui peuvent être tirés au clair dans le cadre d’un dispositif de groupe analytique.
Pour Kaës, l’être humain se construit à la fois en tant que sujet singulier et sujet « des liens intersubjectifs ». Il porte ainsi les traces des alliances inconscientes qui le précèdent, et de la structure dynamique et inconsciente de l’espace psychique partagé avec plusieurs sujets.
Pour citer François Cheng, l’être humain est avant tout un être de relation.

Pour ma part, j’introduirai ce thème sur 3 plans :
1) l’historique de la mise en place du dispositif de groupe ;
2) les réticences du champ analytique par rapport au cadre de groupe thérapeutique ;
3) l’intérêt du cadre de groupe.

1) L’historique de la mise en place du dispositif de groupe

Freud, et les analystes qui s’inscrivent dans sa lignée, se sont surtout intéressés à la psyché de l’individu singulier, plutôt qu’au groupe humain dont il fait, socialement, partie.
Bien que Freud ait été parmi les premiers à évoquer la notion de psyché de groupe (il en parle dans ses ouvrages «Totem et Tabou » en 1913, en terme de « Massenpsyche », et dans « Psychologie des foules et analyse du Moi » en 1921, en terme de « Gruppenseele »), il ne l’a pas élaboré plus profondément. L’opposition entre l’individu et le groupe a, par là, perduré dans les milieux psychanalytiques, qui continuait ainsi à « tourner le dos » au groupe comme un des lieux de la formation du sujet.

Rapellons que Freud écrit dans son article « Pour introduire le narcissisme » en 1914 : « l’individu est à la fois à lui-même sa propre fin, tout en étant assujetti à une « chaine » dont il est un maillon, un bénéficiaire, un serviteur et un héritier. » La vie psychique est donc soumise à une double détermination: interne et externe, interdépendantes.

La mise en place d’un dispositif de groupes thérapeutiques

Aux Etats-Unis

Dès les années vingt, Trigant Burrow, un des fondateurs de American Psychoanalytic Society, a élaboré un cadre et une théorie de la psychanalyse groupale – ce qui lui a valu, plus tard, d’être exclu de son groupe analytique.

Néansmoins, après la Seconde Guerre mondiale, aux Etats-Unis, un mouvement psychologique s’est mis en place pour répondre à l’urgence thérapeutique d’un grand nombre de personnes traumatisées par la guerre – ce qui a donné naissance au concept et à la pratique de la psychothérapie de groupe comme alternative à la psychanalyse classique.
Les « fondateurs » de cette nouvelle technique aux USA, Kurt Lewin, Fritz Perls, Carl Rogers et Eric Berne, se sont concentrés sur le groupe – comme un ensemble formant une entité spécifique – indépendamment des membres le constituant.

En Europe et Argentine

En Europe, mais aussi en Argentine, il y a eu également, après la deuxième guerre mondiale, un intérêt croissant pour ce dispositif. Un certain nombre de psychanalystes et de psychothérapeutes – comme Moreno, Reich, Berenstein, Grinberg, Pichon-Rivière, Pujet, Resnik, Anzieu, Ezriel, Foulkes, Bion, Kaës, Missenard, Pagès, Rouchy et Bour – ont contribué à l’élaboration de théories et de pratiques psychothérapiques de groupe.

En Angleterre, dès 1938, Foulkes a été le fondateur d’un mouvement de « group-analysis », formulant l’hypothèse que l’être humain était surtout un être social et que toute souffrance psychique trouvait son origine dans des relations sociales perturbées.

La personne la plus connue pour ses travaux de groupe est Bion ; il a élaboré une théorisation psychanalytique originale et proposé comme « moteur psychique » du groupe une scène primitive orale archaïque. Selon lui, l’organisation psychique spécifique du fonctionnement de groupe se fait en fonction de 3 états émotionnels spécifiques, « 3 présupposés de base » : dépendance, atttaque-fuite, couplage – réactions défensives contre les angoisses psychotiques réactivées par la régression imposée à l’individu dans toute situation de groupe.

En France

En France il y a eu, après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction économique et sociale, puis les événements de 1968 avec l’émergence d’une loi fraternelle. Cela a favorisé l’intérêt pour les dispositifs de groupe dans les milieux psychosociologiques. Dans un premier temps, ils s’inspiraient des méthodes de Lewin et de Moreno. On passait ainsi d’une relation « parentale » verticale, psychothérapique classique, à une relation « fraternelle », horizontale dans le cadre d’un travail de groupe.

Pour se répérer au sein de différentes théories sur les processus à l’oeuvre au sein du groupe, il faut retenir 3 axes de recherche:

 Dans le milieu français, les psychanalystes appliquaient les données de la psychanalyse au traitement des individus en situation de groupe.

Ce dispositif est centré autour d’un seul patient avec une équipe de psychodramatistes – le meneur de jeu et les cothérapeutes, acteurs potentiels – disponibles autour d’une scène fictive où va se produire le jeu psychodramatique. (Lebovici, Diatkine, Decobert, Kestemberg.)

 D’autres psychanalystes essayaient plutôt de répérer les processus ICS au sein d’un groupe investigé en tant qu’ensemble.

Remarquons que l’intérêt des milieux psychanalytiques pour les groupes a été en fait provoqué par des conflits et scissions, souvent très violents, consécutifs aux divergences sur la formation et la conduite psychanalytique.

Didier Anzieu a ouvert la voie à la théorisation des processus inconscients de groupe ; il a élaboré une « psychanalyse groupale » et créé une « Ecole Française de la Psychanalyse appliquée au Groupe ». A partir de là, Anzieu a développé son concept sur l’illusion groupale, Rouchy sur les processus archaïques, Avron sur l’interpulsionalité et Kaës sur l’appareil groupal, les alliances inconscientes et les espaces oniriques communs et partagés.

 Il y a eu, en troisième lieu, des recherches sur la position du sujet dans le groupe,

en particulier sur ce que Kaës appelle les fonctions phoriques qui se situent entre les espaces psychiques de chaque sujet et les espaces psychiques communs et partagés. Certains membres du groupe parlent alors à la place d’un autre, pour un autre, et en même temps pour l’autre en eux-mêmes; ils deviennent ainsi porte-parole, porte-symptôme, porte-rêve, porte-idéal, porte-mort de l’inconscient commun du groupe .
Dans une optique jungienne, ces fonctions phoriques semblent correspondre à ces intersections, ces espaces communs entre les complexes et les archétypes.

2) Les réticences du champ analytique à l’égard du dispositif analytique de groupe

Comme nous le savons, la psychanalyse « classique » s’est donnée comme devoir de protéger son cadre – le divan et l’ensemble des constantes de la situation analytique, à l’intérieur desquelles a lieu le processus de rencontre avec l’inconscient – contre les « pratiques déviantes » redoutées par les pionniers de la psychanalyse. Seuls, l’exploration de l’inconscient et le traitement des conflits internes étaient admis dans le champ analytique. La mise en doute de la possibilité de cette exploration au sein d’un dispositif de groupe a suscité, et sucite encore, de l’indifférence, une tolérance méfiante ou un rejet passionnel et violent.

A quoi cela tient-il ?
Il faut dire que les psychanalystes fondateurs, Freud, Klein, Lacan et Jung… ont exprimé des réticences importantes à l’égard de ce dispositif, craignant que « le groupe » induise des processus pervers et incestuels, endogamiques donc, et que ce cadre ne puisse donner lieu à un réel travail analytique.
Freud en particulier, s’opposait à Trigant Burrow lorsque celui-ci lui proposait d’étendre la pratique de la psychanalyse au dispositif du groupe , Klein demandait à Bion de renoncer à son intérêt pour le groupe et Jung déconseillait à Dr. Illing, psychothérapeute américain, de se lancer dans ce travail.

Lacan a eu une position particulière et paradoxale. D’une part, il avait instauré un groupe (« cartel ») de formation qui représentait également l’instance à partir de laquelle le psychanalyste pouvait s’autoriser– « de lui-même et de quelques autres » ; d’autre part, il dénoncait l’obscénité et l’aliénation que les effets imaginaires du groupe instauraient et entretenaient.
On peut noter que Freud et Lacan ont élaboré leur théorie, stimulés par la présence d’un groupe, tout en gardant une méfiance importante quant à l’impact du groupe sur l’individu.

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La position de Jung et ses réticences face au travail de groupe

Comme le rappelle A. Agnel, Jung, en tant que personne introvertie, s’est méfié de l’impact du groupe sur l’individu. Toute sa théorie en porte l’empreinte. Son approche consistait à théoriser la sortie du collectif et à accompagner une personne pour qu’elle puisse émerger, se différencier du collectif et s’engager dans un processus d’individuation.
Quelles sont ses réticences spécifiques ?

 La psychologie de groupe induirait à la fois un sentiment de sécurité, de suggestibilité (dont les effets pourraient être soit négatifs, soit positifs), une diminution de l’autonomie intellectuelle et morale, de la liberté et de la responsabilité personnelle. L’individu risquerait alors de rester dépendant et infantile, faisant jouer au groupe la fonction du père et de la mère.

 L’être humain serait pris dans un processus d’identification au groupe et aurait tendance à rester dans une sorte d’indifférenciation, s’identifiant à tous les autres, risquant ainsi de perdre son âme, son soi. Les participants d’un groupe pourraient ainsi être englués dans un état psychique commun.

 L’âme collective ferait régner une participation mystique, une identité inconsciente, une commune inconscience ; le jugement individuel, le moi, pourrait, de ce fait, être annihilé ou hypertrophié.
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Il faut dire que pour le milieu psychanalytique le groupe continue, pour beaucoup d’analystes, à évoquer le danger représenté par la pulsion, l’incestuel et le pervers ; d’où la méfiance à propos de ce dispositif et des sociétés secrètes, imaginant que des personnes qui se rassemblent dans un lieu clos, pourraient transgresser des « tabous » et agir des pulsions crues et interdites.

Une autre raison de la réserve importante à l’égard de la “psychanalyse en groupe” pourrait tenir à l’idée qu’il s’agirait d’une psychanalyse individuelle au sein d’un groupe, comme une exhibition « sanctionnée » par une approche thérapeutique.
On peut également penser que la réticence des psychanalystes vis-à-vis de ce dispositif, pourrait venir de la confusion entre le champ de l’intersubjectivité et « l’interactionnel », oubliant que l’intersubjectivité participe, avec le corporel, à la structuration de la vie psychique.
Il faut savoir qu’il ne s’agit pas d’un travail sur les interactions comportementales entre les individus d’un groupe, mais plutôt sur les expériences de la réalité psychique qui conditionnent les relations entre les sujets, tant qu’ils sont assujetis et qu’ils participent en même temps aux mécanismes inconscients – qui peuvent être structurants ou aliénants – qui fonctionnent comme une matrice commune.
Il s’agit en fait d’élaborer l’interrelation du fonctionnement inconscient du sujet avec chaque membre du groupe et de l’impact des mécanismes inconscients du groupe sur les sujets qui le constituent.
3) L’intérêt du cadre de groupe

Kaës rappelle que pour Freud la psychanalyse est une méthode par laquelle des processus inconscients, autrement inaccessibles, se révèlent. Kaës ajoute, et ma propre expérience le confirme, que le travail analytique de groupe révèle des processus inconscients, autrement inaccessibles, même par le travail analytique individuel. Rappellons-nous que le groupe est un des lieux de constitution du sujet.
Effectivement, les processus constitutifs de l’inconscient, comme les symptômes, les identifications, la dimension narcissique, la fonction de la pensée – et pour nous, jungiens, celle de sentiment, d’intuition, de sensation – peuvent être élaborés dans la matrice du groupe primaire, au sein de liens intersubjectifs.

La commune inconscience

Dans tout groupe règne donc une commune inconscience ; cette notion est voisine de ce que Anzieu appelle « l’illusion groupale ». Elle contient un Moi idéal commun , impliquant que le narcissisme individuel est pris dans le narcissisme du groupe. Comme nous le savons, les liens narcissiques sont fondés sur la recherche d’un miroir, d’un « faire valoir » et sur le désir de combler un manque à l’occasion de l’autre : les sujets d’un groupe peuvent s’imaginer que leurs désirs vont ou doivent être gratifiés au sein du groupe.
L’intérêt du travail analytique de groupe consiste à pouvoir, dans un premier temps, prendre conscience de la manière dont on participe à la commune inconscience pour pouvoir s’en extraire ensuite, ce qui peut donner lieu à un processus de différenciation chez ses membres.

Ce dispositif donne l’occasion de se rendre compte de l’illusion groupale qui efface les frontières du moi, induisant ainsi un affaiblissement du territoire psychique individuel . Cette perméabilité favorise la commune inconscience : d’où la fierté ou la honte d’appartenir à une communauté .
On ne choisit pas de faire partie du groupe familial ; tout sujet cherche donc une filiation et une confirmation narcissique auprès d’autres groupes.

Nous savons que le collectif a un impact particulièrement fort sur l’individu. Philippe Robert a donné un exemple tout simple au cours du Colloque sur « Le Narcissisme et ses dérives » : l’impact d’un match de foot-ball gagné ou perdu ; « on a gagné » ou « on a perdu » crié par des milliers de personnes, dit clairement la confusion entre le collectif et l’individuel.

Autre exemple : un groupe fixé dans l’illusion groupale, peut « s’accrocher », selon Rouchy, à l’utopie sous-jacente d’une « fratrie a-conflictuelle », avec un désir de fusion qui permettrait de maintenir le narcissisme de groupe tout en tentant de contrôler la violence sous-jacente.

Dans la mesure où un groupe se trouve sous l’emprise d’une illusion groupale, donc nourrie par un moi idéal commun, ce travail permet de comprendre que la pression du narcissisime du groupe peut aliéner et empêcher l’individuation de ses membres. Par exemple, une règle implicite peut interdire à des membres du groupe d’exprimer une fragilté, une dimension contraire à l’ambition commune du groupe – ce qui pourrait être vécu comme une trahison de la cohésion narcissique, de l’idéal commun. C’est à ce moment-là qu’un membre du groupe peut devenir le « bouc émissaire ».

L’approche jungienne face à l’émergence de l’individu

Pour nous, jungiens, le processus d’humanisation s’enracine dans l’archétype de la mère et du père et dans leur réalité incarnée, pour que le soi puisse s’organiser. Il faut pour cela, pouvoir retirer le soi de l’orbite de la mère, en extraire les dimensions masculines et féminines – la double polarité psychique – et faire ainsi le sacrifice de la toute-puissance, en intégrant les dimensions de l’autre en soi. Dans ce processus de séparation d’avec la Grande Mère, le père joue un rôle fondamental. Son absence est souvent marquée par des tentatives désespérées de s’extraire de la mère, de la non-vie, au prix même de sacrifices, de blessures ou de lésions corporelles lourdes de conséquence.

L’inconscient collectif de tout groupe, contient à la fois les vestiges de l’archétype de la grande mère et les processus qui en découlent (comme l’ouroboros, le puer, précurseur de l’activation du complexe d’oedipe) et qui témoignent d’une différenciation progressive.
N’oublions pas ici que les complexes fraternels sont constitutifs de la structuration de l’identité de l’être. Mon expérience personelle et professionelle, m’a amenée à faire l’hypothèse qu’en cas d’absence physique ou psychique du père et de défaillance de l’archétype séparateur de la mère, il existe au sein de la fratrie un archétype séparateur qui peut être structurant. Cela d’autant plus, que le sujet y est forcément confronté par l’intermédiaire de son frère ou de sa soeur qui, tout en étant semblable, est différent de lui. La libido énergétique fraternelle est très forte ; c’est une énergie intense qui peut, dans certains cas, remplacer la libido parentale qui a fait défaut.

Indication et limites

Dans la mesure où la situation de groupe favorise une régression jusqu’au narcissisme primaire – en terme jungien jusqu’à l’indifférenciation archaïque – l’indication de ce dispositf est surtout féconde pour des personnes dont le moi est suffisemment construit et délimité pour ne pas courir le risque d’être emporté par la poussée des processus archaïques du groupe.

Le travail de groupe est une bonne indication chez ceux ou celles pour lesquels il serait trop difficile, voire impossible, de se confronter d’emblée avec la Grande Mère « terrible » dans une relation transférentielle duelle. Avant de s’expliquer avec l’Autre en tant qu’Autre, le dispositif de groupe permet de faire l’expérience que toute relation n’est pas nécessairement mortifère. Ce dispositif thérapeutique peut donc faire fonction d’apprivoisement de l’intériorité.

Une remarque : le besoin de constitution d’un dispositif de groupe a émergé à l’occasion de l’après-guerre et de l’affaiblissement du paternel ; il s’est amplifié en France en 1968, à l’occasion de la confrontation du groupe fraternel avec la hiérarchie parentale. C’est en 2008 que nous pouvons en parler au sein de la SFPA. Serait-ce un rappel que, tout en étant un groupe d’analystes profondément engagés à favoriser les processus d’individuation, nous sommes également « des frères et sœurs » asujettis à des processus inconscients qui nous dépassent et nous agissent?

Pour finir, je réitère mon envie de constituer un atelier de recherche, selon l’optique jungienne, sur les processus inconscients à l’oeuvre au sein de tout groupe. Je remercie tous ceux qui se sentent inspirés par ce thème de prendre contact avec moi.