Le Bouc Émissaire au sein des groupes

Lisbeth von Benedek
Introduction

Lors de notre dernier séminaire en janvier, Henri de Vathaire, Bruno Pignide et moi-même avons présenté les processus inconscients au sein des groupes selon la vision freudienne et en particulier celle de René Kaës. Aujourd’hui je vais vous parler de ce sujet à partir d’une grille de lecture jungienne, proposée par Arthur Colman, psychiatre formé à Harvard Medical School et analyste didacticien de l’institut Jung à San Francisco.

Le concept central de la théorie jungienne est le processus d’individuation qui devrait, selon Colman, non seulement concerner l’individu, mais également les groupes et collectivités. Il propose que ce sont justement les processus
inconscients de groupe qui peuvent, potentiellement, conduire vers l’individuation collective et individuelle. Il se focalise, à ce sujet, sur l’espace psychique intermédiaire entre le groupe et l’individu où peut émerger l’archétype du bouc émissaire qui symbolise les processus inconscients négatifs du groupe, projetés sur les individus qui portent et agissent cette charge.

À titre d’exemple, il présente des accidents de parcours au sein de son Institut à San Francisco, un lieu de transmission intellectuelle réputé : il s’agissait d’analystes atteints du sida et d’autres qui avaient transgressé le cadre analytique par des passages à l’acte sexuel. Ces incidents ont révélé que l’institut n’était pas un lieu d’accueil, mais plutôt un groupe dont on craignait le jugement qui se servait de ses membres pour ses propres ambitions, plutôt que d’être à leur service. Ces dites personnes, par ailleurs appréciées au sein de l’institut, représentaient parallèlement l’ombre collective et les boucs émissaires, incarnant ainsi les fantasmes et pulsions des autres. En fait ces personnes ont fait des passages à l’acte à partir des perversions du groupe – lequel a permis cela parce qu’il s’est servi de ces individus plutôt que d’être à leur service.
En 1992, Pilar Montero, spécialiste de consultation de groupe, avait fait une Intervention auprès d’un institut de formation psychothérapique au sein duquel il y a eu un incident sexuel entre une candidate en formation et son analyste de supervision.
Sa manière d’envisager cet incident consistait non pas à le voir uniquement en fonction d’une violation éthique par un analyste pervers et dérangé, mais comme une manifestation inconsciente du groupe ; la solution était donc plus complexe que la simple expulsion de l’analyste incriminé. Elle proposait que la transgression, sexuelle entre un analyste et une analysante en formation, pourrait être compris à travers un mythe archétypique – qui fonctionne potentiellement comme un contenant symbolique – permettant au groupe de saisir les processus inconscients inhérents à leur fonctionnement. De ce fait, il ne sera plus question de traiter cet incident uniquement comme l’expression d’individus pervers ou malades, qui doivent êtres soignés ou punis.

Pour décrire le soubassement archétypal de cette crise institutionnelle, la consultante a utilisé l’image d’une déesse hindoue, Chinnamasta décapitée, nue et debout sur un couple sexuellement uni. Montero a mis l’institut en garde de ne pas préserver le geyser du sang ou de disperser son écoulement pour que la déesse et ses fervents n’en soient plus nourris. Ce sont ces parties blessées et monstrueuses qui forment la base archétypale de vie, d’où peuvent émerger de nouvelles possibilités.
Trouver un sens à travers ce mythe permettrait au groupe de comprendre sa propre dynamique et d’évoluer en tant qu’entité groupale.

Jung se méfiait de l’impact du groupe sur l’individu, car il craignait que la dynamique collective inconsciente ne provoque soit une inflation, soit une perte de l’identité personnelle ; de plus, cette dynamique pouvait favoriser la médiocrité des individus. C’est seulement depuis les années 1990 (Stein et Hollwitz [[ Stein, M., and Hollwitz, eds. 1992, Psyche at Work : Workplace Applications of Jungian Analytical Psychology, Wimette, Il., Chiron Publications.]]) que les analystes jungiens se sont penchés sur les processus de groupe en explorant en particulier les concepts de l’archétype de groupe et du complexe de groupe, qui sont aussi fondamentaux au développement de l’enfant et de l’adulte que les archétypes de l’ombre, les archétypes parentaux et les complexes.
L’évolution de l’espèce humaine pouvait uniquement provenir d’une conscience accrue des individus, selon Jung. Colman, par contre, – inspiré par un confrère, le psychiatre David Rioch – pensait que la survie de l’espèce humaine ne dépendait également d’une conscience aiguë des processus au sein de groupe. L’être humain accède à la conscience individuelle à partir de la conscience collective au cours de son développement ; nous portons donc tous l’empreinte du groupe en nous.

Lors de mon intervention sur le Singulier Pluriel de René Kaës au mois de janvier, j’ai précisé que, selon Freud, la psychanalyse était une méthode par laquelle les processus inconscients, autrement inaccessibles, se révèlent. De même, on pourrait dire que le travail de groupe révèle des processus inconscients, autrement inaccessibles, même par le travail analytique individuel.
Pour Colman, la voie royale vers le processus d’individuation passe, soit par le rêve, soit par l’expérience de l’inconscient collectif auquel on peut avoir accès dans un travail de groupe. Toutefois, il a remarqué une attitude presque phobique de la communauté jungienne à l’égard de l’analyse de leurs propres processus inconscients de groupe. Pourtant, on pourrait imaginer que la compréhension des forces inconscientes faciliterait une relation créative entre l’individu et ses groupes d’appartenance.

Le processus d’individuation et le bouc émissaire

Jung définit les processus d’individuation comme le développement d’un individu différencié du collectif, mais qui doit s’adapter à minima à la collectivité. Il écrit: « si une plante doit faire émerger sa nature spécifique, il faut d’abord qu’elle puisse croître dans le terreau sur lequel elle a été plantée. » [[Types Psychol., p 760]]

Pour comprendre le lien entre l’individuation et l’inconscient de groupe, Colman explore l’archétype du bouc émissaire comme une création collective, un compromis symbolique contenant les projections de plusieurs individus ; c’est en cela qu’il est différent de l’ombre.
Rappelons-nous que les individus, comme les groupes, sont toujours à la recherche de l’entièreté. Comme l’individu qui rejette et projette son ombre à l’extérieur, le groupe va créer des boucs-émissaires, plutôt que d’accepter une diversité au sein du groupe.
L’archétype du bouc émissaire représente donc la poussée du groupe vers son entièreté, excluant ses éléments disparates – qu’il ne peut pas contenir et reconnaître comme les siens – et qui symbolisent sa partie sombre, le mal et le « péché » au sein de la société. Le bouc émissaire doit donc contenir les dimensions inconscientes, indésirables du groupe. Cette attribution négative d’une partie de sa vie psychique sur le bouc émissaire a comme fonction de canaliser les tensions du groupe, d’unifier le système dans son entièreté, et de le protéger contre la menace de fragmentation.

L’expression du bouc émissaire est d’origine biblique et désigne une personne ou un groupe qui est censé porter un blâme à la place des autres ou qui doit souffrir à leur place.
Le bouc émissaire est (d’après Colman, la base de Yom Kippour, rite purificateur annuel, qui est) décrit dans le seizième chapitre du Lévitique. Le grand prêtre devait prendre deux boucs, l’un était directement sacrifié à Dieu, tandis que l’autre était envoyé dans le désert vers Azazel. C’est ce deuxième bouc qui est appelé bouc émissaire ; son rôle exact est clairement décrit dans le texte biblique [[(Lévitique XVI:21-22)]]:
« Aaron lui posera les deux mains sur la tête et confessera à sa charge toutes les fautes des Israélites, toutes leurs transgressions et tous leurs péchés. Après en avoir ainsi chargé la tête du bouc, il l’enverra au désert sous la conduite d’un homme qui se tiendra prêt, et le bouc emportera sur lui toutes leurs fautes en un lieu aride. »

Le bouc émissaire est un archétype très ancien; la plupart des sociétés primitives l’ont utilisé. Il ne s’agit pas seulement une figure mythique mais d’une personne, victime des processus incontrôlables de la société, qui peut être exclue du groupe, au sens propre ou figuré, parfois punie, ou condamnée.

René Girard note, dans son ouvrage Le Bouc émissaire, que ce phénomène est la réponse collective inconsciente (Girard utilise le terme « méconnaissance ») à la violence récurrente provoquée par la rivalité – narcissique plutôt que génitale [[ C’est moi qui précise.]] – de ses membres. Il s’agit de la loi de « tous contre un » qui a pour fonction de déplacer la violence interne d’une société sur un individu. En s’unissant contre lui, le groupe va retrouver une paix apparente qui conserve une unité éphémère.

Pour revenir à l’approche jungienne, l’individuation exige que nos liens avec les autres soient intégrés dans notre évolution. Dans la mesure où une personne n’accepte pas sa co-responsabilité dans les processus de bouc émissaire au sein d’un groupe, l’individuation serait, selon Colman, un processus illusoire et narcissique. Puisqu’il y a un lien pratiquement « organique » entre l’ombre et le bouc émissaire, la conscience du processus groupal est inéluctable pour permettre le chemin de l’individuation.

A ce sujet, Colman présente le roman d’Ursula Le Guin, « Omelas [[ Le Guin, U.K., The ones who walk away from Omelas, The Wind’s Twelve Quarters, New York, Harper, 1975.]] », dans lequel le bouc émissaire est projeté sur un petit enfant innocent, incarcéré dans un cachot sombre. Il s’agit d’un enfant souffrant, abandonné. Pourtant son existence séquestrée, à l’écart des autres, permet aux villageois une vie insouciante et heureuse. Toutes les personnes de la communauté sont au courant de l’existence de cet enfant, sans se soucier de son destin. De plus, tout le monde sait que l’intégration de cette enfant au sein de leur société risque de provoquer la perte de leur bonheur et insouciance. L’acceptation passive de « l’enfant bouc émissaire » renforce la dénégation de leur propre ombre.
Cette métaphore symbolise le moi, pris par une tromperie : tant que l’ombre et le bouc émissaire ne sont pas intégrés, aucune activité quelle qu’elle soit, y compris artistique ou créative, ne peut mener à un épanouissement authentique.

Les soubassements de l’expérience de groupe

L’être humain est à la fois conscient de son individualité et de l’influence profonde de ses groupes d’appartenance ; mais il a également appris à séparer l’état de conscience individuelle – supposé être plus élevé – d’un état de conscience de groupe, censé être sous l’influence « d’un abaissement mental ».
Cette séparation d’états de conscience en catégories opposées tient sans doute au fait que la faculté de conscience individuelle distingue l’homme de l’animal. Colman pense qu‘être capable de vivre des états de conscience variés, allant d’une conscience individuelle aigue jusqu’à une sensation de fusion au sein d’un groupe, peut être une expérience riche.

Allons voir la mise en place progressive de la conscience chez l’être humain, d’une part pour comprendre comment l’enfant émerge en tant qu’individu à partir des expériences fusionnelles avec la mère, et d’autre part pour souligner comment ces expériences fusionnelles de la prime enfance ont un impact sur l’adulte.

Plusieurs approches théoriques décrivent l’émergence de la conscience chez l’enfant :
Selon Michael Fordham [[ Fordham, M., (1993) « Notes for the formation of a model of infant developpement ». Journal of Analytical Psychology, 38 : 5-12.]] et l’école analytique de Londres, le bébé est dès sa naissance à la fois séparé de sa mère et entier psychiquement ; il est entier car il est doté d’un « soi, primaire » : une totalité présente dès le premier jour. Cette simple totalité, sans différenciation, est la matrice du potentiel d’un organisme – en attente des processus de « déintégration » et de « réintégration » qui va favoriser l’intégration de l’inconscient collectif et de l’environnement social. Pour que ce processus devienne opératoire et puisse s’actualiser, le bébé a besoin d’établir une relation active et forte avec sa mère, afin de « l’assimiler » dans son psychisme.
Ensuite, il va assimiler « le groupe de sa famille », composé de la mère et du père, des frères et soeurs, cousins etc., et d’autres structures de groupe qu’il rencontre ; il sera donc nécessairement en contact avec l’archétype de groupe.

Il y a un autre point de vue, celui de Margaret Mahler [[ Mahler, M., (1972), « On the first three subphases of the separation-individuation process ». Itl. Jl. Psychoanal., 53 :333-338.]] (et de Neumann et Colman), qui estime qu’à sa naissance le bébé vit dans un état d’indifférenciation psychique avec sa mère; la tâche pour le bébé consiste donc à se séparer de cette fusion symbiotique pour avoir accès à la conscience.
Ceci passe par l’indifférenciation totale physiologique et psychique, vers la dyade symbiotique, vers l’union avec plusieurs personnes familières qui contrastent avec un environnement étranger, jusqu’à l’affaiblissement de la relation fusionnelle avec un début de sensation du moi, dans un état de conscience en équilibre précaire entre la crainte révérencielle et la peur.
Pour ces analystes, il y a un continuum au niveau des états de conscience qui va de la dynamique fusionnelle duelle à la fusion avec le groupe collectif jusqu’à la capacité d’exister en tant qu’individu séparé et différencié.

Les deux points de vue proposent que l’accès à la conscience individuelle résulte des différents états du « non-moi », fondement de la conscience de groupe.

Winnicott [[ Winnicott, D., De la pédiatrie à la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 1969, chpt.8.]] peut également nous aider à comprendre les processus inconscients de groupe à partir de l’expérience du petit enfant. Il propose ceci :
Tout individu qui a atteint le stade de l’unité, (avec une membrane qui délimite et relie l’intérieur et extérieur) est également en contact avec un troisième espace psychique : la zone intermédiaire, médiatrice entre l’intérieur et l’extérieur (qui contient les phénomènes et objets transitionnels). Cette zone fonctionne comme une aire de repos et permet de maintenir les réalités intérieure et extérieure à la fois distinctes et étroitement reliées. La tension entre ces 2 réalités est relâchée grâce à l’existence de la zone intermédiaire qui est nécessaire à l’enfant pour instaurer une relation avec le monde.
Pour Winnicott, le groupe peut être vécu comme une zone intermédiaire, comme le petit enfant de 4 à 12 mois a pu le vivre; il se situe entre la fusion et le début d’une relation à l’autre.
Il faut se rappeler que l’acceptation de la réalité est une tâche inachevée, il y a toujours un effort à faire pour mettre la réalité intérieure et extérieure en relation.

La conscience individuelle de l’être humain se trouve donc enracinée dans l’archétype de groupe et la conscience de groupe sous-jacents.
En fait, l’évolution humaine est une évolution bio-sociale et la conscience de groupe est inscrite dans le processus de développement de notre enfance et de l’espèce humaine.

Le lien mystérieux entre l’individu et le groupe

Un exemple souvent cité est la chute de l’empire des Incas au Pérou, précipitée par des Espagnols. En 1532, Franco Pizzaro et ses 200 mercenaires avaient battu, d’une manière fulgurante, l’empire des Incas qui comptait plus de douze millions de personnes. Cette défaite totale semble inimaginable.
Un écrivain péruvien (Llosa) raconte qu’au moment où l’empereur était capturé et tué, l’armée des Incas abdiquait comme entraînée par une force magique. Il faut savoir qu’au niveau de la structure sociale, l’empereur représentait l’axe autour duquel toute la société était organisée. La vie et la mort de chaque individu dépendaient de lui ; personne ne disposait d’une autonomie personnelle. Dès que l’empereur était capturé, les Indiens étaient perdus, et tous abdiquaient à tel point qu’ils se sont tout simplement laissé tuer.
Cette défaite des Incas est un exemple typique de ce que Jung appelle « l’abaissement du niveau mental » de l’individu au sein d’un groupe. Ce jugement de Jung semblait tellement « imparable » et tranchant que cela explique, en partie en tout cas, les critiques et attaques des analystes jungiens à l’égard des praticiens de groupe.

Jung pensait que l’espoir de l’humanité reposait sur l’évolution des êtres singuliers.
Colman, par contre, estime qu’aujourd’hui on ne peut plus continuer à croire que la survie de l’être humain et du monde dépend uniquement du développement de l’individu. Il faut donc étudier le lien entre les expériences individuelles et collectives, et en particulier équilibrer l’exploration de la psyché individuelle et de la vie de l’individu au sein d’un groupe, ainsi que la psychologie du groupe à l’intérieur de l’individu.

Des liens entre l’individu et le groupe se trouvent dans tous les récits d’individuation, comme les contes de fées, qui évoquent des héros et héroïnes qui doivent, au-delà de leurs tâches initiales, accomplir ensuite une mission supplémentaire. Il s’agit de réintégrer la communauté et mettre au service de la famille, du travail, de l’institut, du pays, de la nation, la sagesse acquise au cours du processus d’individuation. Le processus d’apprentissage ne consiste donc pas uniquement dans l’accomplissement d’une tâche héroïque, mais également dans une participation active à la collectivité humaine « imparfaite ».

Les théories de la psychanalyse décrivent le cheminement de l’être humain vers la conscience individuelle ; l’optique jungienne approfondit le processus d’individuation en explorant l’inconscient collectif. Ce processus concerne la recherche d’une entièreté de l’individu sans compromis face aux pressions du collectif, tout en étant engagé dans le monde qui l’entoure. Il ne s’agit plus alors d’un engagement héroïque, car l’homme est dans une autre relation avec le groupe humain ; son attitude est nourrie par le soi plutôt que par une demande égotique : ce sont alors l’archétype du senex et de la vieille femme sage qui fonctionnent comme consultants et guides.
Voici un exemple qui décrit une communauté humaine en dialogue vivant avec le soi. Il s’agit de l’histoire de « l’homme qui faisait venir la pluie », racontée par Barbara Hannah, dans son livre biographique de Jung.
Richard Wilhem, (un sinologue allemand qui a traduit les commentaires de Yi Qing, livre de mutations de la vie) se trouvait dans un petit village chinois qui souffrait d’une sécheresse exceptionnellement prolongée. Aucune prière n’arrivait à bout de ce fléau. Les anciens du village disaient à Wilhelm que la seule solution était de faire venir » l’homme de la pluie ». Ce vieil homme est venu et a demandé aux villageois de pouvoir habiter une petite hutte sur la périphérie du village, ne pas être dérangé et que sa nourriture soit simplement posée devant sa porte. Le 4e jour, il pleuvait et il y avait même de la neige.
Impressionné, Wilhelm a demandé au vieil homme comment il avait fait ; celui-ci lui a répondu qu’il venait d’une région où tout était en ordre : il pleuvait quand la terre en avait besoin parce que les gens étaient « en ordre ». Ce n’était pas le cas ici, les gens étaient tous hors du « Tao », la Voie juste, ce qu’il avait ressenti dès son arrivée. C’est pour cela qu’il avait demandé de ne pas être dérangé et de rester seul. Dès que la relation avec le « Tao » avait été rétablie, il a commencé à pleuvoir tout naturellement. »
Le Tao Te Ching, le livre de la philosophie Taoïste, décrit d’une manière lumineuse le lien profond entre individuel et collectif, entre le développement spirituel de l’individu et le gouvernement de l’empire.

Vers la fin de sa vie, Jung a éprouvé le besoin de retrouver un équilibre entre l’individu et le collectif. Dans le dernier paragraphe de « Ma vie », il parle de la vieillesse d’une manière poignante. Je le cite : « l’archétype de l’homme âgé, qui a suffisamment contemplé la vie, est éternellement vrai. À tous les niveaux de l’intelligence, il est identique à lui-même, qu’il soit paysan ou le grand philosophe Lao-tseu. » L’âge est un rétrécissement, mais permet en même temps d’être en lien profond avec la vie qui nous entoure ou qui nous fonde: les plantes, les nuages, le jour la nuit et l’éternel dans l’homme. Jung a un sentiment de parenté avec toute chose et reconnaît qu’il a découvert ainsi une dimension inattendue de lui-même : à savoir que de se concentrer surtout sur l’individualité, peut être facteur de séparation d’avec le monde.

Le langage du groupe : histoires, mythes et archétypes

L’exploration des processus inconscients au sein d’un groupe demande un langage particulier qui couvre les thèmes et les images du groupe entier, tout en faisant sens pour les individus. Ces histoires et mythes mettent donc en lumière le sens et le lien communs entre les participants du groupe, en transcendant leurs contributions personnelles.

L’histoire d’un individu est le plus souvent enracinée dans un seul archétype comme « le héros » qui décrit la lutte de l’individu, cherchant à se séparer de l’inconscient collectif, le plus souvent symbolisé par la Grande Mère. Le mythe du héros peut aussi faire partie du mythe de groupe : le héros porte alors l’énergie de transformation pour toute la collectivité. La Bible, l’Odyssée, la légende d’Arthur et beaucoup d’œuvres de la littérature qui décrivent le développement de familles, de clans, de tribus et de nations en seraient les exemples.

Évidemment, ces récits ont éveillé l’intérêt des psychanalystes qui ont su transformer des cas individuels en voyages mythiques enracinés dans le collectif. Ainsi, le grand mythe collectif de Freud est Oedipus Rex de Sophocle sur lequel est basée sa théorie de la structure collective de la famille. Jung a mis la psychologie individuelle en lien avec le monde mythologique en postulant l’existence de l’inconscient collectif.

Quand Colman travaille comme analyste, il se concentre sur l’histoire particulière d’une personne ; le groupe est l’arrière-plan pour le processus de l’individuation. Quand il travaille en tant que consultant de groupe, il se focalise sur l’histoire groupale et son évolution – dans ce sens, la légende du roi Arthur n’est pas tant un mythe centré sur un héros, mais plutôt l’aventure d’un groupe d’hommes, autour d’une table ronde, en fraternité et égalité, dans la poursuite de la vérité.

Comme tout système de vie, chaque groupe a ses origines, ses étapes de développement, ses mythes. La manière dont un groupe évolue, est reflétée par le mythe qu’il incarne. Colman cite trois mythes essentiels de groupe : le bouc émissaire, l’île et la Table Ronde. Ensemble, ces trois mythes décrivent l’évolution d’un groupe et la maturation d’une société.

Le premier mythe est celui de bouc émissaire et de son contraire, celui du Messie. Cet archétype agit comme une force importante dans le système de la religion, de l’éducation, du monde de travail et de la famille, et peut justifier des guerres, les concepts de l’ennemi et l’inégalité sociale. Dans la vie moderne, le bouc émissaire est à la racine des problèmes sociaux et professionnels basés sur le sexisme et le racisme.
Je répète et résume le fondement du mythe de bouc émissaire: le groupe estime qu’il n’est pas responsable de ses problèmes, de sa souffrance et de son échec. C’est plutôt la responsabilité d’un individu particulier ou d’un sous-groupe – le bouc émissaire, perçu comme fondamentalement différent du reste du groupe – qui doit être exclu ou sacrifié pour que le groupe puisse survivre et rester entier.

Le second niveau d’évolution au sein du groupe est représenté par le mythe groupal de « l’île ». Celle-ci est supposée être autosuffisante, capable de gérer ses affaires sans aide extérieure. La puissance de ce groupe dépend de sa cohésion interne et sa survie dépend de ses ressources internes ; en les intégrant dans la collectivité de l’île, la dépendance par rapport au monde extérieur peut être évitée.
La dynamique de l’île favorise l’intégration des membres divers au sein de la collectivité et recherche une solution bénéfique pour la communauté entière. La maladie, l’infirmité et même un comportement asocial peuvent êtres tolérés, aussi longtemps que le groupe considère cela comme « un problème de famille ». [[Exemple : p 107-109]] En termes d’évolution, des groupes de type « boucs émissaires » peuvent évoluer vers des groupes plus inclusifs de type « île », qui peuvent à leur tour donner lieu à des groupes de type « roi Arthur et la Table Ronde », incluant des personnes étrangères ce qui favorisera le chemin de l’individuation.

La vision de la Table Ronde du roi Arthur, 3ième archétype de groupe, est intéressante par sa combinaison d’autorité interactive, de lien et responsabilité envers le groupe et par un engagement qui sert à la fois l’individu et la collectivité.
La table symbolise, par sa forme, l’égalité sociale et spirituelle, un soi social nouveau, un nouvel ordre du monde, qui se réalise en soulignant la conjonction des différences, au niveau de l’âge, de la nationalité et des talents. Le roi Arthur n’était pas un souverain autoritaire, mais le premier parmi des personnes de valeur égale.
La Table Ronde n’est pas une société idéale, mais un groupe tourné à la fois vers l’individu et la collectivité. C’est un mythe visionnaire de l’inconscient collectif qui vise le lien au sein de la différence.

On peut se demander si l’archétype sous-jacent à une société peut changer ?
Plusieurs scientifiques suggèrent qu’un tel changement ait lieu actuellement ; l’avènement et les conséquences potentiels de la puissance nucléaire, ainsi que la fragilité de l’écologie de notre planète a un impact important sur la conscience collective. Certes, des visions de destruction du monde ont toujours fait partie de notre mythologie collective: les guerres, la peste, les séismes, les inondations et autres catastrophes prêtent substance à ces images. Pourtant, l’archétype de « mort et renaissance » a été jusque-là une image centrale pour l’espèce humaine.
À l’ère nucléaire, cet archétype semble être remplacé par ce que Colman appelle « mort sans renaissance », qui est en train de devenir notre mythe actuel. Il est à l’antithèse du précédent, même s’il a progressivement émergé de l’inconscient collectif depuis de nombreux siècles.
L’évolution, et la survie même de notre espèce, dépend maintenant du développement collectif aussi bien qu’individuel. Le groupe humain ne survivra certainement pas en s’appuyant sur des processus de type bouc émissaire ou de l‘île, mais plutôt sur les processus d’interdépendance, comme la Table Ronde. Cette structure de groupe peut véhiculer l’espoir dans un monde pour lequel les limites d’air, eau, terre et de feu sont aussi pertinents que le progrès scientifique.

Le travail du consultant de groupe

Colman est consultant de groupe ; ses clients viennent de milieux très divers (des instituts de santé mentale, des hôpitaux, du monde des affaires, de l’éducation, des réunions politiques, des conseils d’administration et des conférences psychologiques.) Il anime aussi des ateliers sur les archétypes de groupe, à l’Institut C.G. Jung de San Francisco.

Travaillant avec des groupes qui désirent explorer le processus collectif, Colman est amené à faire des commentaires à partir de son vécu, commentaires non pas dirigés vers les individus mais vers le groupe comme un réseau de pensées, sentiments, d’actions réciproques et de système fusionnel. Il s’adresse ainsi à la conscience du groupe comme narrateur et créateur de mythes. Les thèmes de récits des petits groupes sont comme les contes de fées, l’extension de la vie familiale et scolaire.
Quant aux grands groupes, ses thèmes sont comparables à des drames mythiques, mis en acte sur le plan collectif : il y a joie et souffrance intense, espace cosmique et trou noir ; de plus, il y a là l’entièreté potentielle de la psyché humaine, car c’est au sein d’un grand groupe que se déroule toute la condition humaine. Ces mêmes groupes peuvent quelquefois devenir des foules dangereuses car, comme toute chose, de grands groupes et leur psyché collective possèdent à la fois un potentiel malfaisant et créateur.

Le consultant fait partie d’un champ projectif du groupe qui cherche à sortir du chaos et de la confusion. Dans un premier temps, les participants peuvent ressentir une peur, une terreur même, équivalente à l’angoisse d’être submergé par un cauchemar. Il s’agit en fait de la terreur de perte d’identité.
Petit à petit, il y aura une polarisation sur des images capables de capter l’atmosphère groupale qui, autrement, semblerait chaotique. Ces images peuvent aboutir à des affects, transformés ensuite en représentations, sentiments et complexes, qui aboutissent à des récits et mythes qui peuvent d’une part « organiser » l’angoisse de la perte du moi, et d’autre part permettre l’expérience extatique du « non-moi ». En fait, le moi réémerge à partir de l’histoire du groupe dans la mesure où le consultant met en mots les images et les affects du mythe collectif.

La conscience collective

On peut se demander comment les individus et les groupes arrivent à déplacer leur centre d’attention du « moi » vers le « nous », même si nous savons qu’il y a un espace commun entre la conscience individuelle et groupale.
Faisant le lien entre l’individu et le groupe, Jung souligne que le processus d’individuation sort l’individu de la conformité collective. En s’en séparant, l’individu doit offrir au groupe une contrepartie à ce qu’il en a retiré. Dans le cas contraire, il est considéré comme un « déserteur » ; en fait, il ne suffit pas de faire son chemin d’individuation, car si ce processus ne sert pas également à la collectivité, il est purement narcissique.

L’évolution de l’espèce humaine a permis l’émergence de la conscience individuelle qui favorise la différenciation et l’autonomie de l’être humain, ainsi que sa capacité d’adaptation à la vie communautaire.
Parallèlement, il y a la conscience collective, héritière d’une collectivité primitive, trace d’un lien profond avec d’autres espèces pour lesquelles l’altruisme collectif est directement en lien avec la survie biologique.

En valorisant surtout la conscience individuelle et en négligeant ses racines collectives essentielles, l’être humain a mis en place une domination sans précédent de la planète et a donc coupé tout lien avec d’autres systèmes de vie avec lesquels il partage son espace vital et duquel il dépend.

L‘historien et philosophe Berry [[ Berry, Th., The dream of the earth, San Francisco : Sierra Books, 1988.]] souligne l’attitude anthropocentrique des êtres humains qui ont agi comme des autistes pendant des siècles. Pourtant, l’individu doit être en même temps en lien inséparable avec tout être de l’univers. L’entierté du soi inclut évidemment aussi le cosmos et le système solaire ; c’est aussi ce que nous dit Hubert Reeves lorsqu’il écrit que « nous sommes tous des poussières d’étoile ».

Au cours d’une consultation de groupe, la collectivité demande au consultant de révéler le soi du groupe et de favoriser ainsi l’évolution vers son entièreté.
Comme dit auparavant, il y a un lien psychologique entre le bouc émissaire dans le groupe et l’ombre chez l’individu. Nous savons bien qu’en explorant notre ombre dans un travail individuel, ou le processus de bouc émissaire au sein d’un groupe, nous nous donnons une chance de progresser vers l’entièreté. Pour l’individu, il s’agit de la réintégration de l’ombre qui est le sine qua non de l’individuation. Pour le groupe, il s’agit de la réintégration du bouc émissaire.
Pourtant, il n’est pas évident d’être conscient de l’interdépendance entre l’individu et les processus de groupe ; par exemple de sentir sa co-responsabilité, en tant qu’individu, face au processus de bouc émissaire.

Dans un premier temps, le consultant doit gagner la confiance du groupe afin qu’il puisse entendre les révélations concernant les manifestations et le sens du bouc émissaire, sachant que celui-ci fait partie des difficultés de la collectivité plutôt que d’en être la cause.

Le contrat d’une consultation du groupe ressemble au contrat entre l’analysant et son analyste, c’est-à-dire que cela implique un accord pour explorer l’ombre et d’autres éléments inconscients qui gênent le déroulement harmonieux de la vie. Le consultant explore le mythe particulier de son origine, son histoire de naissance et de renaissance, les imagos parentales et d’autres éléments pour faire sens de ces éléments dans la conscience de groupe. Dans son travail, l’analyste cherche à découvrir l’histoire, les fantasmes, le schéma relationnel et le matériel transférentiel pour aider l’analysant à explorer son monde inconscient. En groupe, le consultant va explorer un matériel semblable à partir de sous-groupes, d’intragroupes pour développer une « carte » de monde interne et l’inconscient du grand groupe. Les membres d’un groupe fonctionnent comme une fratrie qui partage le même parent, représenté par le consultant.

Dans son activité professionnelle, Colman a remarqué l’existence d’un complexe groupal récurrent. Il s’agit de l’illusion de fonctionner comme « une gentille famille ». Cette illusion peut concerner n’importe quelle collectivité, qu’il s’agisse d’un groupe politique, scientifique ou n’importe quel autre groupe d’intérêt commun. Grâce à son expérience, Colman a remarqué que chaque fois qu’une métaphore familiale était utilisée pour décrire l’atmosphère du groupe, il était probable que la dynamique d’exclusion était particulièrement insidieuse. Ces métaphores cachaient souvent des « péchés » familiaux multiples comme l’inceste, le racisme et la discrimination sexuelle.

Il faut savoir que le groupe n’abdique pas facilement le schéma de projection de ses parties inacceptables sur la victime disponible, qui est d’ailleurs souvent consentante pour cette fonction.
C’est pourquoi, il y a souvent une demande contradictoire à l’égard du consultant : d’une part de sortir d’une problématique relationnelle et d’autre part, ne surtout pas toucher à l’équilibre précaire du groupe. En fait, le statu quo de l’équilibre sera « chamboulé » par l’intervention du consultant qui va toucher aux limites des anciennes suppositions, en dénonçant le processus de bouc émissaire du groupe qui avait jusque-là évité de se centrer sur le processus groupal, tout en chargeant un individu de reproches. Dans l’histoire biblique, l’homme qui conduit le bouc émissaire dans le désert se met également en danger; ainsi l’homme qui révèle la vérité à propos du bouc émissaire, partage souvent son destin.

*****

Pour résumer, on peut dire que le groupe est un phénomène humain naturel avec son potentiel créatif et destructeur. L’archétype du bouc émissaire est un mécanisme collectif qui permet à une société humaine de canaliser la violence engendrée par ses membres ; c’est l’un des déterminants les plus puissants des conduites humaines. Cependant, dans la mesure où le groupe prend conscience des éléments du bouc émissaire, cela constitue un potentiel de développement considérable, de même que l’intégration des éléments de l’ombre favorise la maturation de l’individu.

Si on prend de la distance par rapport à la méfiance de Jung à l’égard des groupes, on peut étudier les processus inconscients de la collectivité avec la même énergie qui était jusque-là tournée vers la recherche des processus individuels. Il s’agit alors d’être attentif au processus au sein du groupe d’appartenance, exactement comme l’analyste qui prête attention aux processus transférentiels.

L’identité humaine comprend à la fois une dimension individuelle et groupale ; l‘objectif de l’évolution de l’individu et du groupe humain devrait donc inclure ces deux consciences.

On peut se demander d’ailleurs, comment on peut être une personne individuée sans faire partie d’un groupe – en toute conscience – et comment on peut faire partie de l’humanité sans être une personne individuée ?

Pour finir, je rappelle ici mon désir de constituer un groupe de réflexion sur les processus inconscients de groupe, selon l’optique jungienne. Je remercie tous ceux qui se sentent inspirés par ce thème de prendre contact avec moi.

Arthur Colman « Up from scape goating : awaking consciousness in groups »