L’héritage des femmes surréalistes : les muses ne sont pas muettes

Danielle Dumas-Pux
BIBLIOGRAPHIE

« Les vies de Lee Miller », Antony Penrose, paru au Seuil en français en l985

« Femme et surréalisme » de Jacqueline Masse-Rouquette excellent article paru dans l’Evolution Psychiatrique en l979

« La femme s’entête » actes du colloque de Cerisy La Salle, en l997 sur le surréalisme, sous la direction de Jacqueline Chenieux Gendron, et Georgiana Colvile, auquel j’ai assisté pendant toute la décade.

« Scandaleusement d’elles », Georgiana Colvile, Jean-Michel Place, l999

« Femmes artistes/ Artistes femmes, Paris, de 1880 à nos jours », Catherine Gonnard, Elisabeth Lebovici, Editions Hazan, Paris 2007

Pour ce qui concerne l’Ombre
Des lectures dans l’œuvre de Jung, et des articles de mes collègues, Martine Sandor-Buthaud, Martine Gallard, Claire Raguet, Claire Dorly pour ne citer qu’elles, et le cahier de septembre 2007 « approcher l’ombre ».

C’est Leslie de Galbert qui s’est occupée de la mise en forme des photos qui vont être projetées.

L HERITAGE DES FEMMES SURREALISTES
« Les Muses ne sont pas muettes »

Le surréalisme, les couples surréalistes, l’art surréaliste féminin, n’ont cessé de m’interroger, de m’intriguer, de m’intéresser au fil de ces quinze dernières années. A ses débuts, aucune artiste femme n’a réussi à intégrer le cercle primitif des « peintres surréalistes » élus par Breton. Mais ce sont elles qui, après la deuxième guerre mondiale, ont contribué et fait perdurer le mouvement jusqu’à son extinction officielle en l969.

Les surréalistes

Nous nous situons à peu près à la fin de la première guerre mondiale. La deuxième guerre est devant eux, proche, mais ils ne le savent pas encore. Leur but premier est magnifique : transformer la vie, libérer l’esprit afin de donner naissance à un homme réunifié, ayant récupéré ses pouvoirs perdus. Si le surréalisme est d’une autre nature que les mouvements qui l’ont précédé, c’est que l’Esthétique est pour lui indissolublement liée, subordonnée à une Ethique. Elle découle d’une attitude globale non seulement face à l’art, mais face à la vie en général. L’esthétique pour les surréalistes, ça peut être une esthétique du laid ou la pratique de «l’objet désagréable » pour provoquer, troubler, lever les tabous, agir sur l’imagination, mais toujours dans un but de créativité, de liberté.
Pour cela, les surréalistes plongent alors dans l’inconnu, dans l’inconscient, où les rêves, la folie (en particulier) deviennent leurs instruments, leur outil de connaissance privilégié. Nous savons par exemple que Leonora Carrington avait des centaines de cahiers de rêves dont elle s’inspirait. De même, leur engouement pour les mythes, avec la quête du merveilleux, du fabuleux, et l’imaginaire qui sont les éléments moteurs, l’essence même du surréalisme ainsi que leur passion pour la psychanalyse et son interprétation des mythes . Mais aussi et surtout, ce qui compte, c’est l’exaltation de l’amour, l’amour et le désir, l’amour sublimé, poétique, l’amour dans sa dimension charnelle, centre explosif de la vie humaine, unique justification de la vie. Et pour cela, la femme médiatrice ouvre des espaces jusqu’alors inaccessibles, et elle joue dans cette perspective un rôle essentiel : elle révèle l’homme à lui-même et lui dévoile les secrets de l’univers. Il se pourrait que cette empreinte de l’amour au premier plan dans les unions d’aujourd’hui puisse trouver son origine dans cette période.

Une des questions « obsédantes » pour moi, fut de me demander comment des femmes comme Lee Miller, Leonora Carrington, Unica Zurn, Frida Khalo pour ne citer qu’elles, ont rencontré des hommes comme Man Ray, Max Ernst, Hans Bellmer, Diego Ribera, qui étaient déjà totalement engagés dans le mouvement surréaliste, si ce n’est parce qu’elles-mêmes étaient passionnées non seulement par l’œuvre de ces hommes, mais surtout par ce qu’elles sentaient en germe chez elles de leur possibilité de réalisation personnelle, qu’elles projetaient sur ces hommes dans une tentative d’intériorisation de l’animus… jusqu’à la folie pour bon nombre d’entre elles. Ce qui a fondé la rencontre de ces couples, ce qui les attirait mutuellement, tient autour de ce quelque chose qui cherchait à s’exprimer et qui était encore dans l’ombre, et pas seulement parce qu’elles étaient attirées par «l’artiste » qu’ils représentaient, comme cela a été abondamment dit dans les témoignages touchant à ce sujet. Ces femmes ont attesté d’une réelle activité créatrice qui pouvait prendre différentes formes ; elles n’étaient pas seulement peintres ou photographes, beaucoup d’entre elles écrivaient aussi très bien. Elles ont largement participé, quelquefois malgré elles, à l’édification du mouvement surréaliste.

Ainsi, les surréalistes ont proposé une nouvelle image du couple dans laquelle la femme complète l’homme, même si elle est amenée à la vie créatrice par lui, et en retour elle l’inspire. En même temps elle lutte pour que son rôle de femme artiste en tant que créatrice ne puisse être trouvé que dans ses propres œuvres. La vie conjugale est donc ici capitale en ce qu’elle structure l’identité artistique.

Pour la maternité, il en est un peu autrement ; beaucoup d’entre elles revendiquent l’identification posée comme acquise par les surréalistes, de la nature comme métaphore de la réalité féminine, d’où un sentiment quasi-mystique pour la nature, la réalité d’un enfant concret leur étant un peu étrangère. C’est la mythologie qui occupe une place privilégiée dans l’expression de leur réalité psychique, ancrée dans une tradition archaïque et peuplée de divinités et de créatures légendaires. Les références à l’alchimie abondent également. La nigredo, l’œuvre au noir, leur est familière. Les formes dérangeantes, les lieux sombres, les serpents, vampires araignées font partie du matériau préféré des surréalistes.
Quelques unes de ces femmes échappent à la règle, comme Jacqueline Lamba (une des femmes de Breton) par exemple qui eut un fils à 38 ans, ou comme Lee Miller qui est devenue mère, sans joie et sans désir à 40 ans.

C’est dire qu’elles ont puisé dans le surréalisme des moyens nourrissants, libérateurs, mais s’y sont trouvées aussi piégées dans des rôles de femme-enfant ou de femme sorcière, dans une mythologie du sexe féminin dans laquelle elles ne se retrouvaient pas toujours. Dans leurs œuvres, elles ont exprimé cela avec des procédés parodiques pour représenter le féminin par exemple, dans une tentative de découvrir et d’articuler un discours nouveau, alternative à la représentation du monde qui leur était imposée par leurs familles, leurs hommes, et par la société bourgeoise occidentale du moment.
En témoignent, «la débutante », conte drôle et cruel de Léonora Carrington, ou « suite de membres » de Gisèle Prassinos où le lieu de la famille sensément protectrice est aussi le lieu de la violence extrême. Je ne peux pas vous décrire le contenu de ces textes ici, mais je vous invite à les lire. L’œuvre picturale de Leonora Carrington nous montre également un monde clos, souterrain, une grande bulle où intérieur et extérieur font partie du même univers. Ainsi, Le tableau « Chiki, ton pays », montre un ciel très chargé avec des êtres éthérés qui se promènent dans l’espace, et une partie inférieure qui révèle ce qui se passe sous la terre, espace sombre et clos parfois percé d’une ouverture, porte ou fenêtre, dont la fonction est de laisser entrer un être étrange. C’est l’image de l’ombre telle que je me la représente.

Freud se posait la question : « que veut la femme ? ». André Breton disait
« Cette femme qui passe ou va-t-elle ? A quoi rêve t-elle ? » . Magritte, à la même époque disait : « ceci n’est pas une femme, mais un fantasme ».

Pendant ce temps, les femmes surréalistes, dans leur majorité combinent trois rôles, ceux de la muse fantasme, objet du désir de l’homme, compagne domestique, mais aussi et surtout femme artiste ou écrivain, position paradoxale donc, à la fois au centre et en périphérie du groupe des surréalistes qui ne les reconnaissaient pas pleinement dans cette dernière dimension. La femme, dans le mouvement surréaliste, elle est antagoniste dans le concret de par son sexe différent, et symboliquement elle représente un danger face à une créativité que les hommes ne contrôlent plus.

Ce qui peut nous paraître caricatural dans les textes ou les toiles de ces femmes, vient du fait qu’elles re-créent le surréalisme à leur manière en se l’appropriant, puis en déformant les schémas dans lesquels elles se sentent enfermées par leurs compagnons, pour sortir du mythe qui les piégent – mythe de la femme-enfant, mythe de la « folle » dont les surréalistes raffolent ! ! ! On part dans l’infini de l’inconscient là où il n’y a pas de limites. Elles ont tenté de récupérer leur imago dans le miroir, elles ont cherché leur identité d’où la profusion d’autoportraits (Claude Cahun, Leonora Carrington, Leonor Fini, Frida Khalo). Nous savons parce que nous la connaissons mieux, que cette dernière a ainsi réalisé une véritable autobiographie picturale, Claude Cahun se fabriqua au moins 100 têtes, Leonor Fini (bien qu’elle refusa l’étiquette surréaliste) a prêté son visage à toute une panoplie de personnages peints : hommes, femmes, enfants, animaux et créatures hybrides, jusqu’aux créatures souvent auto représentatives et d’aspect chevalin qui peuplent la fiction et la peinture de Leonora Carrington. Elles cherchent la femme en elles-mêmes. Leur art tend à exprimer leur propre expérience y compris celle de la folie, ce qui nous a donné les récits comme « En bas » (l945) de Leonora C., « l’homme jasmin » (1970) de Unica Zurn – elles ont décrit comme personne leur descente dans la folie – ou les autoportraits éclatés des photomontages de Claude Cahun. Nous voyons bien là les représentations et manifestations des contenus de l’ombre. Ces femmes n’ont aucun pouvoir sur les forces obscures qui agissent en elles. Si elles les utilisent, c’est au service de leur potentiel de création, mais au détriment de leur moi, ou pour le dire autrement le projet personnel est porté par le soi mais pas par le moi. PLANCHE 1 – Léonora Carrington vue par Leonor Fini.

Pour cet exposé, j’ai choisi de m’intéresser plus particulièrement à Lee Miller plutôt qu’à Leonora Carrington ou même Unica Zurn, parce qu’elle représente pour moi la femme surréaliste par excellence, dans ce qui est notre sujet aujourd’hui du poids de l’ombre individuelle et collective, et de la transmission dans le courant d’une vie, de ses choix, de ses engagements. PLANCHE 2, Autoportrait de Lee Miller en l932.
Nous avons à notre disposition toute une documentation grâce à son fils Antony Penrose qui s’est occupé des archives de sa mère. Il existe en effet, aujourd’hui « les archives Lee Miller » et vous pourrez voir à la fin de l’année 2008 à Paris, une exposition sur Lee Miller , sa vie de mannequin en Amérique, les photos d’elle prises par Man Ray, son amant et mentor, déjà célèbre à l’époque, le film qu’elle a tourné avec Jean Cocteau « le sang du poète » où elle incarne une muse, mais surtout ses propres photos prises alors qu’elle étaient correspondante de guerre en Europe à partir de l942, photos dures, insoutenables parfois, mais qui témoignent de son parcours.
Lee Miller est une jeune américaine, venue à Paris, qui a provoqué, forcé pourrait-on dire, la rencontre avec Man Ray, plus âgé qu’elle, photographe célèbre et très engagé dans le mouvement surréaliste. Elle est intelligente, belle , libre avant même de connaître cet homme avec lequel elle va partager pour un temps, à la fois une vie amoureuse et aussi apprendre de lui « la photo », faire ses propres trouvailles (la solarisation par exemple, qui est un procédé technique parmi de nombreux autres) PLANCHE 3 – Cliché pris initialement par Man Ray, puis repris par Lee, qui allait transformer sa vie. Elle est passée du rôle de muse et de modèle des plus grands magazines, à celui de photographe ayant son propre atelier, avec une belle clientèle de célébrités, pour aboutir à celui de photographe de guerre en l944-1945, pour le magazine Vogue, avec sa carte de correspondante de guerre accréditée par l’U.S. army. Mon intérêt est aussi qu’elle représente bien avant l’heure, l’émancipation des femmes, la liberté d’esprit, surtout pendant cette période de la guerre où elle a laissé au vestiaire ses vêtements de top model pour enfiler l’uniforme du soldat sans tricherie aucune. PLANCHES 4 et 5.

Elle est née en l907, fut heureuse au milieu de ses frères John son aîné de deux ans, Erik son cadet né en l910, et de ses parents, un père très innovant, passionné de photo lui-même à ses heures (il possédait une chambre noire pour le développement des photos chez lui, ce qui était encore très rare) dans une ferme de Poughkeepsie, ville du nord de l’état de NY, qui était un immense terrain de jeux pour les trois enfants. Puis ce fut le drame pour Lee, qui fut victime d’une agression sexuelle par un ami de la famille, et fut atteinte d’une MST comme on le dit pudiquement aujourd’hui et qu’on nommait alors maladie vénérienne. Comme il n’y avait pas de pénicilline, les soins furent douloureux , longs et difficiles pour la petite fille qu’elle était alors, et prodigués par sa mère.
Pour l’aider, je présume, le psychiatre qui la suivait, lui aurait conseillé de considérer le sexe et l’amour comme deux choses distinctes, le sexe n’étant qu’un acte physique sans lien avec l’amour. Ce sont les propos rapportés dans le livre concernant cet épisode de sa vie et qui font partie du roman familial. Je ne peux m’empêcher de penser que ces paroles ont eu un impact considérable sur sa vie future, tant sur le plan de sa sexualité que sur celui de la liberté qu’elle s’est donnée, ainsi que de sa difficulté à exprimer ses affects.

Un deuxième évènement tragique devait survenir quelques années après, alors qu’elle était dans un canoë avec un jeune homme dont elle était amoureuse, et que celui-ci tomba à l’eau et se noya. Dans le livre « les vies de Lee Miller » écrit par son fils Antony Penrose en l985, huit ans après sa mort, il est dit que plusieurs évènements de ce type ont empêché l’épanouissement de Lee sur le plan affectif et entravé ses possibilités d’éprouver des sentiments de peur de voir mourir les gens qu’elle aimait autour d’elle. Elle éprouva toujours une incapacité fondamentale à établir des relations stables avec ses amants qui furent nombreux. Nous savons aussi qu’elle baignait dans un climat incestuel dans sa famille, et surtout dans sa relation avec son père, relation incestuelle à laquelle elle mit fin en venant en Europe à l’âge de 19 ans. Des centaines de photos où elle posait nue pour son père, soit seule, soit avec des amies à elle en témoignent. Plus tard, des photos prises par Man Ray d’elle avec son père sont éloquentes quant à la nature de leur relation ambiguë. PLANCHE 6, Photos prises par Man Ray.

Je disais au début de cet exposé l’importance de l’inconscient, des rêves pour les surréalistes, mais je voudrais aussi parler de ce que j’ai pu repérer de la part d’ombre dans la vie de Lee Miller qui a été déterminante dans les choix et le destin de cette femme.

Si sa beauté et sa désinvolture lui ont ouvert des portes , elle a voulu s’émanciper de ce que cette beauté avait d’excessif, d’empêchant, souvent au prix de l’autodestruction ; cependant, vouloir à tout prix passer derrière l’objectif de l’appareil photo et non plus être devant fut un premier acte libérateur, puis s’habiller en homme, porter un nom d’homme, se jeter dans la guerre comme elle l’a fait, en casque et treillis, être présente à l’ouverture des camps de concentration (Buchenwald, Dachau) pour découvrir et photographier l’insoutenable, passer quelques jours dans la maison d’Hitler désertée à la fin de la guerre, se baignant et se faisant photographier, imperturbable dans sa baignoire, regard féminin sur la violence et la mort, a fait d’elle à la fin de la deuxième guerre mondiale alors qu’elle avait moins de quarante ans, une grande photographe reconnue, saluée comme telle, mais elle n’y a pas résisté, elle a déposé appareils et objectifs, a abandonné la carrière qui s’ouvrait à elle ; et même si elle a vécu encore trente ans, l’autodestruction était à l’œuvre ; elle est devenue mélancolique, hypocondriaque, le syndrome de stress post-traumatique fut avancé, mais elle ne voulait pas se faire soigner (j’entends qu’elle ne voulait pas aborder sa souffrance psychologique). Elle mourut en l977 d’un cancer.
PLANCHES 7, 8, 9, 10, 11.

Plus j’avançais dans ce travail, plus j’étais en contact avec du froid, du glauque, du sombre, de l’ombre. Cette femme qui fit les couvertures des magazines, radieuse, rayonnante, que l’on disait capricieuse et gâtée, cachait, se cachait à elle-même sans doute des blessures inguérissables. Ce qui me frappe le plus, c’est de voir avec quelle froideur, mais aussi avec quelle détermination, elle a pu, abritée derrière son objectif, prendre des photos insoutenables que quelques autres photographes présents se sentaient dans l’incapacité de faire, comment elle a pu assister sans ciller à des exécutions comme celle d’un premier ministre fasciste de Hongrie, comment elle a pu regarder et décrire la mort de bébés qui, fautes de médicaments ne pouvaient être sauvés. Si elle ne se sentait apparemment pas affectée par ce qu’elle voyait, ce qu’elle voyait venait rejoindre en elle, cette part sombre, refoulée, annulée, en déréliction, part d’elle-même qui l’a rattrapée dans la dernière partie de sa vie sans qu’elle puisse l’élaborer. Etait-elle consciente de la persécution qu’elle s’imposait à elle-même ?

Dans « l’homme à la découverte de son âme » Jung écrit : « la personnalité future que nous serons est déjà là, cachée dans l’ombre … les potentialités futures du moi relèvent de son ombre présente » mais dans ce que j’en ai compris, l’ombre exige que le moi s’y confronte, tienne le conflit pour qu’une transformation de ses contenus rende possible son intégration. Je crois pour ma part, que les femmes surréalistes ont pu toucher à leur ombre, y plonger, sans pour autant pouvoir l’élaborer ce qui a conduit bon nombre d’entre elles à des dépressions graves, à des séjours longs dans des hôpitaux psychiatriques où quelques unes se sont perdues à jamais.

Ce qui est sûr, c’est que Lee Miller, après la guerre, a mis de côté sans jamais vouloir les ressortir ou les confier les multiples pellicules de photos prises pendant cette période, pellicules qui ont été retrouvées plus tard par son fils dans les sous-sols du magazine Vogue pour les unes, et jetées dans des boîtes sans aucun soin dans la maison familiale pour les autres. Elle a cependant accepté de contribuer à la réalisation des biographies de Picasso et de Man Ray en y ajoutant les photos qu’elle avait prises d’eux. Mais jamais plus, elle n’a voulu parler ou montrer son propre travail. Et cette femme qui avait été si élégante, si raffinée, se présentait comme une « clocharde » alcoolisée aussi bien chez elle qu’à l’extérieur. PLANCHE 12

Son fils, Antony Penrose, nous disait à Cerisy la Salle, que cette femme sur papier glacé qui avait été sa mère jeune, il ne la connaissait pas ; il ne garde le souvenir que d’une femme recroquevillée sur son canapé, essayant de dormir, ou un verre à la main dans sa cuisine, fatiguée et blafarde. Il semble que cuisiner ait été pendant un temps le sas de décompression que Lee a pu trouver, en se laissant aller à sa créativité, ce qui donnait des mets aux couleurs et saveurs improbables selon son fils.

Lorsque dans les derniers temps, réconcilié avec sa mère, il lui avait demandé de s’occuper de ses travaux antérieurs, elle s’était montrée fort réticente, pensant que cela nuirait à la propre créativité du jeune homme qu’il était alors. Mais pour lui, travailler sur les « archives de Lee Miller » puis plus tard sur celles de son père Roland Penrose, peintre surréaliste anglais, ce fut sa manière, et il l’exprimait très clairement à Cerisy La Salle, de connaître, de comprendre toute cette période du surréalisme en Europe, qui devait devenir constitutive de sa propre vie.
Depuis son très jeune âge, en effet, il avait vu venir dans la ferme familiale « farley farm » dans le Sussex, tous les surréalistes amis de ses parents, dont Max Ernst, Picasso, Valentine Penrose (la première femme de son père) qui s’étaient épris de l’enfant, et qui avaient joué avec lui aux jeux les plus fous que peuvent inventer les surréalistes.
Dans ce registre, Valentine Penrose charmait un serpent sous les yeux ébahis de l’enfant, Max Ernst faisait des sculptures avec le tuyau d’arrosage du jardin, Picasso qui disait ne pas parler anglais, avait inventé un langage mystérieux avec l’enfant qui bien sûr ne parlait pas le français, ils avaient ainsi leur code secret connu d’eux seuls et des animaux de la ferme. Cela a constitué une trame, une structure qui devait avoir un impact considérable sur toute sa vie.

Dans le sens de la transmission, de nombreuses thèses, études, sont en cours sur la vie de Lee Miller à partir de ses archives, et derrière cela, il y a bien sûr toute l’histoire du surréalisme. Un livre très récent, Femmes artistes/Artistes femmes , d’Elisabeth Lebovici et Catherine Gonnard balaie toute l’histoire des femmes et de leur créativité de l880 à nos jours, et fait une belle part au mouvement surréaliste.

Je ne peux traiter ici de l’influence que cette période exerce encore aujourd’hui sur l’art, le cinéma, mais aussi sur les femmes, et je laisse cette question ouverte pour la discussion, pour ceux et celles d’entre vous qui se sentent inspirés. J’ai tenté de montrer que les surréalistes avaient compris l’importance de l’inconscient et se sont servis à leur manière de ses outils pour y accéder, par l’écriture automatique, l’occultisme, la mythologie, le concept de l’inquiétante étrangeté que l’on ressent à travers leurs œuvres, outils avec lesquels ils jouaient « en groupe » et pas individuellement en s’allongeant de manière classique sur le divan.

Merci.

Séminaire de mars 2008