L’analyse didactique : un théâtre d’ombres ?

Christine Fouchard

L’année dernière, nos travaux ont éclairé l’ombre de plusieurs points de vue. Je vous rappelle les exposés sur
La relation transférentielle entre érotisation et idéalisation (Giovanna Galdo)
Le côté sombre et chtonien de l’utérus bien clos (Mariette Mignet)
Les différents registres de l’ombre selon Jung (Claire Dorly)
L’ombre et la relation transférentielle (Claire Raguet)
Et il faut citer le travail très complet de Jeff Dehing dans le dernier Cahier.

INTRODUCTION
Le théâtre d’ombres est une mise en scène fantasmagorique, projetant sur un écran des silhouettes. La superposition des ombres crée des formes multiples, changeantes, insaisissables. Seul l’intervention d’un tiers, apportant la lumière, permet de démêler les projections ombreuses les unes des autres ; C’est souvent très beau et frappant. Jouez avec de petits enfants le soir et fabriquez-leur des ombres inquiétantes ou drôles sur le mur de leur chambre, vous les verrez ressentir avec apaisement ou avec angoisse les illusions d’optique et les possibilités de l’imaginaire comme on les utilise dans le test de Rorschach. C’est presque une mise en pratique des métamorphoses, de l’infini voile de la maya… Il y a d’ailleurs un jungien brésilien qui a créé un théâtre d’ombres en s’appuyant sur les archétypes jungiens.
Les ombres dans la situation d’analyse didactique peuvent se combiner, se superposer, dessiner de faux contours, se renforcer, et créer elles aussi une fantasmagorie dans laquelle plus rien ne ressemble à rien. Le pouvoir et le savoir supposés ou réels projettent des ombres, l’imbrication de l’admiration pour l’œuvre de Jung et de l’élan transférentiel plus qu’ailleurs nous illusionnent. Il y a cependant un tel attrait, une telle fascination pour cette beauté des jeux d’ombre, que le candidat analyste accepte de continuer son long cheminement en restant dans cette nigredo particulière dont la caractéristique est de donner à voir des illusions .
Par ailleurs, même si ce n’est guère agréable, nous savons tous que vouloir être analyste, surtout à la suite de Jung, ne provient pas d’un simple goût intellectuel, ni même de petits troubles névrotiques, car ce désir engage la personne, comme nous l’avons tous été, dans une très longue formation. Je n’irai pas jusqu’à dire que nous sommes tous de grands malades, comme je l’ai entendu dire par un de mes formateurs. A cette époque, j’avais trouvé à me rassurer de cette parole qui dédramatisait mes insuffisances…Je me sentais malade, mais les autres l’étaient aussi, ouf ! Nos ombres ne sont pas parmi les toutes petites, celles du commun. Elles sont à la mesure de l’idéalisation dont analystes chevronnés et jeunes en formation ont paré la fonction de passeur ou de médecin de l’âme. C’est cette fascination pour la beauté de cette persona qui deviendra à terme non distincte du moi qui est un des moteurs de l’effort pour devenir analyste, étant dans le même moment un désir du moi, de réparation par exemple, et une poussée du SOI. C’est dans le cas de ces formations qu’il est le plus difficile de discerner ce qu’il en est du moi et du soi, tant pour l’analysant que pour ce qui concerne l’analyste formateur.
La formation au métier d’analyste suppose une analyse personnelle avec des analystes -chevronnés -dit-on traditionnellement, comme on est chevronné dans l’armée, et vise à la pratique d’une dialectique entre le moi et l’inconscient, confrontation à nos manques, insuffisances et ombres diverses. Elle vise aussi à nous permettre de revêtir une persona pour ceux qui en manquent, ou à apprendre pour ceux qui en ont une costaude à la retirer, pour assurer une certaine équité. Devenir soi même chevronné. A mon avis, une des qualités requises d’un analyste est sa capacité à passer du public à l’intime, intime qui nécessite la nudité. Puis, la séance finie, à se rhabiller promptement.
Rencontrer un analyste est déjà une aventure, mais le rencontrer dans le but de devenir soi-même analyste est une toute autre affaire, les projections de chacun étant alors si complexes, qu’elles peuvent en devenir inanalysables, dans ce climat incestueux de la famille analytique.
Je me suis appuyée pour construire ce travail sur plusieurs pensées :
Celle de Jung dans « Ma vie », lorsqu’il parle de sa rencontre avec Freud,
Celle qu’il propose métaphoriquement dans « psychologie du transfert »
Celles des femmes analystes qui formaient l’entourage de Jung, telles qu’en parle Nadia Néri dans son livre « femmes autour de Jung »
Enfin je vous parlerai de « L’appréhension de la beauté ». Un livre collectif de post freudiens, envisageant la fascination pour l’archétype du médecin comme construite sur la beauté..
L’EXPERIENCE DE JUNG AVEC FREUD.

Jung raconte l’échec de la transmission entre Freud et lui dans « Ma vie » p185 je lui laisse la parole: « F eut un rêve dont je ne suis pas autorisé à dévoiler le thème. Je l’interprétai tant bien que mal et j’ajoutai qu’il serait possible d’en dire bien d’avantage s’il voulait me communiquer quelques détails supplémentaires relatifs à sa vie privée. A ces mots, F me lança un regard singulier -plein de méfiance- et dit : « je ne peux pourtant pas risquer mon autorité ! » A ce moment même, il l’avait perdue. »
Le regard plein de méfiance signe peut-être des défenses de type paranoïaque, enfin, on peut le penser, et l’impossibilité pour le grand homme de quitter cet état de pouvoir sans tomber dans la déréliction de la nudité.
Lorsque Adam et Eve eurent mangé le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, ils se surent nus, se fabriquèrent des vêtements et se cachèrent, raconte notre mythe occidental. Et nous savons tous que la pudeur et sa cousine la honte naissent dans l’esprit des enfants en même temps que leur vient le goût pour l’habit, de princesse, de superman, ou, plus subtilement ensuite, pour la persona d’analyste. Habit parfois fort étroit, fort encombrant, mais parfois aussi très gratifiant, convenons en !
Jung se sépara alors de Freud et traversa sa longue nuit de l’âme.

LES SUCCESSEURS DE JUNG

Plus tard, dans la situation de formation des jeunes analystes qui venaient chez lui, son attitude nous effraie parfois : je pense à Sabina Spielrein, à toutes ces femmes autour de lui, captives d’un transfert idéalisant et érotique, s’attachant certes à l’homme Jung, à son corpus théorique, mais aussi à son corpus à lui, et dont il a utilisé les capacités d’une manière qui ne serait sans doute plus acceptable aujourd’hui, conditions de formation et vie différentes. Le livre de Nadia Neri, « femmes autour de Jung » témoigne des difficultés mais aussi des réussites de ces femmes
Ces transferts sans fin, entretenus par de complexes relations d’argent (souvent ces femmes payaient leur analyse par des travaux pour Jung), aggravés par la polygamie de J, qu’il reconnaît lui-même dans une lettre, nous pouvons maintenant les regarder du haut de nos cinquante ans de plus.
Et je crois que nous avons à oser une pensée et une formulation personnelles. Nous avons à inventer, autres temps, autres mœurs. Le vieux sage de Kusnacht passerait aujourd’hui devant le comité d’éthique ! Comme on peut alors plus facilement se remettre en question soi même…si l’on peut désidéaliser notre fondateur ;
Quant aux groupes d’analystes en formation, Jung en a confié l’organisation à certaines de ses élèves et reconnu à propos du club de Zurich : un zoo ou chacun vit le plus ombreux de sa nature. On se sent mieux, de savoir qu’auprès du Maître il y avait déjà cette terrible désillusion à accepter : les groupes d’analystes ne sont pas plus faciles à vivre dans l’organisation matérielle que les autres groupes professionnels, entre gens à processus d’individuation non garanti !
Cependant le travail en commun permet des rencontres créatives, au niveau du Soi peut-être, qui justifient de ne pas permettre justement que des « moi » hypertrophiés ou au contraire anormalement peu investis empêchent cette création collective si belle, dont nous avons tous eu parfois l’expérience en groupe clinique ou même en séminaire parfois. C’est peut-être dans le travail du groupe sur la relation de formation que se réparent les distorsions du théâtre d’ombre.
La partie du moi qui entre en contact visuel avec autrui est l’apparence sensorielle, corps lui-même, voix, odeur et vêtement. Si cette apparence est trop chevronnée, on retombe au niveau animal de la rencontre et le vis-à-vis devient un autre effrayé par la crête rouge, le jabot impressionnant, ou le costume flamboyant.
Ou surtout par l’aisance à manier la parole…

NOUS VOICI MAINTENANT DANS PSYCHOLOGIE DU TRANSFERT

Si le bain du transfert fonctionne, si la fontaine est activée, si la grâce est là, il y faut un moment plus tard la nudité de chacun, qui est d’autant plus difficile s’il faut « risquer son autorité ».
Ce sera un voyage entre deux états de l’homme, habillé et nu.
L’habit, l’apparence extérieure, la grandeur dont est paré l’analyste déjà en fonction, vêtu d’une persona, est le moteur de la rencontre des deux mains droites dans le bain du transfert (la rencontre consciente). Rappelons que la rencontre a lieu souvent dans les contes entre l’image MERVEILLEUSE de la princesse et le héros, départ de la quête. Rencontrer sa part complémentaire, féminine ou masculine, passe d’abord par le vif désir que suscite la vue, et notre façon de nous individuer, nous analystes, est aussi énergétiquement dépendante de cette beauté extérieure, de la théorie, des mots des chevronnés, de la beauté plastique des rêves, qui ne peut être en tension qu’avec la laideur de l’analysant ou avec une estime de soi insuffisante.
Il faudra ensuite être nu dans la posture de l’intimité, avec la rencontre des deux mains gauches (la rencontre inconsciente)
L’habit ne fait pas le moine, dit-on. Mais mille exemples du contraire existent aussi. Peut-être est-ce un vœu pieux… Revêtir une parure est dans le monde animal un signal des humeurs en dessous : humeur belliqueuse de certains poissons qui rougissent lorsqu’ils attaquent, humeur séductrice du paon qui use de sa queue, on connaît, et les vieux alchimistes aussi. S’habiller de blanc en Europe dit un désir de renaissance, de noir un désir de repli intérieur. Bien sûr la mode égare, mais nous savons tous intuitivement l’habit gris du déprimé, le clinquant outrageux de l’hystérique séducteur, et nous nous réjouissons tous quand un patient vient enfin après des années de repli, vêtu de chaudes couleurs. Nous sommes dépendants de notre vision et éduquer notre regard pour être moins facilement victimes d’illusions d’optique fait partie du travail de retrait des projections.
Si le processus de formation se déroule « dans le sens du Soi » la désidéalisation de l’analyste doit être possible. Il suivra celle de la théorie, de Jung lui-même, dans le même temps que devrait naître le courage d’être Soi, avec l’estime de soi retrouvée. Naîtra alors dans l’intimité, lorsque chaque moi sera dénudé de sa persona, une rencontre créatrice dans laquelle chacun se sentira beau « et vous serez comme des dieux ».
Il me semble que cette formulation en termes d’émotion esthétique des rapports de l’apparence avec la profondeur de l’intime apporte un nouvel éclairage sur ce théâtre d’ombres qu’est l’analyse didactique.
Peut-être y a-t-il des situations où le roi des noces royales ne peut perdre sa superbe, son habit de lumière et sa belle couronne, interdisant ainsi la consommation du mariage avec sa reine. Peut-être, devant l’impossibilité de ce rapport tout visiblement amoureux et de cet abandon total qui seul réalise la conjonction, faudrait-il permettre la possibilité d’un petit coup de pouce extérieur, pour que l’illusion transférentielle cesse plus facilement. Car l’analysant habille l’analyste de son illusion transférentielle. Et l’analyste didacticien, dans ce théâtre d’ombres, habille ce futur collègue de dangereux pouvoirs de le déloger de sa place. Nous sommes là dans une analyse incestueuse entre deux générations de la même famille (pauvre Anna Freud !) Y aurait-il place parfois, à la demande, pour un tiers aidant au dialogue qui permet la nudité ?

L’APPREHENSION DE LA BEAUTE

Ce livre parle de la beauté extérieure, un des attributs du numineux, émotion visuelle devant le monde sensible, numineux également responsable du transport amoureux de l’adulte et, parfois, du transfert. Je pense que l’intensité de l’impact de la beauté du monde est liée au primat de la fonction sensation extravertie, fonction irrationnelle et peu fréquente parmi les jungiens, ce qui explique peut être le petit nombre de travaux sur ce sujet. Freud, lui, peut-être du fait de son extraversion, a été plusieurs fois fasciné et ébloui par des hommes comme Adler, Jung, Ferenczi, qu’il a ensuite rejetés.
Je me souviens d’avoir été frappée des mots« est-ce de l’art ? » que Jung se posait en contemplant ses visions ; Quelquefois les récits de rêves sont si beaux et l’évocation visuelle si enchanteresse, qu’il m’arrive de m’émerveiller comme devant une cime enneigée ou devant un tableau. La beauté de l’imaginaire qu’il fréquente est un attribut de l’analyste didacticien, au moins pour moi.
De la beauté visible de l’autre et essentiellement pour Meltzer de la mère pour le nourrisson, la rencontre avec la beauté, du dedans passe par la rencontre des deux imaginaires aptes à permettre l’accès à la vie symbolique. On n’est pas loin de Platon et de son cheminement de la beauté du corps vers la beauté de l’idée. Parce que beauté est vérité dit Keats. Pour rendre mon propos un peu plus clair je vous parlerai d’une patiente, éternelle élève, jamais contente, comme dit la chanson. Jamais contente de moi, mais jamais contente d’elle non plus.
Pour atteindre ce que Meltzer appelle la beauté intérieure, là où elle n’est plus une chose ou une autre mais une chose et une autre, symbolique, la relation transférentielle chemine dans la différenciation progressive de ce paquet ombreux :la sortie de l’identité de la famille avec ses souffrances et ses colères cachées, l’identité dans sa fratrie caractérisée par une affreuse envie pour une sœur blonde alors qu’elle est brune, grosse alors qu’elle est mince, etc..,l’ombre corporelle avec ses besoins physiques ressentis comme mauvais, enfin et surtout par la dissolution des projections lumineuses qu’elle faisait sur le grand corps des analystes, et sur moi aussi.
Vous connaissez le conte « les habits neufs de l’empereur ».
Meltzer dit : « Il était une fois un empereur qui s’appelait Freud, et ses patients le trompaient en l’habillant de transfert, de telle sorte qu’il crut qu’il était bon, beau et savant. Puis une enfant appelée Dora se moqua de lui et il se rendit compte qu’il était seulement un Freud tout nu. Alors un grand homme appelé Freud comprit que l’habillage par le transfert avait sa propre réalité psychique et qu’accepter le fait d’être nu en dessous lui donnait une beauté étrange et le pouvoir de soigner l’esprit de ses patients. Mais plus tard, d’autres découvrirent que le fait de porter les vêtements du transfert faisait naître certains changements dans leur sagesse et dans leur bienveillance (reconnaissance du contre transfert), alors que l’oubli de leur nudité sous-jacente les conduisait à la grandiosité, à l’autosatisfaction et à l’avidité. Il continue : Plus tard encore, on découvrit que ce roman avéré sur leur relation permettait aux deux partenaires d’utiliser leur appareil psychique pour réfléchir à un degré que ni l’un ni l’autre n’aurait atteint seul (Bion). Mais alors, on commençait à comprendre que ce n’était pas eux qui utilisaient leur appareil psychique, c’était leur appareil psychique qui les utilisait… »
Je trouve ce texte très beau. Il parle à sa façon de la persona, du moi et du soi.
La persona a mauvaise réputation.
Or la persona n’est pas toujours un masque trompeur mais peut dans le courant de l’individuation devenir le costume montré au monde et reflétant l’essence du moi qui est au dessous.
Comme nous vivons en lien avec d’autres, elle est, bien sûr, indispensable, cette persona. Elle est, dans une certaine mesure, caractérisée par le costume et comprend de plus, toutes les caractéristiques visibles de la fonction : ton, langage non verbal, expressions, installation de la pièce. Je me suis toujours demandée si j’aurais pu supporter l’horrible odeur de cigare de Freud, qui m’apparaît comme une insupportable atteinte à mon espace sensoriel. Peut-être n’aurais-je pas non plus accepté facilement de travailler en séance avec Jung, envahi par les multiples objets qui ornaient son bureau et sa maison. Mais les temps changent et la norme d’un décor chargé a été transformée en dépouillement organisé. La persona change avec l’époque et le lieu.
Le vêtement doit pouvoir être enlevé dans la douceur d’une rencontre intime. Je parle bien sûr de la mise à nu de l’analysant, mais aussi de celle de l’analyste. Je me souviens d’avoir vu, dans la salle d’attente de ma première analyste, qui était d’ailleurs une cuisine, une boîte de médicament, médicament qui ne me plaisait pas. Je l’ai dit à cette analyste. Après un temps d’hésitation, elle a reconnu qu’elle était comptable de ce qu’elle donnait à voir et a accepté d’en parler Je crois qu’à ce moment ma capacité à me montrer nue a été gagnée. Parce qu’elle avait osé se montrer nue. L’interprétation dans le transfert, m’aurait certainement engagée dans des mécanismes de souffrance et de rage cachée dont on sait qu’ils sont en lien avec les trous noirs de la psyché
Le savoir fait partie de la persona aussi.
Il y a très longtemps, j’arrivais pour ma séance d’analyse avec un analyste de la SFPA. Un homme en sortait, et j’entendis dire à cet homme par mon analyste, sur le palier : « ce n’est pas de l’ombre, mais dans l’ombre ».Qu’est-ce qu’elle dit ? Certainement ce quelqu’un était en formation, plus élevé que moi.
Ne sachant pas alors pourquoi il avait droit, lui, à des explications théoriques, qui m’étaient refusées, ces mots m’inquiétèrent longtemps et me firent, à l’occasion de baisses de moral banales, la honte de ne pas savoir ce que c’était.
Dans le théâtre d’ombres, une silhouette peut sembler définir un personnage. Elle le simplifie à l’extrême, allant dans cette simplicité jusqu’à le caricaturer, à lui retirer son épaisseur, sa complexité. Les projections simplifiantes de l’analysant entretiennent ce type de caricature : l’analyste est analyste donc forcément plus cultivé, plus intelligent, plus riche même parfois.
Le travail de formation revient à accepter de se montrer dans ses insuffisances.
Enkyster un abcès de souffrance haine à l’égard de l’analyste formateur, abcès prêt à cracher son venin à l’occasion de l’effleurement de la zone douloureuse se traduit par la participation au petit groupe dissipé du fond de la salle, ou notre humeur belliqueuse trouve à se satisfaire, ou par une opposition sourde à toutes les propositions des « chevronnés ».
Nos formateurs ont leurs cicatrices, sinon, trop lisses comme il a été dit à un qui a été refusé à la formation. Connaître ses cicatrices comme le dit Clarissa P et, peut-être, en être fier c’est oser les montrer. Et la persona d’analyste peut consister à se savoir et se dire porteur de cicatrices.
Un couple de deux blessés accède à l’égalité ,l’un en devenant père et l’autre en abandonnant son rôle de père, justifiant peut-être, pour permettre ce dépouillement complet du didacticien, la présence d’une tierce personne, que je verrais bien être un tuteur de l’analysant en formation.
Ecoutons ce que nous en dit Didier Houzel, introduisant «L’appréhension de la beauté » de Meltzer et Williams (édition du hublot, 2000,) des successeurs de Mélanie Klein, Abraham et Bion, disait
« La psychanalyse en tant qu’organisation sociale a eu tendance à se situer, pour emprunter la terminologie de Bion, dans une hypothèse de base « attaque- fuite du groupe », constamment en train de se fragmenter dans l’attente d’un nouveau messie (ou, comme dirait Jung, dans l’attente de la mort du vieux roi et la naissance d’une nouvelle incarnation de l’archétype).
La quête de respectabilité et les facteurs économiques -toujours passés sous silence-, spécifiques à la vie de ses praticiens, ont toujours servi à resserrer l’emprise du niveau organisationnel sur la prétendue formation des analystes. Puisque toute organisation doit sélectionner ses candidats en fonction de leur esprit d’obéissance et non de leur créativité, sa politique a toujours été de fabriquer des praticiens plutôt que de former des individus … »
Il ajoute plus loin,tempérant son propos : « Par contre, son fonctionnement en groupe de travail a, depuis plus d’un siècle, permis des progrès, très largement ignorés des critiques de la psychanalyse. »

En proposant un tiers dans le couple analytique, un tuteur, qui, comme son nom l’indique, soutient le jeune arbre pendant sa période de croissance, on crée un pont entre la formation du moi dévolue à l’institut : acquisition de références, de bibliographies, de connaissances théoriques, et l’expérience de sa propre ombre, expérience de déréliction parfois trop rude. Beaucoup de candidats quittent la formation en cours, peut-être auraient-ils pu être aidés par une oreille discrète mais avertie, qui aurait permis à l’étudiant analyste de parler un peu de ses heurts avec l’analyste didacticien. De même, un regard sur les comportements du jeune analyste permettrait peut-être d’éviter l’installation de difficultés relationnelles au sein des groupes de travail.
Devenir analyste est différent de faire partie d’un groupe de travail d’analystes. Nous savons tous que nous sommes parfois heureusement guéris par notre transfert, parfois seulement stabilisés par le contact revigorant avec des pairs enviables et avec des textes qui nous enrichissent.
Succomber devant la supériorité de l’analyste chevronné (se déprimer secrètement et devenir conforme de peur de se risquer) risque de passer pour être un bon fidèle… Mais la fête est pour celui des deux fils de la parabole du fils prodigue qui a risqué sa vie.