Frères et sœurs : l’absence

Marguerite Bosc
Lorsque j’ai été sollicitée par Cyril pour collaborer à ce séminaire, après quelque hésitation, a jailli, tout à fait spontanément, le thème de l’absence. Voilà que je me proposais d’intervenir en l’absence de 2 confrères alors que j’avais été moi-même absente lors du dernier séminaire sur la fratrie. Etrange concours de circonstances évocateur d’un lien possible entre absence et fratrie de nature familiale, professionnelle, confessionnelle… Absence et fraternité, me voilà dans l’embarras pour les relier. Je cherche tout d’abord à quoi renvoie l’absence sachant bien qu’elle contient son contraire, la présence

Nous parlons d’absence de l’autre, de quelque chose, d’un lieu, d’un temps, qui appelle l’espoir de retrouvailles dans un temps d’attente, creuse un sentiment de manque, de vide qui fait violence. A un autre niveau, l’absence de mémoire, d’attention relève de la perte momentanée de la conscience allant de l’attention flottante à la crise d’épilepsie, l’évanouissement, les crises hystériques. L’enfant ou l’adulte qui connaît cette suspension de la conscience n’est pas présent à un lieu, un temps où il est attendu.

Ainsi, toute forme d’absence contient implicitement la présence de l’attente d’un autre, relié au temps et à l’espace. Les expériences de perte, de manque, de castrations qui rythment le processus d’individuation de tout enfant, inscrivent la temporalité de l’absence au coeur même de sa conscience subjective et de sa réflexivité. Dès les débuts de la vie, et sans doute même in-utero, une «mise en jeu de l’absence» selon l’expression de Winnicott est esquissée. Plus tard, le jeu du jeter-laisser tomber du petit enfant n’est-il pas la préfiguration de ce qui deviendra le moment créatif de la constitution temporelle de l’absence ( position dépressive)? L’expérience de l’absence qui suscite des mouvements dépressifs, des émotions de colère, ouvre dans le même temps un espace de créativité, un espace de pensée que poètes, artistes, philosophes n’ont cessé de travailler.

Avec la reconnaissance du corps propre lors du stade du miroir(6-18 mois) étape fondamentale pour la constitution du non-moi, l’enfant qui découvre sa propre image, réalise également que cet «autre» n’est pas l’adulte. Pour la première fois, une troisième forme -son image- l’accompagne; Gisela Pankow parle d‘identification spatiale, à ce stade, préalable à l’identification dans l’image avec l’intégration du corps comme totalité. C’est là qu’apparaissent les productions de l’imaginaire, dans ce jeu entre la mobilisation motrice du corps de l’enfant et sa propre image, entre le corps de l’adulte et le sien, entre le dedans et le dehors.

Pour exister, la psyché de l’enfant, a besoin d’une mère capable de percevoir, de sentir cet enfant comme vivant, présent dans l’espace et le temps. Et de même, l’enfant a besoin de partager ses affects, ses émotions avec l’adulte pour développer la sensation d’un soi subjectif. Dans un premier temps, l’accord, la réciprocité sont créateurs d’une inter-affectivité, base des futures relations mais aussi d’une conjonction sur le plan émotionnel, au niveau du corps et de l’instinct. Ainsi le Moi se soutient d’une identité inconsciente avec l’inconscient- le soi pour Jung. Soi primaire qui contient le potentiel de l’enfant dont le jeu des deintegrates selon Fordham et le mouvement de ré-intégration de l’expérience vont former la base du moi et des fonctions connexes -mouvement,perception, apprentissages.

Il me semble que l’archétype du soi, tel que nous le présente Jung, contient la dynamique de la présence/absence. Présente dès les débuts de la vie, la totalité potentielle du soi est aussi une absence car il faut un autre humain pour une incarnation de la personnalité, une réalisation de la conscience.
C’est un peu comme si l’absence contenait son objet: l’absent. Dans la clinique, il est tentant de relier l’absence à la séparation de l’unité primordiale, à toutes formes de séparation dans la réalité de la chronogenèse de l’enfant.

Qu’en est-il des ratés de ces passages du monde interne au monde externe qui ont empêché l’accès à la position dépressive et à une temporalisation subjective et intersubjective étayé par le processus de l’absence? Il me semble qu’il y a une question de l’absence lorsque nous sommes confrontés à des failles dans le processus de symbolisation de l’absence. L’enfant pris dans un deuil impossible : la mort d’un frère ou d’une soeur aînée qu’il n’a pas connu toujours présent pour la mère ne peut élaborer la perte, l’écart d’âge entre l’aîné et le petit dernier creuse une absence de lien qui peut entraîner des comportements phobiques dans la rencontre du socius.

Comment s’intégrer lorsqu’il y a eu dé-liaison du tissu fraternel?
Renvoyant à une absence, le lien fraternel s’en trouve profondément altéré, l’absent réel ou imaginaire mobilise des affects de rage, d’impuissance ou devient objet de fascination qui peut bouleverser la certitude des perceptions, des pensées. Alors d’inquiétantes étrangetés remplissent l’espace sous la forme d’hallucinations qui mobilisent toute la sensorialité. Cette absence de lien dans l’inter et l’intrasubjectivité peut traverser le transgénérationnel,elle est porteuse de la violence primordiale et d’une souffrance dans une quête de soi et de l’autre qui peut se terminer de façon tragique(suicide).

Vous avez bien sûr reconnu la situation de l’enfant Jung qui grandit sur un fond d’absence : amnésie de la mort de son frère aîné, absence de nomination de sa soeur, des autres enfants de la famille, de réponses à son questionnement sur la vie et la mort, absence réelle de la mère dans les temps de séparation. L’enfant n’a pas manqué de soins ni de sollicitude de la part de ses parents et de son entourage familial. très tôt à l’absence de paroles donnant du sens à sa curiosité d’enfant éveillée par les évènements du monde extérieur- les cadavres, la conception et la naissance de sa sœur. C’est dire que cette mère chaleureuse, à tendance surprotectrice, n’était plus en lien avec l’enfant mais avec un« interlocuteur valable ».

Mais de quelle étrange absence était-il porteur? Le fond de négativité- manque de partage d’inter-subjectivité avec les adultes, mésentente conjugale des parents-, ne favorisent pas l’ancrage dans la filiation. C’est comme si elle restait dans un état d’absence de forme et d’indistinction. Ce d’autant plus qu’il est impressionné par les mouvements inquiétants et étranges d’une mère qui, par moments, adresse à un interlocuteur absent des messages en complète contradiction avec les discours théologiques de son père et de ses oncles. Messages qui le touchent au plus profond de lui-même au point d’en rester muet. Cet absent perçu comme « une personnalité supérieure » semble être le référent identificatoire à un double narcissique qui détient le pouvoir de voir l’invisible, d’être en communication avec l’au-delà, le monde des esprits- le père de sa mère?

Contrairement à l’enfant winnicottien qui recherche dans le visage-miroir de sa mère l’image dont il pourra s’incarner grâce à l’assurance de sa reconnaissance, Carl-Gustav est fasciné par un absent toujours présent dans la pensée et les yeux de sa mère.

L’enfant risque alors de rester prisonnier du jeu de l’image dans l’image, vecteur d’une identification idéalisante à un double imaginaire inaccessible. Cet objet-sujet d’arrière plan, désincarné, agit à la manière d’un fantôme; l’unité originaire mère-enfant s’en trouve profondément atteinte, bouleversant le développement des sentiments narcissiques ultérieurs, de l’image du corps. En lieu et place de l’expérience d’une relation avec la mère, l’enfant rencontre son désir pour un absent dont elle n’a pu faire le deuil. C’est l’inconscient de l’autre qui constitue la perte et non cette expérience d’une relation vivante avec une mère qui introduit par le jeu de sa présence/absence à la temporalité, à la différenciation entre le » moi-je « et le tu.

Pierre Fedida dans son analyse des tableaux de Léonard de Vinci écrit dans son livre : [[L’absence, p.194]] « Et si le sujet vient à se reconnaître en de tels miroirs, il est aussitôt menacé d’être capté: la fascination est précisément cette captation (identification) projective par une répétition de l’arrière-mère dans la mère (ou encore de la femme dans la mère). Comme si la projection se définissait à partir d’un miroir -par excellence ambigu- dont l’espace serait celui de l’absence. »

La rupture temporelle de l’intersubjectivité entre mère-enfant transforme la nature de l’intervalle entre mère-enfant en espace de l’absence.

L’attention de l’analyste confronté à ces situations va porter sur tous les mouvements autour de cet intervalle -espace potentiel- où pourra se déployer les directions d’un temps paradoxal avec les jeux de l’enfant. Il répond au projet d’une temporalisation de l’absence et de sa symbolisation et se trouve par là même confronté à sa propre absence. Que se passe-t-il du côté de l’analyste?

Cas clinique

Voici que j’étais sollicitée par la mère de Charly, enfant que j’avais reçu il y a huit ans. Au téléphone, elle insiste pour que je le reçoive en urgence; il inquiète le collège par des crises convulsives accompagnées de délires qui surviennent dans la cour de récréation.

Remontait en moi le souvenir de cet enfant de 4 ans quasi muet, au regard absent, de son histoire singulière, des émotions lors de l’entretien avec sa mère et sa soeur aînée. Charly avait été conçu deux ans après la mort d’une fille atteinte de la maladie d’Arlequin, maladie génétique qui détruit la peau. Née prématurée, c’était le père qui avait assumé la responsabilité de débrancher la couveuse. «Un ange était né», sa mort ne laissait aucune trace, pas de nomination de l’enfant qui reposait dans le caveau du GPP. Mère qui avait perdu la notion du temps, ne pouvait penser «à la suite». Il avait été difficile de la recentrer sur son fils, tant l’histoire de cet ange qu’elle avait nommé Routica dans son imagination la mobilisait. Pendant toute la séance, Charly jouait avec le sable et dessinait avec sa soeur et, malgré son mutisme et son regard absent, j’avais senti une forte mobilisation chez lui.
Durant la grossesse de Charly, les tests pratiqués à 5 mois de gestation pour s’assurer que le foetus n’était pas porteur de cette maladie avaient précipité sa mère dans l’angoisse. Les prélèvements de peau avaient blessé le foetus qui avait saigné, elle avait vu les mouvements et les traces de sang qui l’avaient bouleversée. Charly portait les cicatrices de ces prélèvements. Elle reconnaissait avoir perdu le lien avec le foetus dans le temps d’attente des résultats. Pas de difficulté particulière à la naissance, allaitement pendant 1 mois et demi arrêté par une mammite. Elle avait du mal à différencier le temps des apprentissages entre sa fille de 4 ans plus âgée et son fils, insistant sur l’identique. Lors de ce seul entretien, j’avais tenté une désintrication entre le temps de l’ange, celui de Charly et de sa soeur Cindy, tout en proposant un suivi thérapeutique. Le père avait été absent, mobilisé par son travail. Pas de suivi par la suite.

C’est bien sur un fond d’absence que nous nous étions rencontrés… absence qui allait se transformer curieusement en un plein de présence.

Lorsqu’il arrive, je suis agréablement surprise: c’est un beau garçon qui s’exprime avec aisance pour décrire ses crises de délires à connotation violente qui surviennent dans la cour de récréation du collège. Il veut en comprendre le sens; le collège est un lieu où il a du plaisir à apprendre, tout en se plaignant de la surcharge de travail en 6e. Le bruit lui donne des maux de tête, il tombe en hypoglycémie. Sa première crise est survenue le lendemain d’une agression par un groupe de garçons qui s’est jeté sur lui pour lui prendre ses bonbons; il est tombé, 3 copains l’ont défendu. Il entend et voit des choses terribles: il est attaqué par des CRS, reçoit une balle en plein coeur, sa famille est tuée, la mort est partout. Ces visions durent pendant une semaine, il a une impression de flottement.

C’est alors qu’il se tourne vers le bac de sable, s’exclame: «je me souviens! Le bac, une table, un bureau, les dessins, les mots que je répétais». Il parle avec une telle animation du lieu que je pense qu’il fait référence à l’orthophonie suivie à 4 ans. Mais devant sa conviction et celle de sa mère il y a eu un suivi thérapeutique, je me surprends à douter de ma mémoire. Mon malaise va croissant, j’éprouve une sensation de flottement devant cette mère qui m’assure, en fin d’entretien,«qu’il est né avec moi!». J’insiste sur la nécessité d’un suivi et demande à rencontrer le père de Charly.

Quel sens donner à cet excès d’idéalisation d’un suivi dont j’aurai perdu la mémoire? Retrouvant son dossier, je fus soulagée, il n’y avait eu qu’un seul entretien mère-enfant, puis l’année suivante, une séance avec sa soeur aînée où revenaient comme un leitmotiv la fatalité du bébé arlequin, le poids de sa mort, la difficulté pour Charly et sa soeur de trouver leur place dans le cercle familial. Là encore, pas de continuité dans un suivi.

Mais je restais perplexe devant la soudaineté de la remémoration de Charly au moment où il abordait ses crises au collège. Certes, je pouvais penser à une confusion avec le suivi en orthophonie mais la correspondance entre sa description de l’espace et du bac de sable et la réalité était troublante.Et, la parole de sa mère me renvoyait à l’absence d’une mère dans le temps où il naissait- ce qu’elle-même avait vécu avec son fils et qui s’était rejoué avec moi-! Quelle violence pour un enfant! J’étais celle qui le laissait tomber dès sa naissance; il existait un risque de supporter passivement le poids d’une culpabilité, de me sidérer face à la certitude de la mère ou de réagir émotionnellement. Risque également de perdre l’écoute en n’entendant plus ce qui était en attente d’être actualisé: la puissance potentielle de l’absence.

Tout se passait comme si absence et présence jouaient l’une par rapport à l’autre, avec une impossibilité de présence à l’autre. Ceci m’évoquait le sourire du chat de Lewis Caroll. Chat énigmatique qui apparaît-disparait, seul son sourire subsiste un temps pour se retirer. Il reste une apparence qui entretient une ambiguïté, un sentiment d’étrangeté. Image qui pouvait aussi bien soutenir les mouvements transférentiels qu’empêcher l’expérience du transfert.

La première séance avait sans doute permis à cette mère d’investir son fils en tant que vivant alors qu’il restait le négatif de Routica dans son discours. KaÏros avait joué son rôle de séparateur d’un Chronos répétitif lors du premier entretien, permettant à cette mère d’investir son fils en tant que vivant alors qu’il restait le négatif de Routica dans son discours. L’enfant en gardait une inscription, il cherchait à comprendre le sens de ce souvenir.

J’avais à être présente face au miroitement de l’image de Routica, aux enchevêtrements d’espaces- temps, à la séduction, pour poser fermement qu’il était temps pour Charly de faire l’expérience d’un suivi thérapeutique « en vrai », c’est-à-dire d’un espace-temps à la projection de son monde interne, de son projet de vie, d’un intervalle pour la reconstitution d’un miroir qui reflète l’image juste. Et que la présence de son père était nécessaire.

Un intervalle, espace non-mère, qui rappelle le tiers symbolique « par lequel s’indique et se nomme le réel, sous l’espèce de la différence, de l’autre et de la mort. Présence enveloppe alors l’absent en elle accueilli mais elle en fait entendre la perte et elle en établit l’absence. Ainsi l’intervalle est-il l’articulation du temps. » [[P.Fedida, p.238]]

La réflexion de G.Maffei va dans ce sens lorsqu’il s’interroge sur la nature de cet espace de séparation entre la mère et son enfant. Investi comme représentant du manque et comme ce qui le provoque, l’objet non-mère porterait les caractéristiques du père. Telle une image-pictogramme qui esquisserait la mise en forme de la figure paternelle et de son schéma relationnel.

Importance de la temporalité dans ce processus : primauté de la constitution de l’unité originaire dans la dyade mère-enfant puis celle du couple parental dans l’esprit de l’enfant.

Au cours de l’entretien, deux espaces-temps se chevauchent: celui du bac, espace libre qui lui offrait une matérialité, un contenant et un contenu pour un travail de symbolisation d’un espace-temps sombre où dominaient les morts: celle de Routica qu’il percevait plutôt comme une petite sœur, de son oncle paternel, de son chien.

Trop distant de sa sœur âgée de 16 ans, il restait le fils unique qui évoluait dans un monde très protégé, ne manquant de rien, hormis d’ un compagnon de jeux qu’il avait perdu à la mort brutale de son oncle paternel, lorsqu’il avait 6ans. Mort qui lui avait été annoncée deux semaines plus tard. Et dont son père ne pouvait encore faire le deuil.

Je ne développerai pas ici le déroulement du suivi de Charly, qui a été un temps où le double imaginaire s’est transformé en la fantaisie d’ image ambivalente, où la rencontre avec une petite anima ont mobilisé tous les déplacements transférentiels. D’emblée, le télescopage des espaces-temps, la certitude d’un suivi antérieur, mon ressenti m’ont interrogée. Serais-je investie par le couple mère-fils d’une position d’absent dans leur monde interne, ceci à des niveaux différents, sorte d’incorporation qui entretiendrait un accouplement d’image dans l’image, empêchant le processus de symbolisation de l’absence? D’autre part, le père de Charly ne pouvait faire le deuil de son frère mort lorsque son fils commençait à parler(vers 6 ans).

Je pense que devant une telle configuration de transfert-contre-transfert, c’est la présence même de l’analyste qui est garante d’un temps d’absence. Le lieu de la transformation est véritablement la rencontre dans le moment présent, le temps de la séance devient le premier don archaïque d’un premier exister pour soi…

Lorsque chacun des parents est porteur d’une problématique de l’absence, l’enfant ne peut entrer dans le processus de symbolisation de l’absence. Absence génératrice de violence et d’angoisse qui traverse le quaternion espace-temps, précipitant la fratrie dans une indifférence, une distanciation, voire un fratricide.


Bibliographie

 L. Carroll

Les aventures d’Alice au pays des merveilles

 B. Chouvier-R. Roussillon

La temporalité psychique

 Dunod

 P.Fedida,

L’absence Ed. Gallimard

 C.G.Jung,

Aïon, Albin Michel

 C.G. Jung,

Ma Vie, Gallimard

 Cahiers Jungiens de psychanalyse n° 29
Séminaire des thérapeutes d’enfants