La fonction transcendante

Fabienne Neuquelman-Denis

Fonction transcendante : aspects cliniques et éthiques

Préambule : Cet exposé se base principalement sur le texte de Jung intitulé la Fonction transcendante (1916) et sur un article d’Aimé Agnel paru dans les cahiers jungiens n°77 (un autre degré de complexité).

Ces textes m’ont accompagnée tout au long de cette année. Le chemin parcouru a ressemblé à une longue méditation, pendant laquelle je suis retournée plusieurs fois aux textes, à l’invitation de mes expériences à la fois d’analysante et d’analyste en formation. Chaque fois, il m’a semblé ressentir ou éprouver, plus que réellement saisir intellectuellement, quelque chose de plus que laissait entrevoir telle bribe des textes, dont le sens et la portée s’approfondissaient ainsi progressivement, jusqu’à s’incarner dans certains rêves.

J’ai donc choisi dans l’exposé qui suit de mettre en lumière, les aspects, cliniques et éthiques, de la fonction transcendante, qui ont directement résonné avec mon expérience personnelle.

Introduction

La fonction transcendante est une première réponse que Jung, partant de sa propre expérience qu’il cherche maintenant à appréhender, apporte en 1916 à la question de savoir que faire avec l’inconscient et comment se confronter avec lui, sachant que :

 la « simple auto observation et l’auto-analyse intellectuelles sont des moyens insuffisants pour établir le contact avec l’inconscient ».

 « le problème thérapeutique fondamental n’est pas d’éliminer la difficulté temporaire, mais de savoir comment faire face avec succès aux difficultés ultérieures », alors qu’ « aucune adaptation n’est réalisée une fois pour toutes ».

Comme le note A Agnel, le texte de la fonction transcendante « témoigne d’une transformation profonde de la conception de l’inconscient » de Jung, pour qui « l’espoir de Freud qu’on puisse épuiser l’inconscient ne s’est pas réalisé ». Jung dit encore : « la vie de l’inconscient continue et produit des situations toujours problématiques ». Pour lui, l’inconscient n’est pas le ça et n’est pas que pulsionnel.

Jung évoque alors le « traitement constructif de l’inconscient », qui délaisse la causalité pour la question du sens et du but et souligne, par exemple, que « l’on ne doit pas chercher le sens du transfert dans ses antécédents historiques mais dans sa finalité », remarque qui, me semble-t-il, ouvre des horizons (couple d’opposés à tenir). La méthode constructive repose sur le symbole, qui «exprime le mieux possible un état de fait complexe qui n’est pas encore clairement saisi par la conscience » et qu’il convient de ne pas traiter dans une perspective sémiotique mais symbolique.

On trouve encore cette phrase dans Psychologie de l’inconscient : « Il existe des matériaux psychiques dont la signification, dans une perspective strictement analytique, est à peu près nulle, alors qu’ils sont d’une grande plénitude de sens si au lieu de chercher à les décomposer, on les confirme dans leurs particularités et si on élargit même leurs allusions significatives ». Ceci engage un rapport très différent aux images, nous y reviendrons.

Cette perspective constructive fournit, nous dit Jung, « la base d’une compréhension de ce processus que je nomme fonction transcendante ».

1) Nature et déroulement de la fonction transcendante

La fonction transcendante apparaît tour à tour comme un processus naturel, une méthode ou encore, l’expression d’une relation entre des éléments de nature différente. Pour rendre compte de sa nature, je citerai de nouveau Jung dans la Psychologie de l’inconscient : la « fonction transcendante constitue un processus naturel, manifestation de l’énergie libérée hors de la tension polaire entre les contraires. Le décours naturel qui spontanément concilie les contraires a été pour moi le modèle et le fondement d’une méthode qui vise à susciter intentionnellement ce qui par nature se produit de façon spontanée et à l’intégrer à la conscience ». Jung théorise et systématise donc ce qu’il a spontanément expérimenté, ce qui éclaire la nature composite de la fonction transcendante.

Si l’on cherche à décomposer le mouvement de la fonction transcendante, il apparaît que dans un premier temps, il s’agit de donner la parole aux facteurs inconscients (cf. présentation de Caroline Montet).

Dans un deuxième temps, si l’on parvient, nous dit Jung, « à donner forme au contenu inconscient et à comprendre le sens du produit formellement constitué », dans une juste mesure, ajouterai-je, entre mise en forme esthétique et volonté de compréhension, « la question se pose de savoir comment le moi se comporte dans ces circonstances. Là commence la confrontation entre le moi et l’inconscient. C’est la deuxième partie, et la plus importante, de la procédure, le rapprochement des contraires et l’apparition et la création d’un troisième élément : la fonction transcendante ». On pourrait dire encore que le troisième terme, généralement un symbole, est le résultat de la fonction transcendante, qui provient de l’union des contenus conscients et inconscients en tant que contraires.

Comme le rappelle E Humbert dans un texte sur l’imagination active (CJ n°13), Jung ne cherche pas à « dénouer une situation par un retour en arrière, mais, en restant dans l’actualité, à obliger l’inconscient à s’objectiver dans une confrontation avec le conscient ».

2) Les conditions douloureuses d’émergence de la fonction transcendante

Il n’est pas inutile de revenir brièvement, avec A Agnel, sur les circonstances de la découverte par Jung de la Fonction transcendante. Parlant de la séparation d’avec Freud, il écrit de la désorientation de Jung : « c’est le contenant monde qui s’effondre alors, le monde dont l’ordre paraissait aller de soi, un ordre qui en fait n’était que reçu, enseigné, donné par l’autre ». Il souligne « la perte (d’un) savoir appris, vécu dans (un) sentiment d’obscurité, d’impuissance et de flottement ».

Et telles sont les conditions douloureuses d’émergence de la fonction transcendante, qu’on parle d’ «ébranlement des certitudes » ou d’ «effondrement des appuis ».
Revenant à la clinique, A. Agnel évoque ce « moment délicat de la thérapie, ce temps où le doute de l’analysant peut atteindre les bases mêmes du transfert jusqu’à remettre en cause le sentiment de confiance qui le rendait possible. Le transfert perd en effet de sa magie lorsque l’analysant se trouve confronté au vide et à la solitude ».

Il me semble qu’il s’agit là d’un moment également délicat pour l’analyste, qui doit résister aux mirages de la bonne mère réparatrice, pour contenir ce vide et cette solitude au lieu de chercher à les combler pour adoucir les souffrances de l’analysant, «enfant perdu ». Il m’apparaît qu’à chaque fois, aussi bien en tant qu’analysante, qu’analyste en formation, c’est notre confiance dans le processus qui est mise à l’épreuve. Je vous livre ces mots de Jung dans Psychologie et alchimie, rappelés par A Agnel, qui m’ont paru propres à nous affermir dans cette traversée difficile : « Le patient doit être seul pour découvrir ce qui le porte lorsqu’il n’est plus en état de se porter lui-même. Seule cette expérience peut donner un fondement indestructible son être ».

A minima, la fonction transcendante suppose un véritable lâcher prise du côté du conscient, pour lequel il s’agit de renoncer au savoir, au contrôle, à la maîtrise pour véritablement entrer en relation avec les complexes et l’inconnu.

Dans ces moments de solitude et d’incertitude, ce qui m’est personnellement souvent venu à l’esprit était que, démunie, j’avais l’impression d’attendre la grâce. J’ai retrouvé ce mot sous la plume de Jung dans Ma vie à propos du rêve de Liverpool. Il dit : « je n’avais aucun savoir au-delà de Freud mais j’avais osé faire le pas dans le noir. Quand survient alors un pareil rêve, on le ressent comme un acte de grâce ». Grâce ou sourire, aurais-je pu dire, forme qu’elle prit un jour pour moi.

Enfin, notons que la fonction transcendante, « propriété des contraires rapprochés », n’apparaît qu’au terme de nombreux conflits, notamment du moi et de son ombre. La tension énergétique, à l’origine du troisième terme, suppose en effet une confrontation des positions. Et Jung de nous dire : « Puisque la voie de l’unification ne se présente guère immédiatement, on devra en général tolérer un assez long conflit qui exige des sacrifices des deux côtés ». Dans le Commentaire du livre tibétain de la grande délivrance, Jung décrit un peu plus longuement ce mouvement et son mode d’action : « Le conflit doit être accepté et supporté. Au premier abord, aucune solution ne paraît possible, il faut patiemment accepter ce fait. La suspension qui résulte de cette situation provoque une constellation de l’inconscient, en d’autres termes l’ajournement conscient suscite une nouvelle réaction compensatrice dans l’inconscient. Cette réaction est alors à son tour rendue consciente. Ainsi, la conscience est confrontée à un nouvel aspect de la psyché ce qui pose un autre problème ou modifie de façon inattendue un problème déjà existant. On appelle tout ce processus la fonction transcendante ».

3) La conversion à l’attitude psychologique ou l’émergence d’une attitude nouvelle

Aimé Agnel, pour illustrer l’expérience clinique, choisit un exemple dans la littérature : la rêverie de Perceval. Perceval, jusqu’alors très extraverti et tourné vers la bataille, doute et « découvre l’existence d’un ennemi intérieur, une ombre ». Appuyé sur sa lance, nous dit-il, « il est en suspens, s’est arrêté et contemple l’aspect du sang et de la neige ensemble. L’image contemplée en silence, dans laquelle il croit retrouver le visage de son ami, semble frayer très lentement la voie à un autre sens, un sens perçu. Rien n’est vraiment compris mais quelque chose est pressenti que seule la rêverie peut permettre d’entrevoir ».

Le moment psychologique, dont il est question, renvoie donc à l’échec de la bataille avec l’ombre qui permet, nous dit Beebe dans une réponse à A Agnel, « à l’anima d’émerger comme symbole du pont reliant les deux mondes ».

Se prépare ainsi « le développement progressif vers une attitude nouvelle » dont Jung nous parle dans Psychologie de l’inconscient. Attitude faite d’introversion, de réflexion et de relation personnelle avec l’inconscient, plus que de connaissance et de maîtrise.

L’émergence de cette attitude nouvelle est favorisée par le symbole. Le symbole, nous dit A Agnel, « formule l’inconnu » et « en réunissant ce que la conscience distingue et singularise, nous pousse à remettre en cause notre mode de compréhension linéaire, sape l’orientation univoque du moi, nous fait penser contre nous-mêmes ».

Nous avons tous, dans nos expériences respectives, rencontré des images qui nous ont ainsi laissé perplexes, tant elles nous semblaient aller à l’encontre de toute logique rationnelle, et dont on sentait la complexité ou la profondeur, ne serait-ce que par la référence à plusieurs niveaux de réalité.

Alors, dans ce qu’A Agnel appelle ces « moments de transcendance », c’est-à-dire «confronté avec une réalité qui le dépasse », le moi est obligé de «faire appel à d’autres fonctions que celles dont il a l’usage et à s’ouvrir à une autre conception du monde, plus paradoxale, incluant la problématique des contraires ». On l’aura compris, la fonction transcendante, qui fait la synthèse entre la personnalité consciente et la personnalité inconsciente, apparaît comme un moment, certainement plusieurs fois renouvelé, du processus d’individuation.

4) Rôle et position du moi

Je souhaiterais maintenant insister sur le rôle et la position du moi. Je m’appuierai sur la réflexion développée par A Agnel en début d’année sur l’évolution de la pensée de Jung à travers ses textes orientaux.

Dans la Fonction transcendante, parlant du deuxième temps du processus, le temps de la confrontation, Jung écrit : « À ce stade, ce n’est plus l’inconscient qui dirige mais le moi ».

ML von Franz, dans un texte sur la fonction inférieure (in Psychothérapie) écrit de la fonction transcendante : « en psychologie jungienne, on ne doit pas se contenter de la laisser nous tarabuster jusqu’à ce qu’on se voit obligé de faire le pas suivant. On se tourne vers elle directement et on essaie de lui donner une forme d’expression par l’imagination active ».

Ces accents héroïques, me semble-t-il, ne doivent cependant pas nous tromper. Ce texte sur la fonction transcendante appartient, rappelons-le, à la 1ère période (1913-1928) identifiée par A Agnel, où le moi, même relativisé, demeure le maître d’œuvre, conception, nous disait-il, qui favorise l’individualisation plutôt que l’individuation.

J’ai, je pense, bien insisté sur la suspension qui préside à l’émergence de la fonction transcendante. Par ailleurs, Beebe nous rappelle que, pour qualifier l’esprit de notre psychologie, le terme de « sacrifice » paraît plus approprié que certains termes relevant plutôt d’un « langage de conquête ». Il introduit alors, dans la conclusion de son texte, la creatura décrite par Jung, dans les 7 sermons aux morts, double poétique du texte sur la Fonction transcendante. « Le moi doit subir une caesura pour devenir creatura », nous dit-il et de conclure que « la creatura accueille la grâce, là où le moi la combattrait héroïquement ou inciterait à la conquête de la conscience transcendante comme récompense du héros venu à bout de ses tâches psychologiques » (partie en nous qui reçoit des impressions de l’inconscient pléromatique et qui réagit psychologiquement à ce que nous recevons).

Alors qu’appartient-il au moi de faire ? quelle doit-être son attitude ?

Dans le commentaire du livre tibétain de la grande délivrance (1939), Jung considère la fonction transcendante comme une « relation dynamique entre le moi et le soi, sans que l’un n’assimile l’autre », la « conscience est impensable sans un moi ». Mais, cette fois, le terme qui qualifie la position du moi est celui de religio (fait de prêter une attention déférente à son expérience), « manière de synthèse, nous disait A Agnel, entre l’attitude de confrontation et celle du laisser advenir ». (par rapport aux philosophies orientales, critique du laisser-advenir taoïste, mais néo-confucianisme Mencius semble assez juste).

On le sait, la conjonction des opposés est une crucifixion et le rôle éthique du moi est de supporter patiemment les opposés, permettant ainsi le passage du plan de la morale à celui de l’éthique. « Il dépend du moi, écrit E Humbert, de prendre la confrontation au sérieux et de la soutenir jusqu’au bout ».

Mais, on l’a compris, « la solution ne lui appartient pas », ce que Jung dans ce même commentaire nous retransmet au travers de son analyse de la croyance de l’Orient à la possibilité de l’auto délivrance, « revendication orgueilleuse » : « La psyché occidentale semble avoir une connaissance intuitive de la dépendance de l’homme à l’égard d’une puissance obscure dont le concours est nécessaire pour que tout aille bien ». Il n’appartient pas au moi de résoudre le conflit entre les valeurs opposées. Il ne peut que maintenir les contraires dans une tension qui ouvre la voie au troisième terme, mais sans lui, pas de conscience. Comme le disait Jung, le conscient reste décisif.

Conclusion

J’aimerais, en conclusion, insister sur ce que Jung nomme, dans Ma vie : « la responsabilité morale à l’égard des images ».

Jung nous rappelle qu’il mit « le plus grand soin à comprendre chaque image, chaque contenu, à l’ordonner rationnellement et surtout, à le réaliser dans la vie. Car c’est cela que l’on néglige le plus souvent. On laisse à la rigueur monter et émerger les images, on s’extasie peut-être à leur propos, mais le plus souvent, on en reste là. On ne se donne pas la peine de les comprendre, et encore bien moins d’en tirer les conséquences éthiques qu’elles comportent. Ce faisant, on sollicite les efficacités négatives de l’inconscient ».

Ce qu’Elie Humbert, à son tour, traduisait ainsi : « La recherche du sens ne consiste pas seulement dans cet effort de compréhension. Elle est plus encore une question personnelle : comment permettre à ce qui vient sous forme imagée d’inspirer l’existence concrète ? ».

L’engagement est cependant aussi essentiel d’un point de vue éthique qu’exigeant.

juin 2007