4 – A la recherche de l’ombre : un travail en cours

Brigitte Allain-Dupré

L’enfer de la vertu

Ma tâche, en conclusion de cette présentation de notre travail, consistera à nous interroger sur ce que nous aurions dit, pensé… à propos de ce rêve. Autrement dit questionner l’actualité du travail sur le rêve pour voir comment elle a pu s’amplifier, se déformer au cours des 79 années qui nous séparent de ce séminaire. Enfin en quelques mots j’essaierai de conclure sur ce que ce séminaire apporte à notre actualité de travail de l’ombre.

Une première compréhension, pourtant fruit de plusieurs lectures, nous avait/ m’avait fait considérer que Jung introduisait une personnification de l’ombre de manière quelque peu forcée dans son interprétation du personnage du beau-frère dans le rêve que nous étudions.

En effet, au cours de la 5° conférence quand Jung nous assène, je cite: « le beau frère a succédé au rêveur dans la direction d’une société commerciale, il l’a donc suivi. Il représente « celui qui nous suit », l’ombre. Et Jung d’ajouter: « L’ombre est constamment ce qui nous suit. »

Bon, oui, d’accord, mais les éléments d’explication à partir de la seule succession du beau frère à la tête de l’entreprise nous paraissaient un peu courts pour lui attribuer dans la rêve la figure personnifiée de l’ombre.

Dans notre dernière séance de travail, nous avons mis cette interprétation jugée elliptique à charge pour Jung de la nécessité de faire la preuve par la clinique quand une notion est en train d’émerger en tant que conceptualisation nouvelle, ce qui est le cas en 1928 quand il écrit dans Le moi et l’inconscient : Comme la nature humaine ne se compose pas seulement de lumière, mais aussi de pas mal d’ombre, il n’y a rien de surprenant à ce que les connaissances conquises dans l’analyse pratique soient souvent quelque peu pénibles et gênantes, d’autant plus gênantes que le sujet se complaisait précédemment dans les convictions et les illusions du contraire. [[ Jung C.G. Dialectique du moi et de l’inconscient p. 53.]]

Et puis une nième relecture en vue de la rédaction de cette note est venue contredire l’opinion précédente. Comme quoi, on n’est jamais assez prudents!
En effet, quand il fait pour nous l’anamnèse de son patient, Jung parsème son observation diagnostique d’éléments psychologiques extrêmement précis qui vont lui permettre ensuite d’assigner à la figure du beau frère la place de support de la projection de l’ombre du rêveur. Et ceci de façon la plus argumentée. Je vais essayer de vous en présenter le cheminement. Il est intéressant, car il nous permet de voir comment Jung extirpe de chaque association et commentaire du patient une valeur psychologique qui viendra nourrir sa position clinique. On est loin d’une écoute flottante!

Tout d’abord, sur le plan anamnestique, Jung nous présente un patient, terriblement susceptible et irritable et par compensation, en même temps, terriblement vertueux.
Jung décrit ce patient qui fréquente les prostituées tout en maintenant l’image d’une respectabilité familiale ( et conjugale) sans faille comme quelqu’un qui est pris dans « un sentiment chronique d’infériorité morale ». Etudiant les réactions qu’un tel personnage produirait sur lui même, Jung commente: « Si je rencontre quelqu’un d’aussi vertueux, je me sens immédiatement expédié en enfer. Je ne me sens pas bien avec les gens terriblement vertueux. »
Comment considérer ce patient aujourd’hui? Sans doute du point de vue des troubles narcissiques, des défenses du soi, pervers au sens que donne Joyce Mc Dougall aux neo sexualités : « Il importe de se rappeler que les néo sexualités servent non seulement à réparer des brèches dans les sentiments d’identités sexuelles et d’identité subjective, mais qu’elles servent inconsciemment aussi à protéger leurs objets internes de la haine et de la destructivité du sujet »[[ Alain de Mijolla, Dictionnaire international d’histoire de la psychanalyse, Paris, Calmann-Levy, 2002, entrée Perversion de Joyce Mc Dougall.]] …

Jung étudie donc la place du beau-frère dans les associations du patient, d’abord au plan de l’objet. Il comprend que le rêveur a introduit son beau frère dans l’affaire commerciale; celui-ci y rentre difficilement, bien que plus doué que le rêveur. En contrepartie, le beau frère a introduit le rêveur dans le monde de l’opéra et de la musique. Ce qui fait dire à Jung, passant du plan de l’objet à celui du sujet: « …à travers ses qualités musicales et son infériorité sur le plan des affaires, le beau frère symbolise un autre côté du rêveur. Il n’est pas aussi efficace que le patient, mais il a un plus : le côté artistique. La musique symbolise une perspective moins sèche pour le rêveur. Elle est l’art de sentir par excellence ».

Mais Jung ne se berce pas d’illusions face à cette art de sentir la musique. Il comprend qu’il s’agit chez son patient du « faire comme si » il appréciait la musique, comme les gens de son rang social.

Et Jung boucle alors son interprétation:  » le beau frère symbolise le côté le moins efficace de cet homme, l’aspect rêveur, émotionnel, de son autre versant. »
C’est à partir de là que Jung comprend que l’invitation faite par le beau frère d’aller au théâtre, « l’invite à la représentation de ses complexes. » Invitation qu’on peut également entendre comme une anticipation du processus analytique affichée dans le rêve inaugural, dira Jung plus loin.

L’idée que le beau frère invite le rêveur à dîner sans les femmes est également analysée du point de vue intrapsychique:  » Le beau frère est comme une deuxième personnalité, inconsciente, qui dans le rêve l’invite à dîner avec lui, sans les femmes. […] Il doit donc laisser ici le facteur émotionnel à la maison ( la femme) ou alors il n’y aura pas d’objectivité.  »

Jung précise à cet égard comme il a été important, techniquement, de maintenir cet homme loin de ses émotions, d’abord, pour qu’il puisse considérer les images de son rêve avec plus d’objectivité, mais aussi pour ne pas être contaminé par une dimension de sensibilité, qui viendrait masquer la prise de conscience de l’ombre. Ne regarder que les faits, comme il dit lui-même. Nous pourrions y revenir, quand nous sommes parfois trop friands de « ressentis »…

La scène du rêve met le rêveur à table, bien qu’il aie déjà mangé. « Manger, en rapport avec le théâtre, signifie l’assimilation des images vues dans le théâtre privé, c’est à dire le matériel fantasmatique ou tout autre matériel révélé par l’introspection. […] ceci représente la visée intentionnelle du traitement analytique.

Quant à moi, s’il s’agissait de considérer ce rêve dans le champ clinique je serais sans doute plus encline à l’entendre dans une conception du négatif au travail, plus actuelle que dans la mise en évidence de figures d’ombre. D’abord, parce que je n’ai pas le talent déductif de Carl Gustav et ensuite parce que je suis pétrie d’une culture psychanalytique qu’il n’avait pas.
Travail du négatif, négatif au travail: pourquoi? Il s’agirait de circonscrire le concept de négatif à qui on fait dire tout et n’importe quoi. Dans Le travail du négatif [[Green A., Le travail du négatif, Paris, Les éditions de Minuit, 1993.]]Green souligne qu’une des ses premières occurrence du substantif négatif est due à Winnicott et qu’elle s’attache à la qualité du transfert. Dans Jeu et réalité à propos du premier analyste de son patient Winnicott souligne je cite: « le négatif qui s’attachait à lui (le 1° analyste) était plus important que le positif qui venait de moi. » La première forme d’expérience du négatif est donc l’envers de l’expérience structurante et positive de la création de l’objet transitionnel et des ressources que celui-ci offre à la séparation.

Pour Green, il s’agirait d’une expérience qui s’étendrait à toute la structure psychique, deviendrait indépendante, c’est à dire complexuelle et caractériserait l’ensembles des relations à l’objet, qu’il soit présent ou non.
 » Vicissitude « négativiste » d’un négatif potentiellement créatif, mais que la souffrance, la rage, l’impuissance auraient travesti et transformé en paralysie psychique  » précise Green. [[Op cit, p.16.]]

Perte du merveilleux auquel le soi prédispose le moi fragile dirait un jungien, nécessaire travail de deuil du héros solaire… mais aussi complexe à tonalité affective négative. Le refoulement est une défense prototypique, insiste Green, il est le modèle général de l’activité défensive et possédant sa personnalité propre ». Qu’on peut compléter et amplifier en précisant qu’il s’agit du refoulement auquel le moi soumet l’ombre, pour s’ériger.

Autrement dit, ce n’est pas la figuration de l’ombre en tant que telle qui me paraît se dessiner dans l’instance du négatif, mais bien son activité sourde dans les différents espaces de psyché inconsciente.
Comment relier ce négatif au travail dans le rêve du patient avec ce que nous en dit Jung?

Si j’avais été l’analyste de cet homme je n’aurais sans doute pas identifié la figure du beau frère comme porteur de l’ombre projetée du patient, mais

 La maladie de l’enfant

 La sortie d’un père dont l’enfant est malade

 Le second dîner alors qu’il a déjà mangé

 Les dossiers de chaise à l’envers

 L’absence de sa femme soi disant chère

 L’injonction à répéter un mot

 Le mot impossible à prononcer

Tous ces éléments du rêve auraient certainement attiré mon attention sur le conflit intra psychique que Jung met en exergue à travers une époustouflante interprétation dialectique des images d’anima et d’ombre apportées par le rêve.
Il me semble qu’aujourd’hui, en tant que jungiens, il nous faut nous différencier d’une certaine approche réductrice et souvent moralisante du concept d’ombre. L’ombre au travail telle que la décrit Jung est une instance psychique vivante avec laquelle il faut compter pour construire une vraie différenciation complexuelle. Elle est l’organisateur de la tension des opposés d’où naîtra le fameux troisième terme. Le troisième terme, c’est la position de sujet, celle d’un moi qui peut se dire à la fois dans son être et non être. Pensons au jeune Jung qui fait l’expérience de son être existant en même temps qu’il peut décrire les aspects d’ombre personnelle et collective que le monde lui renvoie et que lui même est capable d’assumer.

Pour conclure, ce qui m’a cependant le plus frappé dans ces 6 premières conférences est l’inattendu que Jung propose de considérer quand à 3 reprises il s’intéresse aux effets de contamination inconsciente dans le séminaire lui-même, qui sont véhiculés par les thèmes du rêve de son patient, et qui déclenchent des réactions d’animosité entre les participants. « Tragiquement sous évaluée » l’ombre en tant qu’expression des problématiques d’identité et du narcissisme fait retour dans les phénomènes de groupe ou elle trouve un terreau particulièrement propice à sa propagation. Est-ce que notre travail de cette année sur ce thème, choisi à cause de son lien à la crise institutionnelle de l’an dernier nous a rendus plus proches de ces questions… ce n’est pas à moi de répondre.