The Inner World of Trauma

Donald Kalsched – Laurence Lacour

Chapitre 8, Eros et Psyché

Le couple Eros-Psyché constitue une structure archétypique qui illustre le système d’auto-soin du patient traumatisé, avec, dans un premier temps, sa résistance initiale au changement, puis l’acceptation ultime de son inévitabilité.
Comme dans la plupart des contes, l’histoire est celle de la guérison progressive d’un clivage, où ce sont d’abord les aspects aimants d’Eros qui occupent le devant de la scène puis, plus tard, ses aspects destructeurs.

Il illustre simultanément, et c’est ce qui en fait l’intérêt, la dynamique archétypique post-traumatique, le contenant analytique et les différents moments de la relation transférentielle.

Il s’agit donc du sauvetage par Eros d’un moi innocent et traumatisé, Psyché. Celle-ci est si belle qu’elle rivalise de beauté avec la déesse Aphrodite. Ceci constitue d’emblée un indice de «non-personnalisation » de Psyché, notion développée par Winnicott dans son article « Le Corps et le Self » paru dans le numéro 3 de la NRP, printemps 1971 Lieux du corps. Ou encore, pour parler jungien, il s’agit d’un indice d’utilisation défensive du numineux par un moi insuffisamment ancré dans la réalité. Le moi de Psyché est en effet indifférencié, identifié à des valeurs collectives, ici la beauté. Elle est « inflationnée » par le désir des autres, elle porte leurs projections mais son désir à elle demeure inanimé. En guise d’héritage du traumatisme précoce, elle n’a que mépris pour elle-même. A l’endroit du self, il y a du vide. Voici une définition du self par Winnicott, extraite de l’article cité. Il s’agit d’une note à la fin de l’article, la réponse de Winnicott à sa traductrice, qui lui avait fait part de sa difficulté à traduire le terme self : « pour moi, écrit Winnicott, le self, qui n’est pas le moi, est la personne qui est moi, qui n’est que moi, qui a une totalité résultant de l’opération du processus de maturation…….le self est lui-même naturellement logé dans le corps mais il peut, dans certaines circonstances, se voir dissocié du corps ou le corps dissocié de lui ».

Comme c’est le cas dans la plupart des contes, le type de traumatisme subi par l’héroïne n’est pas mentionné. Psyché pourrait avoir le profil de certaines jeunes femmes ayant été victimes d’inceste ou d’abus sexuels, mais aussi de certains patients porteurs de traumatismes ayant généré une symptomatologie addictive, drogue, alcoolisme, boulimie.

Il y a eu chez ces patients une intrusion ou une effraction, physique ou psychique, de ce que Kalsched nomme le « sanctuaire interne », espace de constitution du self à la faveur du processus de maturation. Les symptômes, notamment les symptômes d’addiction mais aussi les somatisations, peuvent être envisagés chez ces patients comme autant de tentatives d’incarnation, « actées » dans une littéralité d’où le symbolique est absent, à l’endroit où le corps et l’esprit se sont dissociés pour survivre au traumatisme. On peut aussi envisager ces symptômes, dans un registre métaphorique qui serait plus proche de celui des enveloppes psychiques, comme de vaines tentatives de colmatage, à l’endroit où le contenant interne a été effracté, empêchant ainsi la constitution d’un bon objet interne.

Le processus à l’œuvre dans le conte et dans l’espace thérapeutique est donc celui d’une quête d’incarnation du « personal spirit » dans le corps. Winnicott propose la notion de « indwelling » en anglais, traduit par « processus d’habitation à l’intérieur du corps ». Habiter son corps. Dans les contes, l’incarnation se présente souvent à travers la métaphore de la grossesse, de la gestation et de la naissance d’un enfant. Kalsched fait également allusion au concept chrétien de « kenosis » qui étymologiquement dit-il, signifie « se vider ». Le Christ, d’abord identifié à l’Un et à la totalité divine, se vide de sa plénitude englobante et totalisante pour se définir, se limiter et se faire homme, s’incarner.

Mais revenons à notre conte : Psyché est inabordable et misérable. Elle est si belle que les hommes en restent sans voix, dit le conte, et qu’ils n’osent pas l’approcher. C’est là une des conséquences du clivage de survie, que de se parer du masque de l’autosuffisance, pour tenir à distance la dépendance archaïque et éviter tout risque de retraumatisation. Le tribut à payer est lourd ; en témoignent l’esprit brisé de Psyché livrée à un monstrueux dragon et l’isolement dont nous entendons si souvent l’aveu douloureux dans nos cabinets.

Aphrodite veut se venger de l’affront subi, d’avoir vu sa beauté divine usurpée par une simple mortelle. Elle ordonne donc à Eros, son fils-amant, de rendre Psyché amoureuse du plus vil des hommes. Au lieu de quoi, le moi aliéné et traumatisé de Psyché est « capturé/captivé » par Eros et transporté à travers les airs. Elle est transportée par lui jusqu’à un palais merveilleux qui, dans un premier temps, est une sorte de « sanctuaire interne », à l’image de celui qui se constitue en réponse au traumatisme. Psyché s’y nourrit de l’ambroisie de son amant jusqu’à ce que son moi soit suffisamment solide pour prendre le risque de se désidentifier de la face positive d’Eros.

Ce cocon nourricier est désincarné en ce qu’il est fantasmatique ; néanmoins, et c’est un paradoxe que Kalsched ne semble pas relever, le corps de Psyché y est largement pris en compte et restauré. Des instances invisibles s’occupent de son corps, le baignent, l’abreuvent et le nourrissent et lui chantent en chœur de merveilleuses mélodies. Et puis elle fait l’amour avec Eros. C’est un cocon intemporel mais pas incorporel. Tout cela n’est pas sans rappeler l’espace et le cadre analytiques dans l’attention et la place particulière qui y est accordée au corps et à ses différents états ; interdit du passage à l’acte certes, invisibilité partielle et présence/absence de l’analyste, mais la position si particulière qu’est le divan, le regard, la voix et l’écoute, tout ce qui fait contact et contenance, interne et externe, de la part de l’analyste.

C’est parce que ce cocon est intemporel que le moi captif de Psyché va pouvoir s’y dissoudre dans les énergies numineuses pour se restaurer. Là où Freud n’aurait probablement vu, nous dit Kalsched, qu’une régression dans la matrice incestueuse, Jung réalisa qu’il y avait là pour le moi régressé une possibilité d’aller plus loin, plus en profondeur, dans les couches collectives du psychisme pour s’y trouver soutenu par les énergies transpersonnelles, énergies contenantes, nous dit Kalsched, et ainsi générer l’espoir que puisse se relancer le processus de développement entravé par le traumatisme. Kalsched voit donc dans ce palais cristallin bien plus que ce que Winnicott nomme le « cold storage », sorte de chambre froide où ce qu’il nomme le noyau isolé du self, se retire dans des circonstances traumatiques ; il y voit une véritable chambre de transformation où le moi traumatisé se voit décomposé en ses éléments de base, dissous en quelque sorte dans le numineux en vue d’une renaissance. Dans notre conte, il s’agit de la dissolution du « je » captif de Psyché en une fusion avec Eros, un abandon de sa personnalité et une inclusion dans quelque chose de plus grand, un « nous » humain/divin. De même, à la faveur des projections et identifications autour de la personne de l’analyste, peut-on parler d’une dissolution des composantes psychiques, des complexes, pour permettre une redistribution et une relance des processus.

Eros est lui-même quête d’individuation, puisque ce fils amant se voit ramené aux affaires humaines grâce à son amour pour cette partie extrêmement blessée du soi. L’amour ne s’éveille véritablement chez le dieu de l’amour que lorsqu’il s’approche de la souffrance et de la limitation. C’est donc l’histoire d’une double transformation, de même que l’est, comme Jung l’a explicitement formulé dans des contextes divers, celle du couple analytique.

Kalsched avance une autre hypothèse, fort intéressante, selon laquelle Eros pourrait bien être lui-même cet esprit personnel et inviolable qui s’est échappé de l’être-soi (selfhood) de Psyché au moment du traumatisme. On pense au retrait et à la dissociation quasi simultanés que décrivent les personnes victimes d’abus sexuels.

Le traumatisme précoce aboutit donc à une inversion du processus d’habitation ou de personnalisation. Les pôles somatique et spirituels de l’archétype se dissocient à des fins de sauvegarde. En réaction au traumatisme, le Soi introvertit ses énergies dans un effort ultime de préservation de ce qui reste de la vraie personnalité en vue d’une rédemption potentielle à l’avenir. Il est replié sur lui-même, pousse vers l’intérieur, « ingrown », et est donc coupé de toute reconnaissance humaine qui lui donnerait vie et parfois au prix de la vie même, le suicide apparaissant alors comme une ultime protection et un geste de survie. Double mouvement donc, qui à la fois protège et persécute. Le Soi se trouve aliéné dans son essence même c’est-à-dire, nous dit Kalsched, la relation : « l’essence du Soi est la relation ». Kalsched donne une jolie définition du Soi « cette totalité potentielle de la personnalité qui cherche continuellement à s’incarner dans le moi et ses relations d’objet ».

Les fragments d’une unité démembrée par le trauma ne peuvent se rejoindre qu’à la condition qu’ait lieu une ouverture aux affects archétypiques et cela se fait à l’occasion d’une relation d’amour et de la relation transférentielle qui, toutes deux, renvoient à des périodes de dépendance précoce. En tant qu’il est perturbation de l’attachement et rupture ou effondrement de la relation de soutien précoce, le traumatisme se trouve remémoré dans le transfert quand se manifeste la dépendance (j’avais écrit « défendance » !) à l’analyste, qui est une mise en échec du système de gardiens internes mis en place pour éviter le besoin d’un autre. Kalsched parle de retraumatisation via le transfert, comme étant souvent le seul moyen qu’a le patient de se souvenir. La dynamique originelle de maltraitance doit se rejouer dans le transfert, c’est, nous dit Kalsched, le seul moyen de réouvrir ou de créer un espace symbolique. Je pense à une patiente qui, systématiquement, après des séances au cours desquelles des contenus particulièrement chargés d’émotions traumatiques ont émergé, fait part à la séance suivante de son sentiment d’avoir été « forcée », alors même que je me suis soigneusement abstenue de toute interprétation et me suis contentée de marquer ma présence et mon soutien. Dans de telles séances, elle revit simultanément dans les contenus qui émergent et dans la conscience de sa dépendance à l’analyste, une réduction à l’état d’objet qui génère un intense vécu de honte. La dépendance à l’analyste est dans un premier temps assimilée à l’emprise des objets internes persécuteurs mais la reprise à la séance suivante, la reconsidération et la reformulation à une autre distance de ce qu’elle a pu ressentir la ramène à son moi, et comme l’écrit Kalsched dans l’article récemment traduit dans les Cahiers, lui redonne le pouvoir.

Mais si Eros est un facteur de transformation, il peut aussi devenir gardien de prison : en effet, l’énergie narcissique nécessairement récupérée par le moi à l’occasion de la fusion Eros/Psyché peut générer de l’inflation et le risque que la libido reste engluée dans le monde souterrain et dans les satisfactions infantiles. Parce que cette bulle de cristal n’est pas seulement un espace de transformation, mais un monde d’abord régi par le fantasme, il peut aussi être le lieu des addictions compulsives et des co-dépendances y compris au sein même de l’espace analytique. L’analyste a à faire preuve d’autant plus de vigilance sur ce point que sa propre dépendance est a priori nettement moins apparente que celle de son patient dans la mesure où elle est « labellisée » activité professionnelle.

Dans cette bulle donc, l’amour est incestueux, antérieur à la différenciation soi-objet, le patient y a accès aux énergies divines et Eros se présente comme un substitut interne à l’autre manquant qui dispense les soins primaires dans la relation précoce. La toute-puissance et le merveilleux y sont fantasmatiquement expérimentés au prix d’un déni de la réalité. L’apaisement procuré par les comportements addictifs, de même que celui quasi « magique » parfois expérimenté au début de la thérapie, n’est que temporaire et laisse la place au vide d’objet interne. Ce qui est recherché à travers les addictions est la jonction entre la réalité et le fantasme mais cette recherche, chevillée à la littéralité, n’aboutit pas à produire du symbolique. Ce qui se produit est une défense provisoirement apaisante contre la réalité, effet que produirait à la longue une thérapie a-conflictuelle. Le cocon thérapeutique doit permettre de se confronter à ses besoins authentiques sans les satisfaire vraiment et en laissant progressivement place, pour reprendre une formule de Winnicott « au monde à petites doses ». L’illusion transférentielle diffère du pur fantasme qui régit le monde encapsulé du trauma en ce qu’elle crée un espace potentiel de « deux en un » et une aire d’expérience entre la réalité interne et la réalité externe d’où peut surgir le tiers, qui augure de la création de la capacité symbolique. Atteindre un lieu où la réalité ne soit pas déniée et où le fantasme garde sa vitalité est, selon Kalsched, le but visé dans la psychothérapie avec les survivants de traumatismes parce que, dit-il, le traumatisme produit justement un effondrement de la tension dialectique nécessaire au maintien et à la création d’expériences porteuses de sens (effondrement des fonctions primaires de contenance). Il s’agit donc de remettre à l’endroit le système archétypique (à l’endroit, c’est-à-dire dans un autre rapport au moi et au monde) pour que la fonction transcendante disloquée puisse exercer son action régulatrice et créatrice de sens. Dans notre conte, la réalité est soigneusement maintenue à distance, hors du monde numineux encapsulé. Cela se manifeste dans l’obsession d’Eros pour le secret le concernant et le maintien de Psyché dans l’inconscience de sa vraie nature. Dans le travail analytique avec des patients ayant subi des traumatises, nous dit Kalsched, rien ne maintient autant « l’addiction transférentielle » du patient que le refus par l’analyste de se laisser un tant soi peut connaître et percevoir en tant qu’être humain. Le refus de divulguer quoi que ce soit de personnel à un patient en besoin désespéré de contact avec la réalité identifie l’analyste au perfectionnisme cruel des persécuteurs internes.

De même, l’incapacité de l’analyste à accepter des sentiments négatifs émanant du patient est-elle prohibitive de l’ouverture de la bulle fantasmatique. Le « charme », le « sort » du transfert ne peut être levé qu’à la condition que s’expriment les limitations de l’analyste dans sa réalité et qu’il ne se laisse pas s’éterniser, par peur ou par refus de la confrontation, l’image idéalisée a-conflictuelle qu’il est susceptible de générer chez son patient. C’est à cette condition que l’ensorcellement peut devenir enchantement, l’illusion d’après la chute.

L’appel de la réalité vient, dans le conte, des sœurs de Psyché qui l’incitent à sortir de l’univers unidimensionnel dans lequel elle vit fusionnée à son amant Eros, et la font accéder à l’ambivalence : « dans le même être, elle aimait le mari et haïssait la bête » dit l’histoire. C’est la curiosité qui va œuvrer à la sortie du palais merveilleux, curiosité dont Kalsched nous dit qu’elle est le moteur de la conscience ; curiosité qui s’exerce du patient vis-à-vis de l’analyste à différents moments du travail et marque à chaque fois un franchissement et une avancée vers le sacrifice dont Olivier va maintenant vous parler.

Travaux du séminaire des membres associés – Samedi 5 mai 2007