The Inner World of Trauma

Donald Kalsched – Laurence Lacour

Du bon usage des contes en psychanalyse. Introduction à la deuxième partie

Donald Kalsched part d’une définition du traumatisme qui s’étend des abus effectifs aux traumas plus cumulatifs qui découlent des non-réponses de l’environnement aux besoins de dépendance dans la relation précoce ; c’est dire que le spectre couvert par la définition est très vaste, ce qui amène d’ailleurs à s’interroger sur la pertinence qu’il pourrait y avoir à envisager la vie psychique dans son ensemble sous l’angle du trauma.

Kalsched nous plonge au cœur des représentations liées au trauma, à travers la description personnifiée de ce qu’il nomme le « système d’auto-soin ». Il s’agit d’une ligne de défenses, archaïques et antérieures aux défenses du moi, défenses primitives ou dissociatives qui empêchent les vécus de l’impensable et assurent la survie psychique post-traumatique du sujet. Ce système se représente en un théâtre interne animé de figures tour à tour persécutrices et protectrices, qui assurent une régulation entre le monde interne et le monde externe et dont l’objectif ultime est d’éviter tout risque d’exposition à un nouveau traumatisme ; il en résulte un arrêt du processus de développement et de la créativité, toute opportunité de vie étant alors écartée comme potentiellement traumatique.

L’approche de Kalsched est spécifiquement jungienne dans l’usage qu’il fait de la dynamique de l’image, à l’œuvre dans les mythes, les contes, les religions et les processus thérapeutiques, autour de la question centrale du lien entre l’humain et le divin ; cette question se décline dans le lien entre le numineux et le temporel, mais aussi entre le corps et l’esprit, entre le moi et le soi, le réel et l’imaginaire ; autant de domaines où les dissociations et les clivages oeuvrent à la survie post-traumatique. L’histoire de Noé et de son arche illustre ce qui advient du monde interne du patient traumatisé ; la dévastation, l’annihilation radicale, à l’exception d’un noyau de vie encapsulé, miraculeusement préservé et retenu à tout prix. Ce noyau de vie, qu’il nomme « personal spirit » est défini ailleurs comme « l’essence mystérieuse qui anime la personnalité ». On pourrait le rapprocher du « noyau isolé du self », tel qu’il est défini par Winnicott dans son article « Communication et non-communication », dans l’ouvrage Processus de maturation chez l’enfant.
Kalsched se montre d’une certaine manière plus jungien encore que Jung, en ce qu’il élabore la dynamique interpersonnelle qui seule permet à ces processus de s’incarner. Comment relier au monde humain ce noyau encapsulé et maintenu en survie provisoire grâce aux seules énergies transpersonnelles ? Le processus d’individuation est d’abord envisagé comme un processus d’incarnation et c’est cette dimension-là qui est particulièrement précieuse pour notre pratique d’analystes.

Particulièrement précieuse parce que souvent le traumatisme n’a pas trouvé d’espace psychique pour se représenter, le matériel refoulé se trouvant relégué dans le corps des patients ou dans des fragments psychiques recouverts d’amnésie. Le théâtre auquel nous convie Kalsched, notamment dans l’usage qu’il fait des contes et des mythes nous est alors précieux, à nous analystes, pour faire et proposer de l’image et pour nous orienter dans l’écoute d’un monde interne ravagé par le trauma et souvent marqué par la pauvreté des représentations personnelles.

Kalsched repère donc dans la plupart des contes et des mythes un processus en deux étapes, un pattern universel qui aboutit à un dénouement des clivages et une relance de la dynamique d’individuation/incarnation entravée. Ce pattern est également repérable dans la dynamique transférentielle ; en effet l’espace thérapeutique permet qu’autour de l’image de l’analyste soient mobilisés, dissous, refondus et redistribués, là aussi en deux étapes, les dissociations qui assuraient certes la survie mais parfois au prix de la vie même.

Pattern des contes

Le traumatisme à l’origine du conte n’est pas toujours décrit mais plutôt la stérilité de la vie qui s’ensuit. D’emblée nous sommes en présence de deux mondes clivés, d’un côté le quotidien en cendres, de l’autre l’enchantement.
Ainsi Cendrillon par exemple, n’a-t-elle pas accès au potentiel « merveilleux », pas plus que le Prince Charmant n’a accès au potentiel de transformation inhérent à la souffrance humaine. C’est le chausson de verre, objet transitionnel tout à la fois humain et divin qui va symboliser la réunion des deux mondes.
Dans les contes, le monde humain de la misère ou de l’innocence existe en contrepoint d’un autre monde, représenté par des pouvoirs transpersonnels souvent introduits par un personnage intermédiaire entre deux mondes, sorcier, trickster, « daïmon » ou encore analyste. Le héros ou l’héroïne du conte, innocent et traumatisé est dans un premier temps ensorcelé par cette entité transpersonnelle ambivalente. Il se voit alors prisonnier d’un sort et enfermé dans un lieu magique, sorte de « sanctuaire interne » nous dit Kalsched, c’est la première étape. Ce sanctuaire peut s’avérer une « chambre de transformation » à la condition de réussir à s’ouvrir vers l’extérieur (c’est la deuxième étape).
Le combat du conte va consister à libérer le héros de ce sort tragique en apparence et de le transformer en un enchantement de vie, vivre « heureux après tout » comme on dit en anglais.

En termes cliniques et transférentiels : dans un premier temps, le moi traumatisé est ensorcelé et vit une identification incestueuse à l’analyste. C’est ce que Kalsched relie à la notion alchimique de « moindre conjonction » et qu’il définit comme une « union entre deux substances insuffisamment différenciées et donc hautement instables ». Ce stade d’ensorcellement préliminaire nous dit Kalsched est un stade de « deux en un », une dualité, préalable à la constitution d’un tiers. Cette régression bénigne est nécessaire voire indispensable au moi traumatisé, mais elle présente nous dit Kalsched, le risque de s’y engluer ; c’est le cas notamment, quand l’analyse devient une addiction. Autre risque, c’est que le sujet traumatisé ne supporte pas de vivre cette nécessaire dépendance. Ce sont d’ailleurs souvent les patients qui vivent des addictions qui sont les plus prompts à vouloir s’enfuir face à l’éventualité d’une telle dépendance. S’ils ne prennent pas la fuite, la probabilité est grande qu’ils développent un transfert excessivement dépendant, illusion peut-être nécessaire pour un temps, pour amorcer la relance des processus du patient mais aussi illusion dangereuse en ce qu’elle est génératrice d’inflation pour l’analyste…

L’ouverture au tiers (deuxième étape) nécessite le sacrifice de cette moindre conjonction gratifiante, ce que Winnicott nomme la « lune de miel » des premières séances et de l’identité « divine », via des retraumatisations au sein de l’espace analytique. Ces retraumatisations se jouent souvent autour du cadre, avec une introduction progressive de la réalité et de la temporalité. Ainsi va s’opérer une sortie de la participation mystique d’avec l’analyste, le retour du « personal spirit » dans le corps avec l’irruption des affects et des pulsions et l’ouverture à des relations dans la vraie vie.

Travaux du séminaire des membres associés – Samedi 5 mai 2007