The Inner World of Trauma

Donald Kalsched, Olivier Cametz

Introduction à la 2ème partie et chapitre 8

Avant d’en venir à la lecture clinique faite par Kalsched de cette seconde partie du mythe, rappelons que les défenses archétypiques sont activées par le système d’auto-soin à l’aide de deux mécanismes distincts : d’une part ce système cherche à préserver une partie du Soi en « bon état » par encapsulation. Cette partie d’avant le traumatisme psychique reste régressée et se trouve isolée de l’autre partie du Soi. Sur cette autre partie, en « mauvais état » s’exerce un mécanisme de destruction, de désorganisation par effet de clivage et de dissociation. De solides barrières sont ainsi érigées entre les différents compartiments de la psyché et ceci afin d’éviter une retraumatisation .

Maintenant revenons au mythe, nous sommes au moment où la déesse Aphrodite déchaine sa fureur en découvrant la trahison de son fils Eros. Sur un plan clinique, l’émergence de cette agressivité découle de la mise en relation des parties du Soi qui ont été jusque là maintenues clivées. En effet le Moi traumatisé a été pris en charge par les défenses archétypiques, et les affects d’agressivité qui résultent de la rencontre entre les parties jusqu’ici dissociées de la psyché peuvent être compris comme des résistances à l’incarnation et à la prise de conscience pourtant nécessaires.

Selon Kalsched, Aphrodite et Eros sont encore à ce moment du mythe deux éléments d’un couple indifférencié. La fureur d’Aphrodite est un relais de celle d’Eros qui a lui-même été trahi par Psyché. C’est seulement après que cette colère ait pu s’exprimer, telle qu’on la retrouve à travers les diverses humiliations qui sont infligées à Psyché, que les sentiments d’amour peuvent apparaître de la part du couple Eros/Aphrodite.

Il ne faut donc pas perdre de vue que pour le psychisme traumatisé l’intégration des parties clivées est de l’ordre de l’inimaginable, et partant, que le système d’auto-soin n’a de cesse de s’assurer que le clivage nécessaire à une pseudo-adaptation est efficace. C’est ainsi qu’agit le couple Aphrodite/Eros avec ses énergies numineuses à la fois protectrices et persécutrices.
Ce scénario mythique nous donne une amplification du processus à l’œuvre au niveau de la totalité représentée par le Soi et le Moi sous son emprise, quand le trauma n’autorise pas l’incarnation, la personnification. L’aspect sombre du Soi, c’est à dire la partie défensive au service de la survie psychique, ne peut se connecter à l’aspect lumineux, c’est à dire à la partie individuante, et reste retenu dans l’archaïque, l’inhumanisé, rebelle à tout changement. C’est seulement par l’apparition progressive d’une tolérance aux affects douloureux grâce au processus thérapeutique, que l’incarnation deviendra possible, et que les aspects clivés du Soi commenceront à s’intégrer à la personnalité. Mais c’est un processus qui suppose qu’analyste et patient acceptent de se confronter à ce que Kalsched dénomme la furor therapeuticus, fureur représentée dans le mythe par le déchainement de la haine d’Aphrodite lorsqu’elle réalise que son fils s’est abaissé à aimer une simple mortelle.

Dans cette seconde partie du mythe, Psyché n’a plus d’autres possibilités que d’accepter son destin. Elle se soumet donc volontairement à la vengeance de la déesse offensée. Symboliquement elle renonce à la beauté dont elle a dépossédée Aphrodite au début du mythe, et rend donc son bien à la déesse.
C’est grâce à ce sacrifice volontairement consenti qu’un processus d’humanisation va pouvoir se développer. En faisant l’expérience de la peine et de l’humiliation Psyché laisse advenir une dimension d’elle-même inconnue jusqu’ici. Elle assume la souffrance qui s’empare d’elle quand Aphrodite lui impose une tâche impossible, et à chaque fois cette souffrance est attenuée par une intervention miraculeuse. En d’autres termes l’énergie archétypique coopère et guide le développement du Moi. On notera également que ce renversement n’est devenu possible qu’après que Psyché ait fait le sacrifice de son identification avec la déesse Aphrodite.
Jung s’est intéressé à un sacrifice similaire, celui du Christ sur la croix. Dans le Vocabulaire, à l’entrée du concept sacrifice Aimé Agnel nous rappelle que dans les Racines de la conscience, Jung montre que le Christ, symbole du Soi « en nous contraignant au sacrifice de nous-mêmes, accomplit sur lui-même l’acte sacrificiel », permettant le passage d’un état potentiel à l’état réel d’incarnation, c’est à dire de l’état inconscient de projection à l’état de conscience. L’incarnation du Soi, nous dit-il, est « un acte de réflexion sur soi, de rassemblement de ce qui était dispersé et jamais mis en liaison mutuelle, et une confrontation avec soi-même dans le but de devenir pleinement conscient ».

On retrouve ici le mécanisme décrit par Kalsched lorsqu’il souligne l’importance de la mise en relation au cours du processus thérapeutique des parties dissociées du Soi.

Le sacrifice est donc un acte de volonté conscient en même temps qu’une « manifestation spontanée du Soi. » Le choix du terme sacrifice, nous dit Elie Humbert, vient marquer que « la séparation, le deuil, la castration ne sont pas seulement des coupures et des pertes mais appartiennent, à condition d’être vécus jusqu’au bout, à un processus de transformation ».
Pour le Christ comme pour Psyché c’est un moment de désillusion, le passage par la position dépressive nous dirait sans doute Mélanie Klein. Ce moment de désenchantement dans le mythe correspond paradoxalement à une intégration, car cette initiation à la souffrance va servir à reconstituer le lien fondamental qui avait été rompu entre la dimension humaine et la dimension divine.

L’attitude de Psyché faite d’humilité et de vulnérabilité tempère le sadisme d’Aphrodite. Cette dernière tout en la regardant souffrir, commence à secrètement coopérer avec le projet de Psyché de retrouver Eros pour s’unir à lui. Kalsched repère ce travail à l’œuvre dans le fait qu’Aphrodite accepte avec une certaine perplexité l’achèvement des tâches réputées impossibles pour une simple mortelle , et dans le fait que les énergies archétypiques positives soient constellées à chaque fois que Psyché désespère de pouvoir faire ce qui lui est demandé.

Winnicott nous dirait que la toute- puissance infantile est progressivement abandonnée à chaque fois que la déesse de l’histoire détruit son objet et que l’objet, c’est à dire Psyché, survit à ses attaques. L’objet aimé est détruit et acquière ainsi sa valeur en survivant à la destruction.

Les conditions sont maintenant réunies pour que s’engage le processus de guérison. Les défenses érigées face au traumatisme du début du mythe, cèdent la place à la dimension de fécondité : Psyché est enceinte. Pour Kalsched cet enfant dont le prénom sera Joie ou Volupté, correspond au tiers manquant à la dualité Eros/Psyché et s’apparente cliniquement à une capacité symbolique en train de se restaurer.

Mais avant que le doute et la souffrance aient été dépassés Psyché doit se conformer aux instructions d’Aphrodite et faire l’expérience de l’humanisation par le défaut de curiosité. Lorsqu’elle revient des enfers avec la boite contenant les onguents de beauté de Perséphone, elle succombe à l’envie de connaître les secrets esthétiques de la déesse des enfers. L’identification à la divinité est encore très tentante. Mais cette fois la vengeance des dieux sera modérée puisqu’elle paiera sa curiosité simplement du prix d’un profond sommeil. Entre temps Eros a également été transformé et humanisé par sa blessure, ce qui l’autorise à faire son retour dans l’histoire en réveillant facilement Psyché.

Le dernier acte du mythe insiste sur la dimension symbolique du lien rétabli entre le monde des humains et celui des divinités. C’est Zeus en personne qui est requis pour la bénédiction de l’union d’Eros et Psyché, et c’est également lui qui décide de faire boire de l’ambroisie à Psyché pour la rendre immortelle et s’assurer ainsi que leur mariage sera éternel. Mais maintenant que les deux époux sont immortels le mythe s’achève sur un paradoxe, en signifiant que la nature de leur fille Joie est à la fois humaine et divine.
Quand ils étaient dans leur palais de cristal Eros avait mis en garde Psyché contre sa curiosité. Mettre son visage en pleine lumière aurait pour conséquence de lui donner une enfant mortelle. Autrement dit si Psyché souhaitait voir Eros tel qu’il était, dans sa dimension d’altérité, elle en paierai le prix de la finitude, d’une limite posée à la vie. Ou bien elle pouvait au contraire s’assurer de l’immortalité de son enfant et de celle de son époux en restant tout bonnement inconsciente.

Psyché a pris le risque de la disparition de son amant divin en découvrant son aspect daïmonique sans que cela ne l’empêche d’être élevée au rang de déesse de l’Olympe.

Nous pouvons décoder avec Kalsched cette péripétie du mythe comme une précieuse recommandation de ne pas s’en laisser compter par les dieux, tout particulièrement quand ils sont les représentants archétypiques de figures d’auto-soin qui éloignent du vivant.


Bibliographie

 Elie Humbert,

Jung, Paris, Hachette Littérature, 2004.

 C.G. Jung,

« Le symbole de la transsubstantiation dans la messe », Les Racines de la conscience, Buchet/Chastel, 1971

 A.Agnel et all.

Le Vocabulaire de C.G.Jung, Paris, Editions Ellipses, 2005

 Donald Kalsched,

The inner world of trauma. Archetypal defenses of the personal spirit,London, Brunner-Routledge, 2003

 Donald Kalsched,

« Le traumatisme précoce et ses aspects daïmoniques », trad. F.LeHénand, Cahiers Jungiens de Psychanalyse, N°119-120, Octobre 2006

 « Le monde interne du traumatisme à l’épreuve d’un groupe de travail »,

Cahiers Jungiens de Psychanalyse, n° 117, Mars 2006

 H.Kohut,

Le Soi, Paris, PUF, 1971

 D.W.Winnicott,

De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1980
Travaux du séminaire des membres associés – Samedi 5 mai 2007