The Inner World of Trauma

Donald Kalsched – Olivier Cametz

Introduction à la 2ème partie et chapitre 8

Pour nous permettre de saisir ce dont il veut parler, Kalsched évoque un patient qui se demande en séance pourquoi il se sent si attiré par une jeune femme, bien qu’il s’en défende en essayant coûte que coûte d’avoir d’autres aventures ; aventures dont il se plaint qu’elles le laissent sur une impression de superficialité. Après réflexion ce patient en déduit qu’avec la jeune femme qui lui plaît tant, il éprouve un sentiment de fort potentiel de vie, qu’il n’éprouve avec aucune autre. L’expression potentiel de vie est ici à entendre comme possibilité de se développer, en existant authentiquement aux côtés de quelqu’un.

Ce sentiment que la vie est prometteuse, sentiment partagé avec un ou une autre que l’on aime est ce que à quoi certains patients ne peuvent accéder, car leurs dispositions à le faire ont été sévèrement contrariées dans l’enfance et ce, de façon particulièrement traumatique.

Pour l’enfant qui dispose d’un environnement favorable, en particulier d’une mère facilitant l’accordage entre la réalité externe et la spontanéité de son petit, le véritable self se relie naturellement au monde environnant. Pour Winnicott ce processus de maturation est mis en échec lorsque les fonctions de contenance et de médiation font défaut, et laissent l’enfant immature aux prises avec une angoisse d’anéantissement et une expérience de dépendance totalement échouée. L’effondrement de ces fonctions psychiques primaires et primordiales vient gravement menacer l’existence du self ; self qui correspond pour Winnicott au noyau central de la personnalité, au « potentiel hérité » d’un individu qui doit s’incarner et s’actualiser dans un « schéma corporel personnel ».

Dans cette situation de traumatisme, le lien avec le monde a été rompu, l’autre maternel ou parental ne l’ayant pas suffisamment médiatisé.

Pour Kalsched la psychanalyse décrit valablement ce qui se produit dans la situation de trauma psychique, mais elle néglige selon lui l’aspect transpersonnel ou tout au moins la psychanalyse interprète cet élément transpersonnel comme relevant exclusivement de la toute puissance infantile, ce qui met de côté la prégnance et l’importance du numineux dans l’expérience humaine. Dans un article publié dans les Cahiers il dit très clairement : « je tente de jeter un pont entre les travaux de chercheurs tels que Winnicott et Bolwby et une pensée jungienne plus classique. Je pense que nous avons besoin d’une théorie du développement qui intègre la dimension numineuse de la vie psychologique. Il y a eu trop longtemps un clivage entre l’approche développementale, clinique, et l’approche archétypique, classique. »

Du point de vue jungien le processus miraculeux qui permet l’émergence dans le développement humain des potentialités latentes peut être envisagé avec en arrière plan théorique le processus archétypique. Ce processus, Kalsched le revisite dans la mythologie et la religion, qui l’une comme l’autre renvoient à la question de la relation entre le divin et l’humain constellée dans les situations de souffrance humaine. Par sa démarche il m’a semblé qu’il tentait de comprendre comment se connectent le monde archétypique avec ses énergies numineuses et le monde banal, routinier, limité par le temps et l’espace, en s’intéressant à la transition qui opère entre ces deux mondes pour tout individu.

Jung est celui qui répond à cette question de l’articulation entre les mondes divin et humain à partir d’une compréhension profondément spirituelle, dont rend compte sa notion de fonction transcendante. Jung propose ce concept pour décrire la mise en relation paradoxale du conscient et de l’inconscient conçus comme des opposés. Cette fonction complexe est dite transcendante car « elle franchit la distance séparant le conscient de l’inconscient ; si le conscient est dans une position trop unilatérale, l’inconscient tend spontanément à rétablir l’équilibre dans la psyché par la création d’un symbole ». Ainsi lorsque les opposés peuvent être maintenus en tension, la psyché en produit une synthèse qui les transcende, un troisième terme qui est le symbole.

Mais Kalshed nous invite à nous référer aux travaux des autres théories psychanalytiques car si celle de Jung rend parfaitement compte de l’aspect numineux de l’expérience humaine, elle a quant à elle le défaut d’en négliger quelque peu les considérations interpersonnelles.

Les théoriciens du self posent en effet la question différemment. Ils se demandent comment le self grandiose et omnipotent de l’enfant, se transforme graduellement en un self autonome et cohérent. Comment passe-t-il d’une totale dépendance au regard de l’autre et d’une propension au morcellement, à un sentiment de confiance suffisant et à une régulation interne qui lui donne la possibilité de différer? La réponse de Kohut est que ce self omnipotent passe par des phases de désillusion qui permettent la « transmutation » de cette structure archaïque grandiose en une structure psychique adaptée à l’environnement. Ce processus est possible pour autant que l’enfant ne perde pas le contact avec l’objet-self, c’est à dire la mère qui reçoit ses projections jusqu’à ce que celles-ci perdent leur caractère idéalisé et deviennent suffisamment adaptées à la réalité.

Les théoriciens de la relation d’objet, se demandent eux comment à partir de l’unité indifférenciée mère-enfant émerge une véritable capacité de symbolisation à la suite de l’expérience de la séparation. La réponse de Winnicott est qu’une mère suffisamment bonne est garante d’un espace transitionnel où le monde subjectif omnipotent de l’enfant pourra intégrer petit à petit le monde objectif de la réalité par l’intermédiaire d’un Self véritable.

La question du passage d’un monde à l’autre suppose donc une transcendance pour Jung, une transmutation pour Kohut, une transitionnalité pour Winnicott et enfin un transfert pour Kalsched, transfert dans lequel les deux mondes du patient viennent se projeter, se consteller sur l’analyste.

C’est du fait de la traumatisation de l’enfant au cours de cette période où la psyché s’organise que la transition entre monde archétypique et monde externe ne peut se faire. C’est ce bouleversement traumatique qui induit précocement dans le psychisme infantile un monde peuplé de personnages que Kalsched a qualifié de daïmoniques. Ces objets daïmoniques « ne sont pas issus de l’intériorisation d’objets externes, mais correspondent à des personnifications archaïques et archétypiques. Ce sont des fantasmes inconscients qui sont liés aux pulsions d’amour et de haine les plus instinctives du psychisme humain. Mélanie Klein a mis en évidence que ces fantasmes inconscients primordiaux étaient présents dès la naissance et qu’ils sont des organisateurs psychiques de l’expérience du nourrisson ». Ces êtres daïmoniques constituent un contenant pour l’angoisse de néantisation ressentie par l’enfant traumatisé et se présentent pour Kalsched comme des défenses archétypiques de l’esprit personnel (personal spirit). Il écrit : « le traumatisme forclos l’espace transitionnel et dans le même temps – si notre analyse est juste – il disloque la fonction transcendante dont dépend la capacité symbolique. Le moi affaibli de la victime d’un traumatisme ne peut supporter la tension avec l’inconscient, que Jung considère comme nécessaire à la production d’un symbole vivant. Les êtres daïmoniques du monde interne semblent perdre leur fonction de médiation et se mettent à obstruer de manière défensive les canaux de la vie psychique interne. Au lieu de créer des liens entre les éléments internes de la vie de l’esprit et du corps, ils se mettent à attaquer les liens dans le monde interne et à encapsuler ce qui reste. L’effet naturel de liaison de l’archétype s’effondre ».

Kalsched s’interroge sur le processus par lequel le monde transpersonnel archétypique se relie de manière dialectique au monde de la réalité commune de sorte que la vie soit chargée de sens et non de résistances. Et pour savoir si ce processus a une chance de reprendre après avoir été endommagé, il propose une lecture des contes et de la mythologie qui décrit à la fois ce qui s’est passé dans la psychisme du patient victime de traumatisme mais également ce qui se passe, ce qui est actualisé dans la relation analytique entre ce même patient et l’analyste.

Pour trouver une description assez fidèle de ce qui se passe dans le monde interne du trauma, Kalsched prend un exemple dans l’Ancien Testament : quand Yahve, scandalisé par les excès de l’homme fut obligé de détruire la terre, il s’assura qu’une partie de la création serait sauvée. Cette partie fut confiée à Noé pour qu’il préserve avec lui dans son arche tous les animaux de la création. Kalsched établit un parallèle avec le monde intérieur de la psyche traumatisée, qui n’est plus que ruines et désolation, à l’exception d’un noyau encapsulé dans lequel niche un fragment de vie préservé à tout prix.

Pour illustrer ce que les mythes et la religion ont désigné par monde humain distinct du monde divin, Kalsched évoque la mythologie grecque. Dans l’histoire de Déméter et Perséphone, Déméter et sa fille, initialement appelée Koré, se promènent en cueillant des narcisses lorsque Hadès, le dieu des enfers, surgit pour enlever la jeune fille et l’emmener dans son royaume souterrain, qui représente selon Kalsched le monde archétypique inconscient. De manière similaire à ce qui se passe dans la psyché traumatisée, les défenses archétypiques entraînent ce qui reste du Soi traumatisé vers la noirceur du processus inconscient dans le royaume des enfers. Pendant ce temps, Déméter qui représente l’aspect fécond de la vie humaine, erre à la recherche de sa fille. Rendue inconsolable par la disparition de Koré, elle se retire dans son temple et prépare sa vengeance. Elle ne permettra aucune récolte sur terre tant qu’elle n’aura pas revue sa fille. Pour mettre un terme à la crise qui en résulte, Zeus décide d’envoyer Hermès au royaume des enfers et obtient d’Hadès qu’il rende sa reine maintenant prénommée Perséphone. Mais avant d’accepter que sa femme retourne sur terre Hadès lui fait manger un fruit rendant leur union indissoluble. Cela pour signifier que les deux mondes divin et humain, sont unis à jamais. Perséphone appartient aux deux mondes et devient le lien entre l’humain et le divin. L’équilibre est retrouvé, la rupture traumatique est soignée.

Kalsched considère que l’analyste se tient face à la vie psychique du patient comme un passeur ayant pour tâche de réunifier deux mondes qui ne peuvent pas communiquer, où qui communiquent dans une absolue stérilité. Dans la psychopathologie du trauma ces deux mondes ont été clivés, séparés et n’ont pas permis aux potentialités de la vie psychique de se développer. En particulier ce que Kalsched nomme l’esprit personnel (personnal spirit) et que l’on peut comprendre comme la partie psychique la plus individuelle et la plus précieuse pour chaque être humain n’a été préservé qu’au prix de défenses archaïques, archétypiques très coûteuses en terme de vitalité , et très invalidantes en terme d’individuation.

Nous allons voir maintenant comment le mythe d’Eros et Psyché est une illustration du système d’auto-soin archétypique avec son sauveur/persécuteur d’un moi traumatisé.

Travaux du séminaire des membres associés – Samedi 5 mai 2007