La dérangeante diversité des registres de l’ombre

Claire Dorly

Introduction

Parmi les analysants qui viennent me voir parce que je suis jungienne – ils sont peu nombreux- et parce qu’ils lisent Jung il en est qui évoquent spontanément l’ombre. C’est un concept imagé qui peut séduire par sa trompeuse simplicité. L’ombre c’est ce qui fait obstacle aux relations avec autrui, c’est tout ce qu’il y a de déplaisant en nous. Un analysant, lors des entretiens préliminaires, m’a exposé à quel point la lecture de Jung « l’émerveillait » en ceci que les éléments destructeurs et sombres de la nature humaine ne le sont que parce qu’ils sont « empêchés »… Le mythe de la rédemption par le devenir-conscient qui traverse toute l’œuvre de Jung peut ainsi entraîner des effets pervers, l’ombre de la théorie de l’ombre pourrait-on dire, la pensée qui ne nomme que pour mieux nier…

Bien que l’ombre soit un des concepts emblématiques de la pensée de Jung, il est d’apparition relativement tardive, au cours des années 1930. Pour Aimé Agnel que je cite : « Tout se passe comme si Jung,après avoir décrit les expériences limites de son autoanalyse et avoir trouvé en Orient une première préfiguration du soi, avait ressenti la nécessité de relier l’univers archétypique qu’il venait de découvrir au monde plus terre à terre des complexes et en particulier à la personnalité inférieure, l’ombre ». [[Aimé Agnel Jung la passion de l’autre Milan, coll. Les essentiels]]

Le style de Jung change selon qu’il évoque les diverses manifestations de l’ombre. De phénoménologique et clinique lorsqu’il s’agit de l’ombre personnelle, il devient charismatique et prophétique lorsqu’il décrit l’ombre collective et enfin quasi théologique lorsqu’il envisage l’ombre comme le mal absolu. Ces différences sont révélatrices de la diversité des registres de l’ombre. Cette diversité, parce qu’elle est le reflet de l’hétérogénéité du psychisme, dérange une pensée qui voudrait comprendre en reliant et en organisant. Je vais donc exposer ici le dérangement d’une pensée qui n’a pas pu éviter la contamination par l’ombre, l’espoir déçu d’une belle articulation entre des types d’expériences finalement très différentes.

Séparation, différenciation et problématique du double

Dans « L’esprit Mercure » [[Essais sur la symbolique de l’esprit p. 63]] Jung montre comment le développement de la conscience humaine est une nécessité phylogénétique et comment l’augmentation de la clarté de la conscience entraîne nécessairement l’assombrissement de la partie la plus faible de l’âme. Il en résulte au sein du psychisme une fissure qui est projetée sur la représentation du monde. Il s’agit d’une scission entre les puissances de la lumière et des ténèbres.Cette toute première scission constitue la base des mythes de création repris par les systèmes religieux. Marie Louise von Franz dans son ouvrage sur les mythes de création explique comment, une fois créé, l’œuf cosmique est divisé en deux parties : le ciel et la terre. Une rupture est nécessaire au sein de la totalité primitive pour que quelque chose puisse émerger. De même dans d’autres cosmogonies le Père-Ciel et la Mère-Terre sont unis dans une étreinte sans fin, formant une syzygie dans laquelle il n’existe aucun espace d’où pourrait naître et croître un germe de nouveauté.

Le premier acte de création consiste donc en une séparation de ce couple divin qui éloigne suffisamment les partenaires l’un de l’autre pour que naisse entre eux un lieu où puissent se développer les autres êtres. Le début du récit biblique de la création dans la Genèse parle aussi du souffle d’Elohim qui sépare le tohu-bohu initial en lumière et ténèbres. Ainsi l’ombre phylogénétique commence-t-elle avec la différenciation de la conscience, ou encore la sortie du Plérôme, état originel où rien n’est encore advenu et où, pourtant, tout est présent à l’état virtuel.

L’hypothèse développée par Marie-Louise von Franz part d’une conception selon laquelle les contenus inconscients sont à l’état neutre – « intégrés » dirait Fordham- et que lors de leur migration vers le seuil de la conscience, ils se dédoublent et se personnifient

Ce sont ces transformations qui seraient à la base des figures mythologiques de jumeaux, de frères ennemis,de double maudit type Dr Jekyll et Mr Hyde. Je ne peux pas entrer en détail dans la question si complexe et si vaste du double.Je voudrais seulement m’arrêter sur deux états du double. D’une part le double obscur, personnification des aspects souvent pulsionnels que le moi ne peut assumer, et d’autre part ce qu’Aimé Agnel, citant Jung, appelle « l’ami intérieur » qui est dans le registre du soi. [[Aimé Agnel L’autre du double Cahiers jungiens de psychanalyse n° 85 p. 86]]

Ce double représente la personnalité future, l’autre que nous pourrions devenir. « Certains patients en parlent ou en rêvent comme d’une personne tout à la fois familière et étrangère, plus grande et plus forte qu’eux-mêmes, qui les observe dans une attitude neutre ou énigmatique, et qui, plus avancée qu’eux, les précède ou les guide dans la voie problématique de l’individuation ». Comme souvent en travaillant les textes de Jung, on est amené à se demander quelles sont les racines corporelles de ces expériences. Un exemple- certes limité mais non sans intérêt- nous est fourni par les expériences extra-corporelles et l’autoscopie d’origine neurologique étudiées récemment par une équipe genevoise de recherche clinique en neurosciences. [[ O. Blanke, T. Landis, L. Spinelli, M. Seeck :Out of Body experience and autoscopy of neurological origin, Brain 2004 ; 127, p. 243-258]]

Le phénomène de « sortie du corps » a été popularisé dans la littérature concernant les expériences de mort imminente au cours desquelles il survient fréquemment. Mais les circonstances de son apparition ne se limitent pas à l ‘approche de la mort. Il s’agit d’une personne qui ne dort pas, qui voit son propre corps et le monde environnant depuis un endroit extérieur à son propre corps. La localisation de la conscience se trouve à l’extérieur du corps,, la personne perçoit la scène à partir de ce point extérieur, le plus souvent à la hauteur du plafond de la pièce et elle a une perception nette et détaillée de la situation. Il y a là un dédoublement au niveau perceptif. Ce phénomène [[ OBE de Out-of-Body-experience]] survient dans une proportion relativement importante de la population générale, les auteurs de l’étude avancent le chiffre de 10{ce6ac6a4c4e22fc3c2b8f6ccc8e8d4159d3b644786a71417670e79cf02592fa8}, dans la majorité des cultures à travers le monde, et dans divers états pathologiques. Il se produit spontanément, dure peu de temps, et ne survient qu’une ou deux fois dans une vie, excepté chez certains patients souffrant de troubles d’étiologie neurologique. Dans ce dernier cas, on observe des lésions cérébrales circonscrites intéressant toujours le lobe temporal et la jonction temporo-pariétale. Le modèle cognitif proposé par les auteurs suggère que ces vécus « extra-corporels » sont liés à un échec d’intégration de l’information proprioceptive, tactile et visuelle.

Donald Kalsched dans son article « Le traumatisme précoce et ses aspects daïmoniques » paru dans le n° 119-120 des « Cahiers jungiens de psychanalyse » expose un cas clinique dans lequel survient une expérience de sortie du corps. Il s’agit d’une jeune femme victime durant son enfance des agissements incestueux de son père. Au décours de l’analyse, des souvenirs saturés d’angoisse émergent à la conscience. Dans ses souvenirs, elle voit le scène du viol « par en-dessus » : une partie d’elle-même avait été dissociée et regardait son corps en bas en train d’être violé. L’analyste un jour se demande à haute voix où elle allait pendant ces épisodes de dissociation. Après un instant d’hésitation, le jeune femme fond en larmes et répond « j’étais dans les bras de la Sainte Mère ».

Que ces expériences soient liées à une pathologie neurologique avérée ou qu’elles surviennent hors de tout déséquilibre constaté, elles revêtent un caractère numineux. Ce qui est décrit dans les expériences de mort imminente semble s’apparenter à la personnalité élargie : la conscience momentanément « décorporée » vit un état émotionnel de dédramatisation, de paix,totalement opposé à l’état antérieur de douleur, de violence d’une maladie grave ou d’un accident. Ce dédoublement accidentel serait suivi d’un renforcement de l’intégration ( au sens psychologique , non au sens neurophysiologique). Dans ce cas de figure, l’ombre signalée par le dédoublement, qui est l’ombre positive d’une situation négative, serait intégrée par le soi. En effet,souvent les personnes ayant vécu une telle expérience se montrent réticentes à son évocation devant autrui et lorsqu’elles en parlent, elles insistent sur le gain et l’élargissement de conscience qu’elles en ont retiré.

Dans le double autoscopique, le sujet voit apparaître l’image de lui-même, le plus souvent sans couleur, de face, à environ un mètre et en buste, mais sans qu’il y ait modification du lieu de conscience qui reste à l’intérieur du corps. Cette perception est habituellement classée comme hallucinatoire. Là encore, le sujet éprouve souvent une intense relation émotionnelle avec son double, comme si ce dernier était détenteur d’un élément de sens important [[Patrick Mc Namara :Memory, double, shadow and evil Journal of Analytical Psychology, 1994 vol 39 n° 2 p. 233-251]]. Ces exemples rapidement cités illustrent à quel point l’ombre personnifiée est une manifestation de l’hétérogénéité psychique qui questionne radicalement le sentiment d’identité Jusqu’où le moi peut-il supporter d’être ainsi écartelé ? Est-ce que ce ne sont pas les limites du moi qui entraînent la polarisation négative des contenus de l’ombre ? L’impossibilité d’accepter l’altérité psychique externe et interne asphyxie et sclérose en maintenant durablement dans un état inconscient le couplage ombre/animus ou anima. Cette impossibilité peut causer une inflation de l’homogène telle qu’on peut la remarquer dans le noyau commun entre pathologie narcissique, perversion et psychopathie.

J’évoque ici le sentiment de l’identité personnelle. Mais si nous changeons d’échelle nous remarquons à quel point l’ombre familiale garantit la possibilité de diversité dans le lignage. Celui ou celle à qui échoit le redoutable privilège d’être le vilain petit canard de la couvée en sait quelque chose. À ce propos, j’ouvre ici une parenthèse. Je me demande quelles conséquences peut avoir sur la constitution de l’ombre familiale la réduction des naissances et le rétrécissement de la dimension des fratries ainsi que la multiplication impressionnante dans nos pays occidentaux des foyers monoparentaux de type mère seule avec un enfant unique. Quand le vilain petit canard est un ou deux enfants dans une fratrie de 5 ou 6, l’ombre travaille comme une minorité agissante qui peut permettre une intégration par le collectif familial. Mais lorsqu’il s’agit de l’enfant unique d’une mère isolée, que devient l’ombre ? Ne se charge-t-elle pas d’enjeux narcissiques redoutables ? Du fait de l’évitement des conflits ou de l’incapacité maternelle à les supporter, les contenus psychiques qui ne peuvent arriver à la conscience régressent et risquent d’entraîner d’intenses souffrances psychiques , voire même somatiques. L’importance de la pression exercée par les parents sur leurs enfants et adolescents en ce qui concerne les résultats scolaires donne la mesure de l’accroissement des enjeux narcissiques de l’ombre dans les familles.Et nous savons à quel point les souffrances des enfants et des familles sont les abcès de fixation de l’ombre de notre société fascinée par la performance et qui ne cesse de fabriquer des inadaptés.

La pénombre ou l’illusoire infini des possibles

Arrivée à ce point, je voudrais évoquer maintenant un aspect de l’ombre héritier direct de la séparation-différenciation originaire. Il s’agit de ce qui a été mis de côté dans l’édification de la personnalité consciente. Dans cette perspective, l’ombre représente le potentiel de l’individu, ses capacités latentes susceptibles d’être activées et intégrées à la personnalité consciente. Mais ce potentiel latent n’est pas un catalogue illusoirement infini à la disposition de l’individu jusqu’à sa mort. Il y a là un mirage narcissique à dénoncer et à dissiper. Une rapide incursion dans le domaine prélinguistique de l’apprentissage des phonèmes de la langue maternelle illustre mon propos.

Cet apprentissage est lié à une capacité innée de percevoir l’ensemble des contrastes sonores utilisés par la parole. Dès l’âge de quelques jours le nourrisson est sensible à cette différence et on a pu prouver qu’il réagissait aux contrastes phonétiques de toutes les langues. Ainsi les nourrissons de langue maternelle anglaise sont sensibles aux contrastes phonétiques utilisés en hindi et en salish ( langue amérindienne) mais n’appartenant pas à l’anglais. Les adultes anglais sont en revanche totalement insensibles à ces contrastes. Cette capacité à distinguer les contrastes phonétiques de toutes les langues du monde régresse rapidement au cours de la première année . À partir de l’âge de 6 mois environ les nourrissons vont progressivement perdre cette capacité à distinguer les contrastes non pertinents pour leur langue maternelle, ceci à mesure des échanges verbaux avec leur entourage.Par exemple, un adulte japonais est insensible au contraste r-l qui n’existe pas dans sa langue, il ne différencie pas à l’oreille « roue » et « loup ». Un nourrisson japonais de moins de 6 mois possède cette capacité. Ainsi, ce qui n’est pas activé au moment opportun ne peut plus l’être ultérieurement avec la même efficacité, voire même plus du tout, comme dans l’exemple cité.

Le catalogue des possibles à notre disposition ne cesse de se rétrécir. C’est particulièrement remarquable pour ce qui concerne les apprentissages mais cette constatation reste valable pour les étapes ultérieures de la vie. Ainsi nous avons à faire le deuil de ce que nous aurions pu devenir et qui n’a pu se réaliser. Ce potentiel m’apparaît davantage comme une pénombre que comme une ombre, c’est à dire ni conscient ni inconscient, mais sans énergie, dépolarisé, neutre. Pour les orientaux chaque individu est une goutte d’eau dans l’infini de l’océan. Il me semble que la vie de chacun de nous est la réalisation plus ou moins achevée d’une infime parcelle d’humanité. À l’échelle individuelle, la pénombre est la somme des possibles non activés dans cette parcelle.

L’ombre fossile phylogénétique

Dans « Le Fripon divin » Jung évoque l’une des fonctions du Trickster qui est de conserver au groupe social la mémoire de ses états antérieurs : « il montre à l’individu plus évolué l’état d’infériorité intellectuel et moral antérieur afin qu’il n’oublie pas l’aspect des âges révolus ou qui ne datent que d’hier ». Citant plus loin Paul Radin, il met l’accent sur la propension de la civilisation humaine à oublier l’évolution qui l’a menée de l’état animal à celui d’homme. Le récent retour de la doctrine créationniste aux Etats-Unis qui nie violemment les acquis de la théorie de l’évolution et le succès qu’elle rencontre illustrent de manière probante le propos de Jung. Le Trickster avec son impulsivité et sa versatilité permet la représentation d’états révolus, comme à la faveur d’un glissement de terrain on découvre des fossiles.
Cette ombre phylogénétique est fossile car nous ne récupèrerons jamais la queue du saurien que nous avons perdue mais dont notre anatomie conserve la trace lointaine. La pénombre et l’ombre fossile témoignent du caractère irréversible de notre histoire en même temps qu’elles posent la question de l’énergie potentielle de la trace qui ne doit pas être confondue avec un retour du passé. Les scénarios de films de science fiction racontent des histoires de réactivation d’ADN d’animaux monstrueux de la préhistoire. Peut-être la science parviendra-t-elle à faire vivre un animal au moyen de fragments d’ADN fossilisé ; mais ces créatures seraient des chimères et non le moyen de remonter le cours du temps…

À quelle échelle ? Emboitement et démultiplication

Ce qui caractérise les aspects obscurs ou inférieurs de l’ombre, c’est leur nature émotionnelle ; Jung développe ce point dans le chapitre consacré à l’ombre dans Aion. Or l’émotion est le domaine du psychisme le plus enraciné dans le corps. Selon Jung les contenus de l’ombre ont une vie autonome dans l’inconscient. Cela impliquerait que l’ombre est « informée », c’est à dire que ses contenus sont qualifiés émotionnellement en valeur négative, par exemple sur le modèle plaisir- déplaisir en corrélation avec le déroulement de la vie consciente et en compensation de ce qui y est vécu dans l’ici et maintenant. Lorsque l’ombre est activée, elle se manifeste hors du contrôle du moi , sur un mode archaïque : projection, passage à l’acte, raptus agressif ou anxieux ou encore maladie somatique, c’est le thème du roman « Mars » de Fritz Zorn .

Ce que j’essaie de penser ici c’est une ombre personnelle. Mais l’ombre a divers registres de fonctionnement selon l’échelle à laquelle on la considère ; on parle ainsi d’ombre familiale, groupale, de société, ou de l’ombre de l’humanité en général qui est l’ombre archétypique assimilée par Jung au mal absolu dans ses textes tardifs . Tous ces niveaux sont susceptibles de s’activer en nous. Mais alors comment penser le passage d’un niveau à l’autre, l’articulation entre les diverses modalités de la dynamique de l’ombre ?

On a avancé la métaphore des emboîtements, les différentes qualités d’ombre se présentant de manière concentrique, de la plus focalisée, l’ombre personnelle, à la plus étendue, l’ombre archétypique. Et si le passage d’un niveau à l’autre pouvait se comprendre à partir d’une théorie des seuils ? Toute charge émotionnelle en position d’ombre qui ne pourrait pas être symbolisée et intégrée à l’échelle de l’individu irait informer le niveau supérieur de l’échelle. Cependant, la fréquentation des écrits de Jung à propos de l’ombre collective amène à examiner les modifications de la dynamique de l’ombre. Lors de ces changements d’échelle, non seulement l’énergie de l’ombre subit une démultiplication mais sa propagation s’accélère tandis que son expression devient de plus en plus archaïque. L’image que je me fais de ce processus est analogue à ce qu’on lit sur les catastrophes météorologiques, comme par exemple le passage de la progression arithmétique à la progression géométrique dans la vitesse des vents lors de la formation des cyclones.

Revenons à la clinique. Soit un petit garçon aîné de la fratrie. À l’âge de 15 mois il lui arrive un petit frère. D’intenses sentiments agressifs l’assaillent. L’édification d’un surmoi précoce sadique dérive une partie de ces sentiments sous forme de conduites autoagressives : morsures de l’avant-bras, arrachement des cheveux. L’entourage parental attentif et bien intentionné valorise la sublimation, la sortie par le haut de cette rivalité douloureuse en favorisant les valeurs de partage . Mais il se constitue parallèlement dans l’inconscient une migration de cette ombre personnelle qui va « informer » une ombre familiale transgénérationnelle. Le père de notre petit garçon porte le prénom d’un de ses oncles paternels mort pendant une guerre. Nous sommes donc à la génération du grand-père paternel. Cette génération se composait de trois frères. Celui qui est mort était attaché à sa mère sur un mode incestuel et l’on peut imaginer la jalousie des deux frères puis leurs sentiments de culpabilité après la mort de leur frère. Ce grand oncle mort au combat est curieusement le seul défunt dont on ne parle jamais dans la famille : deuil impossible ? ravages de la guerre ? secret inavouable ?
Le quantum émotionnel activé à l’échelle familiale s’avère impossible à élaborer et à assimiler par le psychisme d’un jeune enfant . Du fait de cette impossibilité c’est une ombre plus archaïque, une ombre collective qui est informée et va activer chez l’enfant des représentations inconscientes archaïques déshumanisées dont la violence ébranle le petit garçon . Dans ses fantasmes le petit frère est découpé en morceaux et emporté par la femme de ménage hors du territoire familial. Ces vœux de mort sont culpabilisés et l’enfant les retourne contre lui-même et se sent menacé par le cadet ressenti comme un prédateur. Le plus étrange est que lors de la naissance de l’aîné, la mère a eu un accouchement interminable au cours duquel il a été dit que « le médecin serait peut-être obligé de sortir le bébé par morceaux ». Par la suite, en même temps qu’il développe une curiosité intellectuelle précoce, l’enfant s’invente un double destiné à le décharger de la responsabilité de ses bêtises et actes agressifs ; assez curieusement il baptise ce double « Claude » laissant planer une ambiguïté sur le sexe de ce personnage. Le père par qui transite l’histoire transgénérationnelle s’inquiète pour l’équilibre mental de son garçon. La mère prend tout cela beaucoup plus légèrement comme une sorte de jeu, on pourrait dire un jeu de famille.

La souffrance d’un enfant, lorsqu’elle est entendue et prise en charge dans une psychothérapie peut être élaborée et amener ainsi le soulagement de toute une famille parfois. Les capacités de symbolisation du psychisme permettent que des individus saisis par une ombre collective élaborent des formulations qui enrichissent le répertoire de la communauté humaine.Le domaine des activités culturelles en est le résultat. C’est le socle de la sublimation freudienne.

Evidemment, ma théorie des seuils est simpliste et artificielle car entre les divers registres de l’ombre il n’existe pas seulement des différences de degré, d’intensité, mais des différences de nature.En outre, la compensation qui est à la base de la constitution de l’ombre joue-t-elle de la même manière aux différentes échelles ?Comment s’effectue la compensation d’une attitude collective ? Par une contre attitude elle aussi collective ?

L’ombre collective : une intuition qui recouvre un « blanc » de la théorie

Je voudrais justement centrer mon propos sur la notion d’ombre collective. Nous connaissons tous les grands écrits de Jung : Wotan, Après la catastrophe, La conscience morale , Epilogue. Il existe un texte moins connu datant de 1947 [[ Collected Works tome 10 p. 218-226]] « Le combat avec l’ombre » écrit pour une émission de la BBC mais non traduit en français. Dans ce texte Jung développe l’idée d’une similitude, d’un parallèle entre le fonctionnement psychique individuel et celui de la collectivité. Cette idée n’est pas nouvelle puisqu’il écrivait en octobre 1933 à Albert Oppenheimer [[ Corr. Tome 1 p. 178]] « ce qui se produit chez l’individu se produit aussi au bout de quelque temps chez les peuples par accumulation naturelle(…) Il en va des nations comme de l’individu. Quand il grandit trop , ses racines s’enfoncent trop profondément, c’est à dire qu’au bout d’un certain temps il va être rattrapé même dans son progrès le plus rapide par sa propre ombre ».

L’action compensatrice de l’ombre se manifeste également lorsqu’il s’agit du collectif et on peut en observer les effets dans la production de nouveaux symboles dans les rêves d’un grand nombre d’individus. Jung parle de l’individu comme « tube à essais » du groupe social. Si ces nouveaux symboles ne sont pas compris ni intégrés, les forces qu’ils expriment vont s’accumuler jusqu’à un point dangereux . Ces forces vont prendre les consciences par surprise par la ruée des instincts de masse, instincts de puissance provoqués par le sentiment de non existence engendré par un progrès matériel aveugle.

Jung applique au groupe la psychopathologie de l’individu : par exemple il décrit la dissociation de la nation allemande entre les sommets de sa culture et les abîmes de sa cruauté primitive ; les mouvements politiques sont assimilés à des épidémies de psychose collective. La société est vue comme une accumulation, une agglomération d’individus. L’être en groupe est perdant : il perd sa qualité et sa responsabilité. Jung traite l’opposition individu-collectivité en faisant également du sujet individuel un sauveur potentiel. Je le cite « L’intégration des contenus inconscients est un acte individuel de compréhension et d’évaluation morale qui est une tâche très difficile demandant un haut degré de responsabilité éthique. Peu d’individus sont capables d’un tel accomplissement. Le développement ultérieur de la civilisation dépend d’eux. »

La vision de Jung est celle d’une élite implicite, dispersée et menacée.
Ces idées de Jung sont amplement influencées par celles de Gustave Le Bon telles qu’elles sont exprimées dans son livre « La psychologie des foules » paru en 1895. Dans cet ouvrage la foule est présentée comme produisant une âme dotée d’une unité mentale. Cette unité mentale se construit par contagion et par suggestion. L’individu est altéré par la foule, il régresse à un stade primitif de l’humanité. Soumis aux forces de l’inconscient, il acquiert un sentiment d’invulnérabilité qui le pousse à céder aux instincts de puissance. Il peut ainsi devenir un meneur, d’autant plus que les foules en ont un besoin vital pour se structurer. L’individu dans la foule n’est mu que par des pensées rudimentaires et imagées qui tendent vers l’illusion. De cette manière la foule procure à ses membres un plaisir unique et incomparable. Les foules sont enclines à dépasser tous les extrêmes. Leur puissance est une menace pour l’individu qui doit s’en protéger par la connaissance de leur mode de fonctionnement. Enfin, la recrudescence des foules constatée par Le Bon prépare l’anéantissement prochain de notre civilisation.

Les théories de Gustave Le Bon ont à mon avis constitué un support à l’intuition pénétrante de Jung ressentie dès sa rupture avec Freud. Pour théoriser à partir de cette intuition, Jung a utilisé les idées de son époque. Avec le recul qui est le nôtre aujourd’hui nous pouvons dire qu’ il manque à sa théorie un élément important qui n’est apparu qu’à partir des années 1930 d’abord aux Etats-Unis puis plus tard en Europe, essentiellement après la deuxième guerre mondiale, à savoir les travaux de recherche sur la dynamique et le fonctionnement des groupes et notamment des groupes restreints.

Les pionniers tels que Foulkes et Bion ont commencé à élaborer des théories à partir de la constatation des échecs de la cure analytique classique dans les cas de psychiatrie lourde et de pathologie traumatique de l’après-guerre. Ces recherches ont manifesté une grande fécondité et ont donné lieu à toutes sortes de dispositifs thérapeutiques, notamment en matière de thérapie familiale. Cette évolution infléchit le schéma jungien de l’opposition individu-collectivité dans le sens où elle fournit de nouveaux outils théoriques. Le groupe n’est plus uniquement considéré comme risquant d’anéantir l’individu qui doit s’en protéger, mais comme une entité spécifique au sein de laquelle émergent des processus caractéristiques susceptibles d’effets thérapeutiques.

Je voudrais mentionner les travaux de l’école française initiés par Didier Anzieu, Racamier René Kaes et bien d’autres. Dans un ouvrage publié le mois dernier [[« Un singulier pluriel » Dunod]], René Kaes explique comment il a construit un modèle d’articulation entre l’espace psychique individuel et l’espace psychique propre au groupe avec sa notion d’appareil psychique groupal . Un passage m’a particulièrement intéressée, c’est celui dans lequel il porte son attention sur certains membres du groupe qui accomplissent des fonctions intermédiaires entre ces deux espaces contribuant ainsi au processus de l’appareillage psychique groupal. Ces sujets « incarnent des figures significatives celles de l’ancêtre, de l’enfant roi, du Mort, du héros, du chef,de la victime émissaire. Ce sont aussi des personnes qui assurent les fonctions du porte-parole, du porte-symptôme, du porte-rêve dans les groupes, elles sont porteuses d’idéaux et d’illusions, de mort ou de vie ». Ces sujets qui « portent » assument ce que Kaes nomme les «fonctions phoriques » dans une organisation dynamique complexe qui fait intervenir la subjectivité des sujets qui les incarnent, les liens intersubjectifs que ceux-ci alimentent et la structure du groupe. Il me semble que ceci fait rebondir la question des limites de l’analyse dans les cas de personnes ayant subi des violences collectives. Les effets dévastateurs de l’ombre collective pourraient ainsi être approchés et traités dans une instance groupale thérapeutique. Je voudrais mentionner ici les travaux de Renos Papadopoulos avec les rescapés des camps de Bosnie. [[« Destructiveness, atrocities and healing » JAP vol 43 n°4]]. Il explique à quel point il est important de ne pas psychologiser ni pathologiser la destructivité, de ne pas proposer à ces personnes des soins psychothérapeutiques classiques. Son but est, par le moyen de ce qu’il nomme « therapeutic witnessing » d’aider ces personnes à élaborer en groupe un récit narratif ( au sens de la narrativité) qui met l’accent sur le caractère terriblement ordinaire du mal plutôt que sur une évaluation psychologique et de faciliter l’articulation entre récit individuel et récit collectif.

Peut-on conclure ?

La confrontation aux aspects destructeurs de l’ombre collective sidère la pensée, elle peut même rendre malade. Il y a quelques années un jeune psychologue est venu me voir. Tout de suite après l’obtention de son diplôme il s’était engagé dans une ONG et avait travaillé en Tchétchénie avec des ex-prisonniers torturés dans des camps. Il a dû rentrer prématurément en France pour soigner un ulcère à l’estomac apparu lors de sa mission. Il était à la recherche d’un endroit qui l’aide à élaborer l’horreur rencontrée. Ce n’est finalement pas avec moi qu’il a souhaité faire ce travail. Lorsque je lui ai précisé que j’étais jungienne, il m’a répondu qu’il avait besoin d’une pensée à la fois reconnue et dont il connaissait la langue, pas d’une pensée marginale.
Il est difficile d’écrire à propos de l’ombre en évitant de tomber d’un côté dans l’inflation du tragique et de l’autre dans le moralisme, l’hygiénisme ou la pédagogie. Pour moi, le moment où j’ai ressenti l’action de l’ombre dans ce travail c’est lorsque j’ai compris qu’il me fallait à la fois construire une représentation personnelle à partir de ce que je suis, de mes lectures ,de la clinique et aussi laisser les choses se déconstruire comme les pâtés de sable à la marée montante.

Exposé à la SFPA le 18 mars 2007