Sommes-nous tous des manchots-empereurs ?

Marie-Claude Calary

Deux remarques préliminaires : 1ère Le travail de l’année portait sur « Processus d’analyse. Fin d’analyse. »
Les intervenants précédents ayant ciblé, avec acuité, la Fin d’analyse, j’ai eu envie d’insister sur le Processus (tout au moins, sur un aspect du processus).
2ème Au détour d’une lecture d’Hemingway, je découvre le récit d’une de ses traversées atlantiques, sur un bateau allant vers l’Amérique, où Freud et ses compagnons ont pris place (sûrement ce bateau qui apportait la peste …) Et Hemingway croque les partenaires de Freud : une petite phrase pour chacun ; celle qui concerne Jung me frappe, assez pour que je la retrouve aujourd’hui, et vous la livre. C’était «il y avait untel, untel… et le grand Jung qui rit tout le temps ».

C’est sur cet arrière-fond d’un Jung grand et rieur que je vais m’exprimer.

Voilà ce que je peux dire.

Dans les années 60 (je veux dire 1660) Michel Lambert, chanteur et compositeur, est maître de musique de la Chambre du Roi (le roi est Louis XIV, et Michel L. est le beau-père de Lully). Il écrit un madrigal qui commence par « plutôt mourir que changer » et s’achève par « plutôt changer que mourir ».

Un peu plus tôt, Henri IV (vers 1593) assiste à un procès (à cette époque, cela fait partie de la formation au métier de roi que d’assister à un certain nombre de procès – des TP en quelque sorte). Il écoute la première déposition, celle du plaignant et dit : « il a raison ». Puis il écoute la deuxième déposition, celle de l’adversaire et s’écrie : « il a raison aussi ».

Beaucoup plus tard (je veux dire an 2000 ) dans le CMPP où je travaille, une thérapeute fait compte rendu d’un dessin d’enfant de 11 ans , lors de la réunion dite de synthèse. L’enfant s’est régalé à lui expliquer sa découverte du yin et du yang, des opposés donc dit-elle. Une autre thérapeute, très réservée habituellement, jaillit, par la voix depuis son siège, s’écriant : « mais ce ne sont pas des opposés, ce sont des complémentaires ! » puis retombe immédiatement dans le silence … probablement épuisée par l’énergie que représente la transformation des opposés en complémentaires !

Renversement, retournement, perplexité, contradiction , promesse de transformation encore bien prise dans la confrontation querelleuse – à la fois invigorante et anesthésiante – voilà qu’au travers de ces trois anecdotes, les opposés viennent de se manifester.

Héraclite disait : « ce qui est taillé en sens contraire s’assemble.
De ce qui diffère naît la plus belle harmonie ; tout devient par discorde
» et bien sûr « toute chose rentre dans son contraire »

Et le madrigal sus -cité pourrait représenter le résumé abrupt et caricatural d’une entrée dans le processus de transformation : parti d’un énoncé de tout ou rien mortifère, arc-bouté sur la toute puissance originaire, il bascule en effet dans un appel au changement, au renoncement, vitalisant .Et ce, en 12 vers de 11 syllabes… récapitulation on ne peut plus brève et rapide d’un processus d’évolution à l’œuvre !

Processus : je le rappelle – sans vous faire injure – bien que tout le monde le sache, est issu du latin et du provençal (Littré) pour signifier marche, développement, progrès.
C’est la même origine que procès : qui est marche, développement d’une affaire devant un tribunal ( je dis ça pour Henri IV apprenti-roi…)
et pour tous les analysants et analysés du monde, apprentis que nous sommes et pour tous ceux qui n’auront jamais accès à l’analyse,qui reste vécue comme « procédure », geste technique, procédurier et jugeant.

Car, dans ce champ de réalité psycho-physique qui constitue notre vie et notre être (vivant, incarné, charnel) entre un début et une fin dont nous savons de mieux en mieux le comment, mais cherchons toujours le pourquoi, la question de la mort nous percute, témoin d’un certain état d’émergence de ce que nous appelons le conscient.
L’enfant la pose autour de 4-5-6 ans, et on constate combien elle est motrice, perturbatrice et motrice (chez l’enfant comme chez l’adulte qui engage une analyse).

Par la bouche de Basilide d’Alexandrie, Jung dit ceci :
« Partout et toujours il y a créature, partout et toujours Mort.
Le Plérôme possède tout, l’état différencié et l’état indifférencié.
L’état différencié est la créature – La créature tend naturellement vers l’état de différenciation, vers le combat contre la dangereuse identité des toutes premières origines : c’est le principe d’individuation, qui est l’essence de la créature
»[[Jung « Les sept sermons aux morts »]] .
Et il l’écrit en latin- principium individuationis– langue morte pour dire un principe de vie. La créature… vous, moi, nous, et les 6 milliards d’autres de cette planète, tous individus constitués de nos 1013 cellules, et qui sommes les aboutissants -non aboutis d’un processus d’humanisation et d’hominisation de 7 millions d’années si on part de Toumaï (dernier sorti du chapeau des paléontologues) de 5 millions d’années si on garde l’énoncé classique (de Haeckel) années récapitulées de façon brève et rapide dans les 3 premières années de la vie plus 9 mois de vie intra-utérine.
Voilà donc que la créature a à se colleter à «la destruction comme cause du devenir » formulation qui n’est autre qu’une variante plus élaborée du « plutôt changer que mourir » de Michel Lambert , que Sabina Spielrein a si justement exprimée, perturbant et mobilisant Freud autant que Jung (pas au même endroit…)

« La matière, dans sa métamorphose, invente à la fois la vie et la mort » dit Michel Boccara, sociologue anthropologue[[Michel Boccara « La part animale de l’homme » Anthropos ]].
C’est ce que disent la physique et l’astrophysique , par la bouche de Michel Cassé, Hubert Reeves et bien d’autres, rappelant l’apparition de la matière sous forme de paires (particules et anti-particules) c’est-à-dire matière couplée à l’anti-matière, laquelle est « son double antagoniste et mortel »
Si la vie l’emporte, c’est qu’il y aurait juste un peu plus de matière car «la génèse est meurtre de la symétrie idéale » dit Michel Cassé[[Michel Cassé, « Du vide et de la création », Odile Jacob ]].

C’est ce que dit la biologie par la bouche de Jean Claude Ameisen qui, rapportant les dernières découvertes, récentes (2001) concernant l’apoptose ( la mort cellulaire) dit : « la vie ne se laisse pas séparer aisément de la mort, elle en est habitée » . Et il explique cet « habitat » : comment chaque cellule contient en elle les gènes des protéines dites exécuteurs (et même activateurs d’exécuteurs) et les gènes des protéines dits protecteurs, capables de déclencher le suicide cellulaire, « engagés dans un dialogue et un combat permanents » « de frères ennemis » d’une extrême complexité pour le maintien de l’équilibre de la vie[[Jean-Claude Ameisen « Sculpture du vivant », p104- 116, Seuil]].

C’est ce que dit Basilide d’Alexandrie, par la bouche de Jung (à moins que ça ne soit l’inverse).
« Tout ce que la différenciation fait émerger du plérôme est organisé en couples d’opposés ».

Récemment, une analysante me disait son tourment d’avoir à rendre visite à une jeune accouchée de sa famille. Cet événement, habituellement heureux, était en effet assorti d’un autre : la découverte d’un cancer du sein qui venait d’être faite chez la mère, en même temps. Plus habituellement, c’est la mort d’un grand père, d’une grand-mère, d’un ancêtre qui parfois a même attendu la naissance pour couper le fil (au jour près)…

Ainsi, l’émergence des opposés exprime, inaugure, articule ce phénomène naturel qu’est le processus d’individuation, de transformation.
Celui-ci va se trouver organisé, élaboré grâce aux pères fondateurs et leurs descendants, dans ce qui devient le processus d’analyse, phénomène culturel, donnant naissance à l’art psychanalytique.
Très critiqué, (on l’a vu récemment dans certain livre noir) il est aussi très reconnu et usité pour accompagner, enclencher, accélérer, ce trajet qui peut mener à « l’être unique-séparé » dont parle Jung, à rapprocher du « dividu-individu » dont parle Sabina Spielrein[[Sabina Spielrein « La destruction comme cause du devenir » chap.9, « Entre Freud et Jung », Aubier]].

C’est à cet aspect-là du processus, celui qui transite par les opposés et les métabolise, que je vais m’intéresser aujourd’hui, en campant le décor, plus précisément.

Il y a quelques années, à Toulouse, se tenait le séminaire franco-italien. A la faveur d’un écrit des Italiens, traitant du jeu des opposés, traduit avec une légère faute de tournure grammaticale, naquit un néologisme que j’ai conservé depuis, précieusement, dans mon bagage lexical : ce mot est « énantiodrome » (comme on dirait « boulodrome » pour parler d’un lieu d’échanges, de communications, de rencontres, de va-et-vient, d’effondrements, d’affrontements, d’impacts plus ou moins souhaités).

L’énantiodrome est ainsi devenu pour moi le lieu d’enclenchement et d’exercice du processus analytique. Espace mental autant que physique, qui est celui de l’espace interactif transférentiel (T-CT) créé entre analysant et analyste, dans un lieu et une temporalité précis et matérialisés , dont on connaît la valeur.
Dans cet espace-temps interactif va se produire une lyse (c’est le terme de Jung ) une déconstruction, aboutissant à des éléments épars, désordonnés – les composants – angoissants ou non, à découvrir, à considérer, … qui vont peut-être nous engrosser ?
Lyse qui est génératrice d’ana-lyse : c’est-à-dire ce mouvement de bas en haut qui, au figuré, signifie un retour (lyse seule serait dissolution-disparition).

Et ce mouvement va mettre en branle la mémoire : elle aussi de façon ambiguë ou plutôt bipolaire car cette mémoire située, pourrait-on dire ,à la frontière du Conscient-Inconscient, a la possibilité de se confisquer dans l’amnésie, et de faire retour dans l’ana-mnèse.
Pour ces allers-retours incessants, entre petits oublis et gros oublis, minuscules anamnèses et énormes anamnèses, pour leurs chassés-croisés permanents, le véhicule privilégié est le mot.
Car des milliers, des millions, des milliards de mots (l’analyse peut être longue !) vont résonner, se chuchoter, se dire, se hurler parfois, se déliter, dans « l’énantiodrome ».Et cet espace interactif sera aussi conque d’accueil, creuset de recueil, athanor de métabolisation pour ces opposés.
Ces mots venus du souffle qui anime notre corps et qui, par la magie non magique (physiologique) d’une colonne aérienne vibrant à travers deux cordes (vocales) sonnant ensuite à travers le masque facial … per-sona (c’est l’étymologie) nous constitue en être de langage – une personne .
Mots qui, par cette bouche qui parle (« Pessar » de la pâque juive) et exprime sa souffrance, en permettent la délocalisation (Michel Schneider) dans l’esprit et le corps de l’analyste.
Mots donc qui témoignent d’un langage ( lequel va permettre le concept , cette « abstraction prélevée sur la réalité », « cet aspect séparé du tout » dit Yves Bonnefoy ) et qui fait émerger les opposés à partir de…la masse confuse.

Pour Lévi Strauss, c’est l’expression directe de la structure de l’esprit et sans doute, du cerveau. C’est la logique originelle que de penser par paires d’opposés[[Lévi Strauss, « Le totémisme aujourd’hui » , PUF]] .

Ainsi, cette émergence des opposés, à la racine du langage, va s’exprimer dans leur confusion.
Les exemples abondent et je vous en propose quelques-uns :
La langue égyptienne utilisait le même mot pour jeune-vieux, dedans-dehors.
En Tchéquie, aujourd’hui, le même mot est utilisé pour signifier prêter et emprunter.
En France, nous gardons hôte pour désigner tout autant l’inviteur que l’invité, et être « contre » (une personne ou une idée) signifie tout autant l’opposition que la plus grande proximité.
Dans la langue informatique, pour fermer l’ordinateur, on clique sur « démarrer » (idem d’ailleurs pour l’interrupteur électrique on – off, allumer-éteindre, dans le concret du geste).
Et le mot personne (per-sona) signifie tout autant l’absence de l’être que sa présence.

Ces mots qui, alors même qu’ils sont support de pensée et d’idées abstraites se relient, et nous relient à l’image (l’étymologie le dit : idée vient du grec image, du verbe voir, de « ce qui ressemble ».
Littré dit : « c’est le fait de la vision qui fournit par figure la dénomination du fait intellectuel ». Il dit aussi, à propos de la métaphore que ces mots inventent : « procédé qui, par extension de la langue donne, par images visuelles, du corps aux choses abstraites » et qui enrichit la langue d’un sens dit figuré.
« J’entends par idée un concept de l’âme que l’âme forme » dit Spinoza … et l’âme parle par images, métaphores, analogies.
« Donner du corps aux choses abstraites » cela me renvoie au terme utilisé par Christiane Duchein à Toulouse. Elle parlait de « pensée reliée » (à la sensation et au sentiment, pour que l’individu soit, entier) par opposition à la pensée de la rationalisation, de l’intellectualisation, clivées souvent (un texte iranien en vieux perse parle de « pensée attelée à mes mains et à mes pieds« .
Quand Damasio parle de « l’esprit incarné dans la grande machine neuronale » il parle de la même chose. La pensée plonge dans le corps, impliquant les images qui sont la mémoire des sensations.

Et Nasio ajoute, à propos de ce corps qui est matrice de l’inconscient imageant, « non pas le corps physique isolé de l’autre, mais le corps physique traversé par l’autre, vibrant de la présence charnelle de l’autre. »

Quand Joëlle Proust, mathématicienne chercheuse raconte comment elle pense le tas de sable et l’écoulement de ses grains, à partir duquel s’écrivent des équations (abstraites …pour servir le concret) elle dit combien sa pensée est sans cesse en pont avec la sensation et l’image.

Quant à Temple Grandin, jeune femme ingénieur américaine, réputée autiste depuis l’enfance (syndrome d’Asperger ) elle dit : « je pense comme une vache … je pense par images. ». Son degré de structuration actuelle lui permettant de témoigner de ses vécus, corporels, conceptuels, affectifs … on inaffectifs.
Cette pensée en images, qu’on peut dire pensée mythique – celle de la part animale en nous – reliable au pôle instinctuel de l’archétype étant celle qui nous fonde[[ Michel Boccara, op, cit.]] .

Bien entendu, dans la rencontre avec soi-même, avec les autres (patients compris) dans la rencontre avec les énoncés de la connaissance, on peut se découvrir :

 aux frontières de la pensée : dans l’impensable

 aux marges de la figurabilité : dans l’irreprésentable

 en un « lieu » qui se perçoit parfois comme le vide, retrouvé dans la pathologie (dépressive – régressive – dissociative) vide qui est pourtant, (cf Michel Cassé ) littéralement « entrée en matière » ( séquence vide ? lumière ? matière, à l’origine de l’univers) vide dont chaque cellule de notre corps semblerait porter le souvenir comme état originaire, tout autant promesse de créativité (vide-plein) que de retour à l’inorganique.

Cassé ajoute même « être dans le vide c’est être chez soi » ce qui serait à rapprocher du « désir d’irreprésentation » qu’évoque Christian David[[ Christian David, « La bisexualité psychique », Payot]].

Mais revenons à l’énantiodrome où s’enclenche le processus analytique, et où les opposés s’interpellent.

Que sont-ils donc ?
Les deux aspects d’une même chose, directement perceptible aux sens et à l’entendement, qui vont s’exclure mutuellement, pour cesser de se confondre, dans la pensée binaire, violemment différenciatrice des débuts.
lumière-nuit – blanc-noir – chaud-froid,
sucré-amer ou fiel-foie ( pour l’amateur de foie gras du Sud-0uest ou d’Alsace),
mâle-femelle – catho-protestant (je dis ça pour Henri IV)
l’autre-moi.
Mais aussi, tous éléments venus de champs différenciés, que la complexité accrue semble empêcher de reconnaître comme appartenant à une même chose : la vie.
En somme, tout ce qui selon l’époque et le lieu, la culture, va se placer et se comporter en opposés, s’exclure mutuellement, et pourtant se re-présenter en permanence pour être relié, conjoint.
Ex : l’enfant en partance différenciatrice ferme la bouche devant la cuillère maternelle, tourne la tête sous le regard fusionnant… puis le dos ! il s’oppose !

Enfin, avant de dire « je », il dit « non » (un bon petit diable dit la Comtesse…).

Ainsi, dans l’enantiodrome de l’analyse, tous les remakes des jeux d’opposés : ceux dits de la première partie de vie pour la différenciation, comme ceux dits de la deuxième partie pour l’individuation, vont se présenter .

Ex : j’ai accompagné une femme de 30 ans, en quête de sa féminité, racontant qu’à sa phase estudiantine (elle préparait une grande école) elle ne pouvait se mettre à bûcher – s’asseoir à sa table de travail – qu’en s’habillant de façon minable, quasi ridicule, qui gommait sa féminité.
Car disait-elle, être bien mise l’empêchait d’être intelligente, bloquait sa pensée. Combat de l’éros, du logos, du masculin-féminin à l’intérieur d’une culture.

Cela m’avait renvoyé à un souvenir personnel : Dans les années 55, le concours de Miss France avait failli élire une jeune postulante qui était prof de math (elle était « seulement » devenue dauphine). Je me souviens de l’énoncé péremptoire d’une institutrice d’école laïque (celle des garçons ) rigide, quelque peu barbue de la lèvre supérieure, qui devant ce qu’elle considérait comme incongru, prononça ce jugement sentencieux : « ça ne va pas ensemble ! ».

Et j’en arrive au manchot-empereur !

Cet être composite, mi chair-mi poisson, découvert en Terre Adélie dans une zone sans humain, et que le film de Luc Jacquet, biologiste chercheur en éthologie, nous a fait connaître.

Oiseau qui ne vole pas (ailes atrophiques) mais pond des œufs
« Poisson » sans écailles ni branchies mais champion de nage et de plongée (jusqu’à 500 mètres de profondeur ; reste 20’ à 200 mètres).

« Il n’est fait que de jonction d’opposés » dit Luc Jacquet, qui définit sa vie comme « une histoire de démesures alternées ».

L’énantiodrome du manchot-empereur est la banquise, sur laquelle s’accomplit une chorégraphie ritualisée extraordinaire, faite d’unions-désunions, d’alternances, dans l’affrontement féroce des extrêmes, pour garantir sa reproduction.
Celle-ci commençant quand « lune et soleil se joignent dans le ciel, au tiers de l’année » (en avril).

L’invention de la tortue, cet encastrement rotatif des mâles porteurs de l’œuf, qui permet le passage d’une température de –40°C à l’extérieur du groupe, à +35°C à l’intérieur de façon graduelle, illustre un ajustement élaboré des opposés qui semble réussite de l’adaptation.

Ainsi, le manchot-empereur, cette chimère … féconde, jubilatoire dans l’élément aquatique, estropiée dans l’élément aéro-terrestre, dont on ne sait presque rien, m’est apparu comme une créature improbable, en création … qui entre en résonance avec ce chaînon manquant cherché entre le pré-humain et l’homme … et qui serait nous (selon la plaisanterie sérieuse de Conrad Lorenz).

Réchauffons-nous un peu en retrouvant l’énantiodrome de l’analyse, généralement plus douillet – thermiquement – mais pas forcément toujours confortable, car agité par la bataille des forces de liaison et de déliaison, ces tendances archétypales diamétralement opposées « ces deux aspirations contraires qui forment un paradoxe fondamental » selon les termes de Jean Kirsch.

Ecoutez cet échange téléphonique : c’est une voix joliment timbrée, de jeune fille enjouée, avenante, qui m’appelle :

« Je voudrais un rendez-vous s’il vous plaît »

Pour vous ?

« Non, pour ma mère »

c’est possible … votre mère est-elle présente, peut-elle me parler ?

Silence de surprise au bout du fil. Puis la voix reprend, en ayant reculé et assombri sa couleur : « mais… vous n’avez pas confiance en moi ?

si, si… mais c’est ma pratique. J’ai l’habitude de prendre rendez-vous directement avec la personne concernée, je travaille ainsi.

Silence à nouveau puis soudain éclate la voix au timbre complètement noirci, à l’intonation rageuse, sifflante, … le bruit d’un chat qui crache et projette ses griffes (une chatte plutôt).

« Ah ! parlons-en de votre façon de travailler … quelle sorte de médecin vous êtes bla bla … vous n’avez même pas de secrétaire ! … »

La bascule était si caricaturale et infantile que c’était pathétique.

Quel secret était à taire entre ces deux femmes, enchâssées l’une dans l’autre et qui entendaient le rester – que la médecine « classique » avalise, voire cultive souvent. Pour lesquelles il aurait fallu accepter le rendez-vous couplé, comme pour les enfants au CMPP (couple mère-enfant).

Bien sûr, cette demande de rendez-vous n’était pas une demande d’analyse, mais je la rapporte car elle caricature les forces en présence, et montre la réalité du travail intérieur qu’il faut déjà avoir accompli pour oser tenter la démarche analytique (pour oser contrer la Grande mère !).

Plus paisible est la position de Marie : ignorée par son père, attouchée par le grand père, bousculée par sa mère, consolée par ses sœurs et son époux qui, après quatre années de batailles externes et leur remise en scène pathétique en séance, commence aujourd’hui ainsi :
soupir en s’asseyant, en souplesse : pfffff,
puis parole : « ce matin deux choses : une première qui me porte, une deuxième qui m’enfonce (elle fait le signe avec la main) ».

Peu importe ce qui la porte ou l’enfonce, mais cela dit qu’entre ces deux niveaux d’échange : celui de la Bastet cracheuse, et celui de Marie au soupir pacifié, beaucoup d’apaisement de la violence primitive s’est accompli.

Comment ? Par balayage et ratissage permanents, présentation et représentation des images ou idées surgissantes (en rêve ou en direct) racontant ou non une histoire ; par mise en différenciation- relation de ces éléments, par mise en lyse et ana-lyse dans l’énantiodrome ; par mise en relation de ces opposés, voire de ces parallèles qui refusent de se rencontrer et fonctionnent en opposés (la rive opposée dit-on pour parler de la parallèle de deux berges).

Il y a des navettes, des chassés-croisés, des relevés d’homothétie, des translations, des changements d’échelle ; qui créent des gués, des enjambements, des passerelles, des ponts, des viaducs ; des digues aussi .Tout cela trace des transversales, qui, également, … verticalisent… helicoïdalement .

Les passeurs que nous sommes accomplissent un gigantesque travail de voirie, par un minuscule travail de fourmi. Vingt fois, cent fois sur le métier remettez votre ouvrage…

Nous sommes constructeurs de ponts, pontifes… tels ces pontifex de l’antique Rome, chargés de l’entretien du pont sacré, et qui faisaient pont entre hommes et dieux ! Chacun de nous est peut-être pontifex maximus , souverain pontife en son cabinet… mais ce ne peut être que souverain pontife de l’humilité et de la modestie.

Le travail s’accomplit, servi par la métaphore et le symbole.

Métaphore qu’Elisabeth de Fontenay (philosophe) considère comme le propre de l’homme et dont Jung, dans une lettre à Gilles Quispel (avril 50) reconnaît la vertu : « je crois que de très nombreux symboles naissent de la langue ou de la métaphore langagière ».

Symbole qui, comme dit A. Agnel[[ Aimé Agnel, « Jung . La passion de l’autre », Milan]], « est ce troisième terme, né de la tension des opposés, entre sexualité et spiritualité, qui permet le passage à l’attitude culturelle ». Troisième terme induit par la fonction transcendante et transformateur d’énergie.
Qui est aussi, comme le rappelle Glashan citant Stein[[ Cahiers jungiens n°113, « Prêter l’oreille », p 45]] dans une définition élargie « ce qui permet de mettre des choses en rapport l’une avec l’autre : connu-inconnu ; extérieur-intérieur ; moi-non-moi ».

Ex : Marianne, divorcée depuis 3 ans, avec garde du fils de 9 ans.
Il y a un an, le père de l’enfant est assassiné, par un schizophrène (18 coups de couteau). Elle s’est occupée du procès dit-elle, « au nom du fils », car personne ne voulait s’en charger (la famille du père est émigrée, problématique).
Elle vient voir la thérapeute que je suis car, depuis le non-lieu qui vient d’être prononcé, elle est mal, et a besoin de comprendre – « Non-lieu » dit-elle, « ce mot !» quelque chose ne va pas … quelque chose a bien eu lieu … je peux pas l’avaler ! (elle est professeur de langue). Elle dit sa souffrance, horrifiée, due aux résultats d’autopsie dont elle a reçu, au long de l’année, les comptes-rendus fractionnés dans le temps et l’espace, puisque venus des différents lieux de dissection (médecine légale) où ont été envoyés les différents morceaux du corps. Elle est excitée, péremptoire, très énergétique.
Et aujourd’hui, deux mois plus tard, elle arrive, excitée à nouveau, en opposition avec son fils dit-elle, qui depuis la semaine dernière est insupportable rétracté, silencieux – le contraire d’elle – ne voulant plus aller au cimetière (alors qu’il voulait deux fois par semaine) ne voulant plus parler de son père, même pas à la CMP… et d’ailleurs, tiens, il a fait un truc à l’école, affreux, tordu : le maître a demandé qu’ils inventent une recette étrange. Et qu’ils l’écrivent. Toute la classe a écrit un répertoire où chacun a mis sa recette ; et lui, et bien, il a fait la recette des « tuiles au sang ». Prenez trois kilos de sang, ajoutez… mais ça va pas !…
Je laisse dégouliner toute cette hémorragie émotionnelle, toute cette effusion de sang, si peu affectueuse… elle finit par dire : avec sa grand-mère, il en a fait justement, la semaine d’avant, mais c’était des tuiles aux amandes !

Dans l’énantiodrome où elle porte cette bataille du morcellement-reconstruction, cette histoire osirienne terrible, je crois comprendre que le petit a inventé un symbole, une recette de pacification, à un premier degré. Recette qui rend digeste ce qui ne l’était pas, car à cette étape de la relation et de la construction psychologique, on n’est pas dans l’impensable, mais dans l’immangeable.
Je dis à la mère : « mais ça ressemble à une recette de paix ; de cette histoire, si dure à digérer, il fait quelque chose d’assimilable ».
A la qualité de son silence, j’ai comme entendu l’opération psycho-physique qui se faisait en elle ; un lâchage verbal et physique, en elle.

Avec l’aide du maître, un homme debout, entier, qui demande une « recette étrange », qui accepte l’étrangeté, qui intègre l’autre, le petit a inventé un symbole qui le transfuse. Et créé un sarcophage qui enterre ce mort (étymologie : chair mangée). Et qui parle à la mère… On l’écrit même sur un répertoire commun au groupe…
Mais ce symbole, qui conjoint deux opposés – force de vie, force de mort – n’est pas n’importe lequel : c’est une tuile, en forme de tuile romaine… qui est la tuile concrète utilisée depuis l’Antiquité pour délimiter les terrains et les réunir (différenciateur-relieur) en la cassant en deux morceaux, coutume qui existe encore en bien des endroits (en Provence, le rappelle Olivier Marc dans « Psychologie de la maison »).

Tout à l’heure, je vous parlais de la perplexité de Henri IV devant les deux plaignants, et j’ai envie de dire qu’il a un jour trouvé une recette, qui ressemble assez à celle de ces « tuiles au sang », et qui s’appelle : Edit de Nantes. Les catholiques et les protestants se saignaient à qui mieux mieux dans une France exsangue. Il réussit à mettre en alliance, à un certain degré d’alliance, les partis opposés.

Ce fut un premier degré de pacification, et un moment extraordinaire de paix intérieure où apparaissait pour la première fois en Europe l’espace public neutre( dixit Blandine Kriegel ).Il fut remis en question quelques années plus tard, puis retrouvé… à chaque fois avec un degré supérieur d’intégration… une spire.

C’était en 1598. L’Edit de Nantes. Et savez-vous ce qui arriva ?
Dans la France entière, on planta des arbres qu’on pourrait dire de la liberté, souvent des tilleuls (c’est bien connu, le tilleul est sédatif) et ce fut la relance de l’économie, essentiellement agricole à cette époque là.

On avait planté un symbole.
Pas n’importe lequel là aussi : celui que l’alchimie voit comme symbole de l’union des opposés, « l’arbre cosmique, enraciné dans ce monde et s’élevant vers le pôle céleste, arbre qui est également l’homme »[[Jung, « Racines de la conscience », p150-151]].

L’opération symbolique, parce qu’elle réalise la rencontre de ces deux opposés que sont :

 réalité psychique, intérieure, issue de l’archétype-pulsion

 réalité physique, extérieure, venue de l’objet concret extérieur,
« consciencialise » dans la matière vivante « ces deux réalités de l’unus mundus, sous forme d’émergence consciente du sens, de la valeur, de la vérité »[[ Pierre Solié, Cahiers Jungiens de psychanalyse, n°28, Synchronicité]].

C’est dire combien la rencontre et la conjonction physis-psyché n’est pas une vue de l’esprit, réservée aux fous et aux poètes, comme peut dire le rationnaliste-matérialiste réducteur. C’est une vue de l’esprit et de la matière, incarnée dans cette matière, et adaptée à la réalité du monde… Car la grande opposition-séparation, la coupure corps-esprit, attribuée à Descartes, régulée par Spinoza, poussée à bout dans les Lumières, et dont Damasio s’empare aujourd’hui d’une autre façon, est toujours à l’œuvre.
Jung et Pauli y réfléchirent longuement (25 ans de rêves pour Pauli) ainsi que leurs continuateurs (M.L Von Franz, Solié) afin de les mettre en correspondance dans l’unité du monde, « éclairée » par la recherche quantique qui n’en finit pas de dévoiler et de cacher ses richesses.

L’abord qu’en propose Basarab Nicolescu, qui en renouvelle l’approche à travers la Transdisciplinarité (entre, à travers ,au-delà des disciplines) m’a paru à même d’enrichir la conception du processus analytique.

Alors je vous en propose un petit digest (que j’espère non indigeste).

Basarab Nicolescu part de la réalité physique, de la logique classique, qui énonce trois vérités :

Celle de l’identité : A est A

Celle de la non-contradiction : A n’est pas non-A

Celle du tiers exclu : Il n’existe pas de troisième terme qui soit A et non-A à la fois.

Si on transpose dans le psychique : Je suis moi

Je ne suis pas l’autre

Je n’ai rien de commun avec l’autre

C’est la logique binaire.

La révolution quantique, au début du 20ème siècle, modifie cela.
Les deuxième et troisième vérités sont bousculées : on découvre qu’entre A et non-A, existe le quantum T, troisième terme qui conjoint les deux, dans un autre niveau de perception et de réalité.
C’est la logique ternaire.
La synthèse entre A et non-A se réalise, requerant une immense énergie, et le tiers inclus apparaît (Lupasco)
Si on transpose dans le psychique : je suis moi,
je ne suis pas l’autre, mais quelque chose est modifié en moi et en l’autre, car il existe,entre l’autre et moi, un troisième terme qui nous conjoint, « bâtissant une unité plus large qui inclut nos oppositions »[[Diane Cousineau, « Paradoxe de l’âme », Georg]].

Avec ce raisonnement, contradictoire au précédent, voire…fou ,mais scientifique, on construit des transistors, des lasers, des ordinateurs, des micro- processeurs, bref, des machines, des réalités qui tiennent la route ! Ce raisonnement est celui de la pensée paradoxale.

En physique aujourd’hui, les deux logiques (classique et quantique) ne s’excluent pas mais se complètent.

La logique du tiers exclu est celle des mécanismes simples, celle du monde macrophysique.
La logique du tiers inclus est celle des mécanismes complexes, de la microphysique.

Et l’être humain est à la fois macrophysique et microphysique.

Par ailleurs, Gödel (mathématicien,1931) ajoute son théorème d’incomplétude, lequel démontre … que tout n’est pas démontrable, et que dans un système complexe on peut aboutir à des résultats contradictoires ou indécidables.

Quelle correspondance avec le monde de la réalité psychique ? et de l’analyse ?

Dans l’énantiodrome-athanor de l’analyse, la rencontre binaire s’accomplit, engendrant conflit avec clivage, alternance, mise en relation, symbolisation, conjonction … Le processus d’analyse peut être ce qui permet de passer du binaire au ternaire, à un autre niveau de réalité et de perception.
Tout se passe comme si ce lieu du Transfert – Contre-Transfert, espace-temps, était la zone de fabrication du tiers inclus, en correspondance avec ce que B. Nicolescu , nomme zone de non-résistance, lieu du Reel Voilé, lieu du sacré[[ B.Nicolescu . Cahiers jungiens de psychanalyse, n°80]]. Parcours et fabrication progressifs, qui donnent accès à la pensée paradoxale, laquelle représenterait le degré maximum d’intégration des opposés à ce jour, de pacification maximale entre les contradictions, bâtissant une unité plus large qui les unit, et les dépasse (tout en respectant le « caché » cf. Guy Pelletier).

Quant à Gödel qui parlait de résultats indécidables ou contradictoires en matière physique, la correspondance psychique impliquerait que nous aurions à distinguer ce qui serait de l’ordre de la pensée paradoxale « avérée » (celle du ternaire, celle des contradictions non contradictoires dans une psyché uni-duelle) de ce qui est de l’ordre de ses dérives, de ses gauchissements

 l’indécidable : pourrait renvoyer à l’aporie du dépressif, de l’obsessionnel, du régressif, du psychotique

 le contradictoire : pourrait renvoyer à l’ambivalence du psychotique, à l’ambivalence du pervers.
Car le pervers et le psychotique pourraient bien être des candidats à la pensée paradoxale qui ont mal tourné (au sens du tour du potier !)
« C’est quand on est crucifié par les contraires dit Jung que le moi peut s’ouvrir à la réalité complexe du soi et découvrir son entièreté paradoxale, consciente et inconsciente »[[Correspondance II p 112]] Pour le psychotique, crucifié entre les contraires, le moi, si mal construit, éclate partiellement ou totalement (pulvérisé chez le délirant) et les archétypes parlent, à cru, en direct.

Pour le pervers, crucifié entre les contraires, le moi se « raidit », s’autorise à ignorer la loi de la différence avec l’autre (qu’il connaît néanmoins) et injecte chez l’autre, en prédateur, la part de lui-même non acceptée (Racamier dit « induction »). Le pervers entretient l’indécidable, l’incertain, le comme si, utilisant le paradoxe en injonction paradoxale pour troubler, voire détruire le psychisme de l’autre[[Hurni et Stoll , « La haine de l’amour », Harmattan]].

« Le paradoxe suppose deux ordres de perception : l’unité et la différenciation des choses, et les accepte comme vraies, simultanément. Il n’est pas antithèse de la pensée objectivante, il est autre » dit Diane Cousineau[[ Diane Cousineau, « Paradoxe de l’âme », Georg]]. S’opposant à la pensée péremptoire (doxa) le para-doxe est ouverture à penser autrement.

Pour ma part, je dirais : le moi (qui percevrait en macrophysique) ressent les opposés comme inconciliables.
Le soi (qui percevrait en microphysique) par le jaillissement « symbolique qui porte ensemble les éléments d’antinomie, ouvre au passage à l’entièreté, tandis que le paradoxe fait apparaître ce qui est derrière, au-delà de la différenciation des choses : leur profonde et essentielle identité » dit Diane Cousineau.

« Le paradoxe est caractéristique des écrits gnostiques » dit Jung, « se prêtant mieux à l’expérience de l’inconnaissable que la clarté, qui ôte le secret à son obscurité et en fait quelque chose de connu… attitude qui est usurpation qui fait tomber l’intellect dans la démesure en lui faisant croire qu’il est entré dans la possession du mystère transcendant et l’a compris »[[Jung, « Racines de la conscience », p331]].

La formulation du paradoxe est une alliance de mots insolites, contradictoires, dont l’aspect le plus abouti est l’oxymore (le terme de manchot-empereur est oxymorique). Tandis que la contradiction arrête par son impossibilité, voilà que l’oxymore donne à penser, se donne à penser. Il est renouvellement, ouverture à un autre niveau de réalité.
Quand ce type de formulation surgit dans le discours de l’analysant, témoin de « cette orientation du moi qui s’est mis à l’écoute et au service du soi » (M. L Von Franz)… on peut préparer le terrain pour planter un arbre de liberté…

Conclusion

Passer de l’être syncrétique à l’être synthétique est un long parcours, et, on pourrait dire
oxymoriquement que, depuis cette obscure clarté tombée des étoiles qui nous donna naissance, nous n’en finissons pas de cheminer dans notre « merveilleux malheur »[[Titre d’un ouvrage de Boris Cyrulnick]] (chemin d’analyse compris).

Alors, pour finir, deux anecdotes :

La première : Un samedi de novembre, à 10h20. Je suis dans l’entre-deux de deux rendez-vous. Soudain, une vibration sonore, à l’extérieur, qui pénètre dans la pièce : des cris d’oiseaux, étonnants, énormes. Je sors dans le jardin, et dans le grand ciel bleu et froid, où un quartier de lune presque transparent s’affirme encore, je vois (et j’entends !) les oies sauvages. Il pleut du son, on est sous la douche du son. Les oies tournent, tournent puis se divisent en trois formations, tournent encore, parlementent… encore, encore… puis trouvent leur direction, repartent.

Animée et émue, je rentre à l’appel de la sonnette du cabinet. Et André est là, qui prend place … et dit tout de suite : « dans ce monde de beauté et de brutes, je viens de voir les oies sauvages… » et sa phrase, maladroitement oxymorique, est « pleine ».

…Présence d’esprit dans ce ciel du matin, qui ouvre à une augmentation du niveau de conscience ? retour de l’âme qui faisait défaut à André, cet homme phobique, dépendant, à qui la vie a coupé les ailes, torturé par l’angoisse de mort et d’abandon qui, aujourd’hui, parle de … possible séparation, de sevrage : « je sais bien que je dois vous quitter mais pas en forçage ; maintenant, je sens que c’est faisable ».
Si j’ajoute quelques éléments à la description d’André : c’est un homme petit, nain (1m20), aux ailes atrophiées (moignons de bras) ; c’est un enfant de la Thalidomide, c’est un manchot-empereur…

La deuxième : Sur la fin de sa vie, un grand homme, un grand penseur, est interviewé sur son œuvre. Les idées se déploient, l’échange est intense, puis c’est la conclusion. Et l’homme journaliste pose cette question : « mais à quoi tout cela vous aura t-il servi ? » et le penseur de répondre : « à bien préparer ma soupe de légumes ».
Vous l’avez reconnu, ce grand homme (rieur !) c’est Jung .
Processus d’analyse. De la confusion des opposés à la pensée paradoxale
Exposé du 18 Juin 2006

SFPA, Paris

Marie-claude Calary