La blessure de Narcisse

Geneviève Guy-Gillet

Le texte qui suit est la présentation à l’institut du travail d’un groupe de lecture composé de Véronique BOGINO, Dorinda BERNARDO, Marianne COUTABLE, Laurence DRUET, Catherine FARZAT, Jean-Paul LABEDADE au cours de l’année 2005-2006

Introduction/résumé

Dans ce livre[[Geneviève Guy-Gillet, La blessure de Narcisse, Paris, Albin Michel, 1994]] , la question du soi est abordée en relation avec le corps dans l’analyse, en relation avec la fonction de l’image et en relation avec le transfert. Mais au centre du débat sur le Soi, Geneviève Guy-Gillet a placé le mythe de Narcisse pour illustrer à quel point cette figure est exemplaire de la souffrance des sujets qui viennent interroger le thérapeute sur leur capacité à leur offrir un autre miroir que ce trou d’eau dans lequels ils se noient.

Le Soi est ce processus énergétique qui accompagne la maturation de tout individu. Il sous-tend le sentiment d’identité du sujet, d’une part, et organise le développement de la conscience, d’autre part. Cette fonction est tributaire des vécus précoces et des premiers éprouvés relatifs aux frustrations et aux séparations archaïques.
Le Soi semble agir comme un régulateur de l’ensemble de nos fonctions à condition que son action ait pu être reconnue et valorisée dès le début de la vie. C’est de lui que semble jaillir depuis le début toute notre vie psychique et c’est vers lui que semblent tendre tous les buts suprêmes et derniers d’une vie. Pour Jung le Soi est tout à la fois transpersonnel et hautement personnel et est investi d’une énergie considérable. Cette énergie a cependant besoin de s’allier au moi, dans une relation de réciprocités pour que se poursuive le projet d’individuation. C’est l’axe moi-soi.

Que nous raconte le mythe ?

Narcisse était un joli garçon dont la beauté était si grande que toutes les filles rêvaient de lui appartenir, mais il n’en regardait aucune. Il répondait par une parfaite indifférence aux avances de la plus séduisante et les adolescentes au cœur brisé ne l’intéressaient pas. Un jour l’une de celles qu’il avait blessées adressa aux dieux une prière qui faut exaucée. « Que celui-là qui n’aime aucun autre s’éprenne de lui-même ». La grande Némésis Déesse de la Colère se chargea de mener ce vœu à bien. Tandis que Narcisse se penchait pour boire sur le bord d’une claire fontaine, il y aperçut sa propre image et s’en éprit sur le champ. « Je sais maintenant ce que d’autres ont souffert par moi, s’écria-t-il car je brûle d’amour pour moi-même et cependant, comment pourrais-je approcher cette beauté que je vois reflétée dans l’eau ? Mais je ne peux m’en éloigner, seule la mort m’en libèrera » ; Et il en fut ainsi. Perpétuellement penché sur l’eau limpide, ne se lassant pas de regarder sa propre ressemblance, il languit et dépérit. A la place où Narcisse mourut, poussa une fleur qui porta le nom de Narcisse.

Si nous considérons le mythe comme une image archétypique, nous voyons tout d’abord la toile de fond sur laquelle la figure se détache : elle est faite de la nature, une Grande Mère des origines. Ce que cherche Narcisse au bord de la fontaine c’est un regard d’amour qui lui réponde et capable de l’assurer de son existence. Mais de quel amour blessé meurt-il donc au bord de sa source ? Si Narcisse était l’un de nos jeunes patients, nous nous demanderions s’il a jamais connu le premier jeu de regards qu’échangent la mère et son enfant, prélude d’amour aux autres rencontres, racines de la conscience du soi. Si l’enfant aime d’instinct cette image proposée dans le miroir, c’est parce qu’elle rassemble tout ce qu’il a d’abord connu et éprouvé dans le corps à corps avec sa mère, avant de le voir se refléter dans ses yeux, repères où il a puisé la certitude d’être et d’être aimé. Alors seulement l’image renvoyée par le miroir peut le combler d’aise avant de lui donner l’appui nécessaire pour s’en déprendre et se différencier des autres qu’il voit dans le miroir et sa mère en premier lieu.

La prise de conscience de l’identité a donc été précédée et préparée par tous les instants où la mère est elle-même le premier miroir dans lequel se reflète le soi de son enfant. Mais il arrive qu’elle n’ait pu l’être. Narcisse vit comme un enfant sans mère, apparemment sans souvenirs d’un passé avec elle. Il ne peut s’agir pour lui de retrouver ce qu’il n’a jamais quitté. Il est donc resté non différencié, non séparé du monde originel. Et lorsque son image surgit enfin, ce qu’elle provoque est trop fort pour son fragile équilibre. Bouleversé d’amour par cette révélation d’être, s’il veut mourir, c’est pour ne plus se perdre. Toute démarche d’amour serait donc une quête narcissique, où s’entrecroisent représentations personnelles et collectives, étapes franchies par le moi mais aussi fixations infantiles et défauts d’investissement. Autour des « manques à être » se rejoue alors le piège dans lequel Narcisse a succombé en érotisant sa propre image, à la place de ce qu’il aurait dû mais n’a su en vivre avec une autre.

Jung et le narcissisme

Jung met en avant l’importance des toutes premières impressions sensorielles et du rôle des sensations dans la mémorisation des souvenirs et des représentations qui les évoquent. Les revécus sensoriels réactiveraient le souvenir de cet état privilégié (d’un temps antérieur où régnaient l’instinctivité sans entraves) sur un mode devenu symbolique et ce que nous appelons narcissisme trouverait là son origine. C’est pourquoi lorsque ce sont des souvenirs heureux qui s’inscrivent dans la mémoire du corps, ce narcissisme devient le moteur de toute démarche ultérieure et le ressort de tout désir. Par contre, lorsque ces sensations archaïques sont génératrices d’angoisse, elles forment la trame d’une anti-mémoire, d’un non-soi qui s’inscrit douloureusement dans la répétition.

Jung parle de tendance de la libido à retrouver un état antérieur, tendance à la régression dont il fait un des pivots de sa clinique : « la thérapie doit favoriser la régression jusqu’à ce qu’elle ait atteint l’être prénatal, l’enfant qui porte en germe le devenir du Soi. La libido oscille entre deux tendances : retour aux origines et investissement prospectif. Mais si l’énergie nécessaire pour entreprendre de nouvelles tâches est bien puisée dans le souvenir d’un état de bien-être originel, elle demande pour être utilisée de façon efficace que soit sacrifiée la nostalgie liée aux représentations accompagnant cet état. Narcisse au bord de sa source meurt de n’avoir pu trouver ce qu’il cherchait sans le savoir : non une image de soi mais une image du Soi.

En mettant l’accent sur cette composante de « retour à un état antérieur » comme valeur narcissisante, nous ne devons pas perdre de vue la visée qui la sous-tend : les expériences de symbiose narcissique mère-enfant sont des expériences de complétude, de totalité qui constituent le soubassement du développement de la personnalité. Mais il arrive qu’elles n’aient pu laisser de traces suffisamment positives et qu’à leur place s’installent alors des blessures narcissiques, plus ou moins profondes, plus ou moins dommageables.

Chapitre 2 – Les prémisses du Soi

Comme évoqué ci-dessus, la relation archaïque avec la mère est déterminante pour la suite de la vie. Si cette étape n’est pas bien vécue, le moi ne parvient pas à se différencier d’avec la mère, et l’énergie du soi est prise dans la Grande Mère, qui, écrit Geneviève Guy-Gillet « cesse alors d’assurer le projet de vie et enferme dans une espèce d’éternité » (voir la difficulté du travail de deuil dans certains cas)[[ En effet, Neumann explique que dans la relation archaïque, le Moi de l’enfant commence à se développer. Neumann la qualifie également de phase pré-moïque, et écrit que le Soi-Corps apparaît avec la naissance, c’est l’individu avec ses limites corporelles, ce n’est pas seulement une simple réalité physiologique, toutes les dispositions corporelles et psychiques sont déjà présentes, et que jusqu’à l’âge de 1 an à peu près, l’enfant est encore pris dans la relation archaïque avec la mère, il est contenu dans la mère, et il n’y a pas de distinction sujet-objet. « le Moi commence à devenir conscient de façon insulaire », mais la mère n’est perçue ni comme intérieure, ni comme extérieure, l’enfant et la mère forment une unité duelle, et l’enfant n’a ni Moi stable ni une image du corps délimitée, et la mère représente pour l’enfant « à la fois le monde et le Soi ». Elle tient lieu de Soi (Soi relationnel).]]. Geneviève Guy-Gillet nomme ces patients qui n’ont pas pu vivre l’ouroboros « les blessés du Soi », et consacre tout un chapitre aux blessés du Soi Corps.

Le travail analytique va essayer de relier les parties saines du soi et celles restées emprisonnées dans l’emprise de la Grande-Mère. (p. 38). Le moi intègre les éléments du Soi par les expériences archétypiques. Parmi celles-ci, les vécus de la scène primitive.

Chez les patients souffrants d’une névrose narcissique, on retrouve souvent une violence originaire, comme dans le mythe de Narcisse, où la mère a été violée et le père est un père violeur, et Narcisse malgré ses efforts vers l’unité (une seule image), n’arrive pas à aller vers la vie. Et si les parents sont eux-mêmes pris dans un non-sens transmis par leurs lignées, la scène primitive parentale et archétypique ne peut transmettre de sens (p. 40). N’oublions pas non plus que dans le mythe Narcisse est le fils de deux fleuves.

Ces patients posent à leur manière la question de l’origine, à travers des images archétypiques telles que l’androgyne (parents combinés) ou l’enfant exposé (motif de l’enfant abandonné ou orphelin). C’est une manière, sur un mode narcissique, de tenter de trouver un sens à la scène primitive, au mystère des origines. Si l’enfant divin veut naître à son destin historique, il doit sortir des limbes (du temps originel) et sacrifier, écrit Geneviève Guy-Gillet, son éternité. C’est ce que n’a pas pu faire Narcisse, ni les patients narcissiques qui arrivent en analyse.

Pour que le Soi puisse jouer son jeu, écrit-elle, il faut que ce premier vécu de totalité de la relation archaïque ait pu laisser une empreinte dans le corps. (soi-corps). Ce n’est pas le cas pour ces patients blessés.

Dans les Métamorphoses, Ovide écrit magnifiquement : « Là, le jeune homme qu’une soif ardente et la chaleur du jour avaient fatigué, vint se coucher sur la terre, séduit par la beauté du site et par la fraîcheur de la source. Il veut apaiser sa soif ; mais il sent naître une soif nouvelle ; tandis qu’il boit, épris de son image, qu’il aperçoit dans l’onde, il se passionne pour une illusion sans corps ; il prend pour un corps ce qui n’est que de l’eau ; il s’extasie devant lui-même ; il demeure immobile, le visage impassible, semblable à une statue taillée dans le marbre de Paros. »… « Que voit-il ? Il l’ignore ; mais ce qu’il voit le consume ; la même erreur qui trompe ses yeux les excite. Crédule enfant, pourquoi t’obstines-tu à saisir une image fugitive ? Ce que tu recherches n’existe pas ; l’objet que tu aimes, tourne-toi et il s’évanouira. Le fantôme que tu aperçois n’est que le reflet de ton image ; sans consistance par soi-même, il est venu et demeure avec toi ; avec toi il va s’éloigner, si tu peux t’éloigner. »… et puis, plus loin, après avoir brûlé d’amour pour lui-même : « Que faire… Ce que je désire est en moi ; ma richesse a causé mes privations. Oh ! que ne puis-je me séparer de mon corps !… »

Geneviève Guy-Gillet dit que le jeu du Soi commence dès les premiers mouvements de la vie, avec le jeu des opposés (vide-plein, passif-actif) qui s’unissent en une totalité, une Gestalt, un pattern of behaviour (p 50).
Les blessés du Soi-Corps n’ont pas d’espace intérieur, et le travail de l’analyste, par sa fonction contenante, va être de permettre au patient de créer (des formes, des rythmes, de la pensée, de l’écriture…). Geneviève Guy-Gillet cite bien sûr Winnicott Jeu et réalité: « c’est en jouant et peut-être seulement quand il joue que l’enfant ou l’adulte est libre de se montrer créatif », et « c’est seulement en étant créatif que l’individu découvre le soi ».

L’apport de l’analyse jungienne pour ces blessés du Soi-corps est probablement là: leur permettre, à travers la régression : « la possibilité de retourner au temps des origines et d’y retrouver l’énergie des commencements » (p.46). Geneviève Guy-Gillet aborde une question fondamentale : ce qui est retrouvé à travers une relation authentique, le narcissisme primaire, débouche-il obligatoirement sur les étapes pulsionnelles de la relation d’objet ? Ce narcissisme de base peut se fixer dans certains cas, avec impossibilité d’aller plus loin que le premier objet d’amour.

J’ai trouvé particulièrement intéressant ce qu’écrit Geneviève Guy-Gillet sur les sensations archaïques que (re)trouvent ces patients dans leur régression : Geneviève Guy-Gillet parle de tourbillons, tornades, vertiges, de rêves de fin du monde, signes d’un vécu d’épouvante de ces blessés du soi : pour eux, tout espace extérieur représente une menace « dans le trou noir de l’inexistence », un trou noir (elle reprend l’expression de Frances Tustin) très précoce. Geneviève Guy-Gillet fait comme Frances Tustin l’hypothèse d’une brutale déconnexion avec le corps de la mère. A propos des rêves de fin du monde, Freud oppose dans pour introduire le narcissisme la libido du moi et la libido d’objet, la passion amoureuse étant pour lui la plus haute forme de l’investissement d’objet, et il écrit que l’opposé de la libido d’objet serait le fantasme de fin du monde ; il cite deux mécanismes de cette fin du monde, selon que la libido reflue dans l’objet aimé ou dans le moi, comme chez le paranoïaque, et cela j’ai pas tellement bien compris.

J’ai également été très frappée par ce qu’écrit Geneviève Guy-Gillet sur les objets-sensations créés par certains patients qui protègent ainsi les rudiments du jeu du soi En faisant référence à ce qu’écrit Frances Tustin sur l’objet autiste. Par cette création, ces patients cherchent un moyen de « faire du corps ». Ces objets sont créés pour pallier « le défaut fondamental ». Elle cite le cas d’un patient qui prenait plaisir à uriner dans ses vêtements pour retrouver la chaleur et sentir les contours de son corps. A la fois désespéré de ne pas avoir de contact, et en même temps qu’il barrait toute tentative de contact avec lui. P 55. Autre exemple, plus élaboré, les objets volants des rêves (hors d’atteinte du persécuteur interne) (p 57).

Geneviève Guy-Gillet pense que ces sensations archaïques révèlent l’activité d’un soi, pas encore relié au monde extérieur, dont l’énergie tourne en rond, et qui ne trouve pas son issue dans l’objet –mère « seul capable de l’inscrire dans son histoire individuelle ».

Le travail de l’analyste va être avec ces patients de créer cet espace transitionnel intérieur découvert par Winnicott et de créer à travers la relation analytique ce qui n’a pu avoir lieu : un lieu qui n’est ni le monde du dedans, ni celui du dehors, où le couple d’opposés masculins-féminins va pouvoir se transformer. Comme si l’analyste tenait lieu de Soi pour ces patients. Transfert en miroir. Et Geneviève Guy-Gillet semble dire qu’avec ces patients, la parole n’est pas le seul véhicule, puisqu’elle décrit une expérience de toucher.

Il me semble qu’avec ces patients et la fabrication du corps, on touche le noyau psychotique de la personnalité : Geneviève Guy-Gillet a cité les objets autistiques de F. Tustin, il y a également tout ce qu’écrit Racamier à propos de son patient schizophrène Jacques (Les Schizophrènes, page 224 et suivantes) et de son objet transitionnel tire-lire : le besoin d’un objet concret qui seul a permis à ce patient de pouvoir incarner au-dehors sa destructivité. Et Racamier écrit « il nous fallait dénicher des images parlantes » pour « prêter du corps et des ailes » aux interprétations déjà faites à ce patient sur sa destructivité. Ce serait là la spécificité de l’analyse jungienne.

Chapitre 3 – Le corps, incarnation du Soi

L’organisation du soi est toujours en référence à l’unité primordiale. Le corps est ce qui nous introduit à l’autre. Jung a pu écrire « les symboles du soi se forment dans les profondeurs du corps et expriment tout autant sa nature matérielle que la structure de la conscience qui les perçoit « (Jung- Kérényi, Introduction à l’essence de la mythologie).

L’organisation du soi se vit dans le corps. Le corps a ses rythmes. Le rythme par son action répétitive est créateur de satisfaction et de déplaisir, car c’est un mode privilégié de décharge des excitations. Grâce à son action, la libido investit les différentes fonctions du corps : nutrition, motricité, sexualité, jeu, langage, etc.

La verticalité est une référence du soi, que le corps de l’enfant acquiert progressivement ; il y a ainsi identification de l’enfant au corps dressé de ses parents. La verticalité figure l’axe du monde. Notion de corps phallique : l’enfant devenant à son tour porteur de la puissance érectile. Le phallus est pour Jung « le représentant de la libido, l’énergie psychique, sous son aspect créateur ».

Le concept « d’image inconsciente du corps » de F. Dolto définit un certain type de « relation libidinale ». Sa principale caractéristique étant d’être à chaque moment la mémoire inconsciente de tout le passé relationnel et en même temps de se présenter, tout à la fois narcissique et relationnelle. En elle, se croisent l’espace et le temps, c’est par elle que le passé inconscient se relie à la situation présente.

De même, Didier Anzieu, son « moi-peau » exprime les premiers constituants du moi-relationnel. La peau est le lieu et le moyen d’échanges avec autrui. Le « moi-peau » serait la figuration dont le moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même, à partir de son expérience de la surface du corps.

Ces deux concepts de moi-peau et d’image inconsciente du corps éclairent la façon dont le complexe-moi s’organise. Ce sont les sources physiques de la représentation, là où le corps a enregistré l’empreinte inconsciente des toutes premières relations et traduit les éprouvés qu’il en a vécu en tonalité de plaisir-déplaisir.

Les premières informations du corps de l’enfant sont projetées dans le « corps-mère » pour y être éprouvées soit comme « bonnes » et elles pourront alors servir de support identificatoire du moi en construction, soit comme « mauvaises » et elles deviennent menaces désorganisatrices, frustration, que le moi intègre. Ainsi l’énergie psychique de l’archétype du soi se met « en corps » pour donner à l’instinct la forme (il y a mise en représentation de l’instinct) qui lui permet d’orienter son énergie vers le processus d’individuation.

Si cette menace désorganisatrice est trop violente ou trop répétée, ou trop précoce pour être intégrable par le moi immature de l’enfant, l’énergie de l’archétype du soi ne peut pas remplir sa fonction de mise en forme des instincts. L’instinct ne trouve pas sa représentation, tourne à vide, ne se psychise pas et s’inscrit comme force de mort. La libido ne trouve pas un objet pour s’investir, devient comme flottante, sans butée et source d’angoisse. Anzieu définit l’angoisse comme un défaut d’ancrage, elle est le résultat du manque de réponse adéquate liée à un problème archaïque de séparation, de manque de contact ou de mauvaise qualité de contact.

Le Soi ne pouvant pas s’incarner tend alors à réagir violemment par des troubles somatiques. L’enfant reste alors prisonnier de la violence archaïque de « l’archétype de la grande mère », dont la mère réelle n’a pas pu le protéger. Le corps alors subit seul cette violence du retour de la libido vers « la mère d’origine », avec tentation de s’anéantir dans la sombre caverne maternelle avec risque d’engloutissement, ou de morcellement du moi. … Ou alors de poussée instinctuelle sexuelle ou agressive, des agirs s’expriment « crûment » dans la réalité.

L’archétype du soi, au départ est une potentialité innée sans forme, mais préparée à recevoir une certaine quantité d’énergie instinctuelle, pour créer des représentations psychiques nécessaires au processus d’hominisation (élan de vie).

Il existe la nécessité de transporter sur d’autres objets l’énergie de la libido qui hésite entre deux voies, celle qui pousse à retourner vers la mère d’origine, et celle qui ouvre au processus d’hominisation.

Le transfert analytique est donc le lieu où peut s’opérer « la mise en corps du soi », permettant à la libido de se libérer de « l’archétype de la grande mère » (mythe du héros qui doit sacrifier la mère). C’est le prix à payer pour transporter sur d’autres objets l’énergie de la libido et entrer dans la représentation symbolique.

La représentation symbolique c’est la transaction opérée entre conscient et inconscient pour tenir compte des deux parties, les symboles ont pour effet d’empêcher la libido en régression de s’arrêter au corps physique de la mère, de la remonter vers le monde d’en haut pour que surgisse alors une nouvelle fécondité, celle du processus d’individuation.

Le transfert

Dans ce chapitre, G. Guy-Gillet montre comment les restaurations narcissiques sont possibles au travers d’une forme spécifique de transfert, transfert illustré par la figure alchimique du roi et de la reine. Transfert dont le soi compose l’un des constituant, l’autre étant fourni par la libido de parenté ou d’appartenance. Elle aborde donc l’archétype du jeu royal que l’on trouve dans « la psychologie du transfert » de C. G. Jung.

G. Guy-Gillet va interroger la place de l’analyste femme, estimant que Jung a abordé cette dynamique dans le rapport transférentiel de sa place d’homme. pour elle, c’est l’animus de l’analyste femme ou celui de l’analysante qui va se mettre en œuvre. Sachant qu’alors, pendant un temps, l’objet d’amour est plus difficile à désintriquer que dans un rapport hétérosexuel puisque alors s’y mêlent l’amour envers la mère et celui envers le père. Le couple des rencontres sexuées entre les personnes se doublent d’un autre couple, intérieur celui-ci. Une tension s’établit alors entre ces pôles opposés et qui sera source de réserve énergétique et d’élaboration des contenus de l’inconscient. La materia prima dont naissent l’anima et l’animus n’est activée que par la présence d’un autre capable de soutenir l’érotisme des opposés et de permettre la constitution des identifications nécessaires.
Dans le processus du travail, il s’agit de perdre la promesse narcissique jamais satisfaite mais toujours renouvelée, de perdre les illusions du pur imaginaire, avec sacrifice de la passion incestueuse. La demande d’amour s’adresse à ce qui n’a pas su la satisfaire dans le passé et le présent et cette plainte concerne aussi l’analyste. La tension des opposés va libérer une nouvelle énergie et réveiller les 1ers liens du passé.
Donc, pour G. Guy-Gillet, il y a 2 concepts-clés dans le transfert : la libido d’origine, et le soi. Nous allons toucher les relations archaïques et la relation aux 1ers soins, 1ers regards, le rapport au corps.
Concernant l’archétype du jeu royal, elle s’arrête sur le temps de l’immersion au bain du rosaire des philosophes, transfert suscité par les analysants ayant une blessure narcissique. L’eau représente la nature instinctuelle de la libido d’où va émerger la différenciation de l’anima et de l’animus, reliés au pôle spirituel de l’archétype (l’oiseau). Elle nous montre alors la distance à parcourir entre le début du parcours et son accomplissement, nous conseille de ne pas confondre but et parcours, et nous met en garde contre la tentation de l’effet numineux possible (nous prendre pour le roi ou pour la reine), risquant d’entraîner un passage à l’acte.
La mise à nu dans le bain souligne la proximité des corps. On doit se dépouiller de nos vêtements. Cette proximité des corps, si elle réveille des résistances de part et d’autre, devient aussi un moyen de communication et de mise en langage.

Et nous allons trouver 2 directions au transfert :
la recherche fusionnelle dans laquelle l’exigence du soi se confond avec la force de ce désir la fuite du bain comme résistance.
Il y a donc un retour à l’état originel avec un risque d’engloutissement et mise à l’œuvre des pulsions érotiques.

G. Guy-Gillet va nous parler de l’archétype de l’androgyne. L’androgynie serait un refuge narcissique contre toute intrusion. Elle pense que ceux qui portent cette image du soi si archaïque ne peuvent évoluer que jusqu’à la forme d’une sexuation physique, sans que ne soit touchée l’androgynie psychique qui leur sert de matrice originelle. Mais au moins dans le travail, la libido aura-t-elle rejoint la pulsion de vie.

Elle souligne aussi, que c’est la reconnaissance de l’image de soi qui se constitue dans le regard de l’analyste qui va permette à l’analysant une restauration.

La fin de l’analyse est la restauration des failles narcissiques, l’analysant ayant renoué avec l’énergie qui nourrit le lien à la mère et anime le soi.
Groupes de lecture