La violence archétypique réactualisée dans le travail de terminaison

Brigitte Allain-Dupré

L’agrippement est la première organisation défensive
face au manque de contenant vécu par le bébé

Pourquoi l’adolescence ?

Dans ma pratique d’analyste, je me rends compte que j’ai toujours été intéressée par le fait même du processus de l’adolescence. Pourquoi ? à cause, entre autre de sa puissance de récapitulation du processus primaire au moment de passage vers un nouvel état du développement psycho-physiologique.

En effet, on constate que les conditions dans lesquelles le moi du sujet s’est constitué, – suffisamment ou insuffisamment – dans les relations précoces de la première enfance se répètent en écho dans la période de l’adolescence. Répétition ayant valeur de reprise et éventuellement de relance des composantes psycho affectives vécues dans les relations précoces, répétition qui permet donc de considérer l’adolescence comme un champ de réactualisation de la relation archaïque [[Relation archaïque : relation symbiotique prototypique entre la mère et l’enfant qui permet à l’archétype de se libérer, et devenir autonome, c’est-à-dire fonctionner comme organe indépendant. Donc être à nouveau projeté.]] à l’intérieur duquel va se déployer le remaniement pulsionnel, en faveur de l’affirmation de l’identité sexuée.

Les initiatives actuelles qui soutiennent une recherche transdisciplinaire entre la psychologie des bébés et celle des adolescents, autour – par exemple – de l’oecuménisme du Carnet Psy, sont le témoignage vivant de la fécondité de ce couplage épistémologique. De plus, les recherches conjuguées entre psychanalyse et neuro sciences confirment la valeur de ce couplage, je pense aux travaux de l’analyste jungienne Margaret Wilkinson dans son livre récemment paru « Coming into mind » dans lequel elle souligne que « le cerveau adolescent a été décrit comme un « work in progress », chantier en cours ; l’adolescence – écrit-elle – marque une étape distincte en termes de développement, c’est seulement la seconde après celle de la période néonatale pour ce qui concerne la rapidité de la croissance bio-psycho-sociale […]»[[Wilkinson, M. Coming into mind, London, Routledge, 2005, « The adolescent brain », p. 114.]]

La redonne archétypique à l’adolescence

Denise Lyard ne s’y était pas trompée quand déjà en 1988, puis en 1991, elle conceptualisait la notion de redonne archétypique de l’adolescence.

Rappelons en les lignes de force :
« J’entends par redonne archétypique de l’adolescence une nouvelle donne dans le jeu de la vie, dans la présentation des dynamismes archétypiques, grâce à quoi le moi peut réviser ses positions. Et ceci me paraît important, ajoute Denise Lyard, quant à l’attitude thérapeutique de l’analyste d’adolescent. La « crise » d’adolescence est un conflit actuel dans lequel le moi trouve la chance de reconsidérer sa relation aux imagos parentales. Une libido neuve, d’origine archétypique est responsable du processus .» [[ Lyard D. « Le corps et la redonne archétypique de l’adolescence », 1988, Cahiers de psychologie analytique, « Savoir du corps et analyse »]]

Cette notion continue d’ouvrir une voie prospective extrêmement féconde en ce qui concerne la compréhension de la structuration du moi de l’adolescent, dans son axe avec le soi, et la mise en place des défenses qui en sont issues.

L’expérience du soi adolescent

Mais, chose encore plus intéressante : la notion de redonne archétypique nous ouvre la possibilité d’approcher cliniquement du processus de croissance psychique et de sa source précoce, la relation archaïque. En effet, lorsque la redonne archétypique se réactualise en se projetant dans la relation de transfert, elle offre une figuration symbolique aux aspects du soi qui y sont constellés, y compris bien entendu des aspects négatifs. La redonne archétypique serait alors comme une chambre d’écho pour l’analyste à l’écoute de ce que furent les modalités particulières de l’engagement du soi du patient dans la relation archaïque.

Dans le processus adolescent, c’est l’expérience intime et profonde de la séparation d’avec un état du passé qui engendre des mouvements d’organisation et de différenciation, sous la poussée du soi, ces mouvements permettent au moi d’accueillir de nouvelles formes de mise en contact avec l’inconscient, en ce qui concerne le monde interne comme le monde externe. La différenciation complexe moi et ombre s’affine.

La poussée séparatrice et différenciatrice du mouvement d’individuation entamé dès la naissance active tous les aspects du soi : ceux qui vont permettre que se construise un moi intégrateur des expériences, mais également ceux qui ne peuvent s’intégrer au moi et qui constitueront son versant d’ombre personnelle, sous la poussée archétypique des expériences de l’ombre collective.

Les aspects négatifs qui s’expriment dans des registres violents de l’affect ou dans des mises en actes destructrices s’inscrivent dans le bon déroulement du processus adolescent et sont impulsés dans et par ce que nous appellerons désormais le versant négatif du soi. Ils ont une fonction spécifique, qui est de parachever la construction du moi, et ils ont en particulier la fonction de poursuivre la différenciation du moi par rapport à son ombre.

Pour le bébé dans des conditions suffisamment bonnes de relation, ces aspects violents et destructeurs du versant négatif du soi sont en majeure partie absorbés, transformés et humanisés par et dans la relation maternelle et parentale.

Pour l’adolescent, ils se présentent à nouveau sous la poussée différenciatrice du processus de croissance pubertaire et s’expriment largement dans la confrontation à la famille et au collectif. Leur absorption et leur transformation est moins externe qu’interne, c’est le douloureux travail d’intégration auquel le moi adolescent est soumis.

Redonne archétypique et séparation

Pour l’adulte, je fais ici l’hypothèse que les séparations significatives, deuils, pertes etc… mais aussi, ce qui nous intéresse ici, la perspective du terme de l’analyse, opèrent une poussée séparatrice d’intensité similaire à celle de la naissance et de l’adolescence. Poussée séparatrice conduite par le soi qui relance ces mêmes énergies archétypiques, c’est-à-dire de construction comme de destruction. Ce serait la redonne archétypique qui signerait la perte d’un état du passé au terme de l’analyse, perte qui devra être reconnue et intégrée par le moi du patient en tant que gain de croissance.

Les paradigmes de nouvelle naissance ou de sevrage qui sont le plus souvent associés au terme de l’analyse prennent à mon avis leur sens symbolique justement parce qu’ils se réfèrent à ce mouvement de redonne archétypique qui s’impose avec la séparation annoncée. Pour le patient adulte, la conjugaison des aspects archétypiques avec les éléments de son histoire personnelle vont colorer de manière spécifique ce que je vois comme la « crise de croissance » psychique qu’est le terme de l’analyse.

L’écriture de cet exposé m’a permis de constater que Jung invoque avec une relative facilité le processus adolescent dans son œuvre. Il le décrit, quelle que soit d’ailleurs sa butée temporelle, comme la période au cours de laquelle le moi se dégage de l’inconscient et peut donc assumer en son nom propre la fonction de miroir structurant qui était portée par la mère dans les relations précoces.

Redonne archétypique et terminaison de l’analyse

Se dégager de l’influence inconsciente des parents, de leurs puissantes imagos, « s’en délivrer par l’actualisation du fantasme de mort de la mère », nous renvoie clairement dans sa symbolique et dans ses images, au travail de séparation de l’analysant -comme de l’analyste, d’ailleurs – quand s’approche le terme de l’analyse.
Autrement dit, le travail de séparation ne réside pas tant sur la scène consciente de l’adieu ou de la nostalgie, mais bien dans la relance de ses effets de séparation, sinon de mort symbolique entre le moi et ses sources inconscientes. [[Jung CG CW 17, § 222-223. (1923, Child development & education non traduit.)]] Si on a donc parfois intérêt à construire une réflexion clinique en termes d’âge, propre à chaque étapes de la vie, on voit également la richesse de l’étude des « déterminants transtemporels » l’expression est d’André Green, de l’organisation psychique, autrement dit, de l’expression de l’énergie archétypique.

Eléments psychotiques, éléments névrotiques dans la redonne archétypique

Pourquoi m’appuyer sur le processus adolescent ? Dans le très beau livre qu’il a écrit sur les fins d’analyse [[Maffei G. Le fini delle cure, Torino, Bollati-Boringhieri, 2002.]], Giuseppe Maffei organise son propos selon deux critères liés à la structure du patient. D’un côté les patients classiquement décrits comme névrotiques, et d’autre part ceux qui sont porteurs de problématiques identitaires dans le champ d’expression de la psychose. En le lisant avec attention pour préparer cet exposé, je me disais que l’utilisation du paradigme adolescent devait me permettre de réunir ces deux distinctions nosographiques dans leur même source énergétique et processuelle. Le processus adolescent me permet donc de considérer la dualité psychique névrose-psychose, mais aussi progression-régression dans la confrontation avec une butée, qu’on l’appelle séparation, différenciation, détachement, peu m’importe, c’est le mouvement séparateur qui compte.

En effet, la fragilité, la transparence psychique qu’induit le processus adolescent (versus soi primaire [[Notion créée par Michael Fordham et reprise dans une acception un peu différente par Erich Neumann pour postuler un inconscient préexistant, et non, une tabula rasa…]], c’est à dire destructeur autant que promoteur) met le sujet au contact de son noyau psychotique et donc rend possible les vécus d’effondrement du jeune moi, et parfois plus grave, fractures de l’enveloppe psychique : bouffée délirante, entrée dans la schizophrénie, somatisation graves, fréquentes à l’adolescence.

Parallèlement, les propositions de reprise symbolique de ces éléments primitifs issus du noyau psychotique, tant au plan individuel que collectif, sont nombreuses dans notre culture occidentale; elles permettent une figurabilité des aspects les plus terrorisant de la fantasmatique adolescente par la reconnaissance même de l’existence de la crise d’adolescence, ensuite, par le fait que la culture collective propose sans cesse aux adolescents des moyens de plus en plus sophistiqués d’élaborer et d’externaliser les fantasmes identitaires les plus étranges… goths, alien, punks, hard, heavy metal, etc, les édulcorant par là même de leur charge destructrice en les ritualisant.

Mais il faut souligner que le processus adolescent est également marqué par une relance énergétique dans des aspects constructeurs, prospectifs du soi, elle propose au moi une croissance d’abord selon ses composantes propres, c’est-à-dire sans mesure, en tout ou rien… : tant du côté de l’idéalisation, dans la soif d’absolu et la recherche de beauté, que de son contraire la destruction, l’annihilation de soi et de l’autre dans la haine. Le combat du héros avec la mère devra avoir vraiment lieu pour que le sacrifice de son omnipotence ne reste pas une figure de style.

Ces éléments constituent le substrat psychique dans lequel le moi adolescent va venir s’amarrer, et au passage construire et renforcer, dans le meilleur des cas, des défenses adaptées.
Ces éléments fondateurs du processus adolescent ont-ils quelque chose de commun avec le déroulement du processus archétypique mis en jeu dans l’élaboration et l’expérience vécue du terme de l’analyse ? Vous l’avez compris, c’est mon hypothèse de travail, et j’espère en dégager les composantes théoriques qui s’imposent dans ma clinique quotidienne.

L’aspect initiatique du terme de l’analyse

Un des aspects archétypiques classiquement décrit à propos du processus adolescent est l’aspect initiatique. En tant que processus universel, il ouvre sur le champ rituel de la mort ; mort de la vieille personnalité infantile, puis, dans un second mouvement, sur la phase de renaissance, à une nouvelle identité. « Quand il a atteint la puberté, le jeune homme est conduit à « la maison des hommes », ou dans tout autre lieu consacré ou il est systématiquement détaché (alienated) de sa famille. […] L’initiation est souvent obtenue par toute sorte de tortures, qui incluent parfois la circoncision. » [[Jung CG, CW 7, § 172.]]

Le terme de l’analyse, comme l’analyse elle-même, bien sûr, est chargé d’aspects rituels qui vont scander la marche en avant vers le point fixé de la dernière séance. Si l’aspect initiatique en est rarement souligné, cependant, les thématiques de vie et de mort peuvent être des organisateurs centraux de sa symbolique.

Une crise à vivre

Processus initiatique, processus adolescent, cliniquement, le rapprochement du processus archétypique et pulsionnel de l’adolescence avec l’expérience du terme de l’analyse me paraît non seulement valable sur le plan épistémologique, mais aussi sur le plan étiologique, car, bien souvent, nous sommes obligés de constater que les défaillances de la relation archaïque pour nos patients adultes ont eu comme conséquence que leur « crise » d’adolescence a été escamotée, c’est-à-dire qu’un moment du processus de croissance psychique est resté suspendu, comme en attente de son déploiement dans la réalité d’une relation.

Un des escamotages qui apparaît souvent est l’absence de partenaires parentaux avec qui partager la crise de manière structurante : j’entends par là partenaires qui permette à chacun de continuer sa propre maturation psychique (parents comme adolescents).
Or, chez les adolescents en difficulté, on voit le plus souvent apparaître des tableaux de destructivité retournée contre soi dans les actings externalisés au détriment d’une élaboration de l’intra psychique, ou encore un effacement, jusqu’au retrait de type autistique, qui fixe le moi dans une impossibilité de s’assumer à la première personne. Pour survivre et tenter de s’adapter, le recours à des défenses du soi, c’est à dire de type autistique s’impose, le moi n’est pas suffisamment construit pour opposer ses défenses névrotiques plus souples. C’est la souffrance relationnelle induite par ces défenses inadaptées, qui conduit de nombreux patients dans nos cabinets.

Entre ces deux extrêmes, on peut aussi rencontrer des positions narcissiques fragiles voire pathologiques (en particulier obsessionnelles ou phobiques) en relation avec une adolescence silencieuse. Je pense là, aussi bien à l’adolescence sans paroles et sans images de certains de mes patients adultes, qu’au témoignage de parents d’adolescents qui se trouvent dans l’incapacité de s’y retrouver, c’est-à-dire d’intégrer pour eux mêmes les éléments archaïques de cette redonne archétypique que leurs enfants adolescents leur font vivre.

Spécificité du travail analytique face à la réalité d’une butée

Chez les patients adultes dont le moi n’a pas vécu de processus adolescent dans la relation à l’autre, c’est-à-dire de crise au sens décisionnel pour le moi, il faudra donc s’attendre à ce que le terme de l’analyse relance dans la relation, comme dans le matériel inconscient, et ceci de manière spécifique, les composan-tes paradoxales du processus archétypique : tendances régressives incestueuses et violentes poussées de désengagement, souvent, destructrices.

Si j’insiste sur la façon spécifique dont se vivent ces éléments inconscients au terme de l’analyse c’est parce que jamais, dans le décours de l’analyse le travail sur les émergences inconscientes ne s’organise spécifiquement par rapport à une butée temporelle explicitement posée, même si les angoisses de séparation ou d’abandon peuvent émailler l’ensemble de l’analyse. En effet, le propre du décours de l’analyse, tant que son terme n’est pas évoqué, c’est bien d’avoir le temps pour soi.

Dès qu’elle est formulée explicitement dans l’accord entre patient et analyste, cette butée temporelle devient alors une instance psychique différenciée et active dans le travail d’analyse, au même titre que peut l’être le cadre. On pourrait voire une activation puissante de l’archétype de la séparation qui rencontre une butée dans le temps mais aussi dans la relation : l’analyse prendra fin et la relation aussi, réellement.

En ce qui me concerne, cette butée temporelle devient un critère actif et objectif d’analyse, qui vient pour moi s’ajouter aux classiques plan du sujet, de l’objet et du transfert, dans mes images intérieures. J’ajoute quelque chose qui pourrait s’appeler plan du terme de l’analyse pour examiner tout matériel inconscient qui surgit.

La redonne archétypique peut, cependant, s’exprimer dans des registres divers pour éviter au moi la confrontation à ses images parfois terrorisantes : par exemple, aujourd’hui, je me demande, si les manifestations somatiques qu’on voit parfois apparaître au terme de l’analyse (comme d’ailleurs au terme de la formation, au moment de la rédaction du mémoire, par exemple) ne seraient pas à comprendre comme le signe qu’il manque un espace psychique suffisamment ouvert chez l’analyste pour accueillir et donner une forme psychique partagée dans le transfert, à ces aspects négatifs du soi qui s’invitent quand le franchissement symbolique d’une étape est engagé.

Pour moi, le terme de l’analyse fait donc partie intégrante d’un processus de développement qui s’inscrit comme une phase spécifique dans la construction du moi du sujet, – qui donne à revivre les séparations imparfaites – à la fois pour une part à l’intérieur même de l’analyse, et pour une autre part, dans cette phase post analytique qui échappe à la connaissance de l’analyste, une fois la porte du cabinet définitivement refermée.

L’inexorable séparation

La difficulté pour nous, analystes d’une petite société comme la nôtre, est que cette expérience post analytique n’a pour beaucoup d’entre nous jamais été vécue sur le plan exclusivement intra psychique, puisque sitôt notre analyse terminée, nous devenons les pairs de nos analystes. L’élaboration solitaire du processus de séparation et son introjection tranquille au sein de nos objets internes est troublée par des éléments relationnels réels, vécus hors du cadre, sans qu’il s’agisse du véritable absence, ni d’une vraie présence analytique. Il faut considérer que ce qu’on pourrait appeler un défaut dans notre formation devra donc nous obliger à poursuivre de manière particulièrement active et créative, ce travail de dénouage transférentiel avec nos patients, dans le champ narcissique comme dans celui de l’objet.

Adolescence interminable

Adolescence sans fin, adolescence avec fin… si on peut poser l’hypothèse que le processus adolescent ne se termine jamais, n’est jamais complètement liquidé, mais continue d’œuvrer silencieusement (ou bruyamment) en chacun de nous, alors on peut spécifier la teneur des violents mouvements psychiques archétypiques qui émergent quand le terme de l’analyse est envisagé.

A mon avis, deux aspects y sont dominants : tout d’abord la quête du nouveau et le désir de se porter en avant dans un avenir impulsé par le soi que le moi est désormais en mesure de mettre en œuvre.
Mais ce mouvement se double de son contraire, à savoir les résurgences d’une quête ancienne qui consiste à chercher, sinon retrouver le corps perdu, celui pré pubère pour l’adolescent, c’est-à-dire celui de la régression dans la chaleur incestueuse de la grande mère pour le puer.

Paradoxe des contraires

L’adolescence, comme le terme de l’analyse pour l’analysant mais aussi pour l’analyste, imposent donc au moi de se confronter radicalement à ce paradoxe de l’individuation qui consiste à avoir besoin de l’autre pour se constituer et en même temps d’être obligé de s’en différencier, c’est-à-dire opérer le sacrifice de la perte de sa numinosité. De ces contraires naît le troisième terme…

Le paradoxe réside dans le fait que ces deux termes de la conjonction doivent être tenus dans le même mouvement, quand vient le travail spécifique sur la terminaison de l’analyse, car, vous l’avez déjà pressenti, deux dangers coexistent: celui lié à la menace fusionnelle incestueuse d’une part et d’autre part celui lié à une expulsion prématurée du contenant thérapeutique, quand le matériel relatif au dénouage n’est pas suffisamment analysé.

Redonne archétypique et défenses du soi [[ Défenses du soi : « système de défenses totalitaire que mettent en œuvre les patients dans un transfert psychotique. Le phénomène est proche de ce qui est souvent nommé « réaction thérapeutique négative » : aucun progrès ne peut s’inscrire et tout ce que dit l’analyste est annulé, soit dans le silence, la ritualisation des séances, ou encore dans des attaques verbales explicites en vue d’annuler le processus analytique en tant que tel. » M. Fordham, Defences of the self, JAP, 19, n°2, p. 192. Sur la réaction thérapeutique négative, cf Horacio Etchegoyen, Fondements de la technique psychanalytique, Masson, 2006.]]

Le surgissement des énergies archétypiques activées par la perspective de séparation va porter ces mouvements à leur paroxysme : réactualisation des défenses du soi qui semblent rigidifier et annuler la souplesse défensive récemment acquise par le moi, sous forme de sabotage du travail de terminaison, attaques sur le cadre, réaction thérapeutique négative, bref, tout ce qui permet d’éviter l’élaboration d’un sacrifice, d’autres diraient d’une position dépressive. Les défenses du soi travaillent alors à la destruction du lien, pour éviter au moi d’avoir à tenir ensemble le bon de l’analyse et son mauvais actualisé (entre autre) par sa butée sur le temps. Elles travaillent à réactiver des fantasmes incestueux qui s’ils ne sont pas reconnus incitent à la rupture prématurée de l’analyse. Elles fonctionnent dans un tout ou rien selon la politique de la terre brûlée : impossible de quitter l’analyste sans avoir détruit l’analyse, pour ne pas à avoir en faire le deuil.

Les défenses du soi peuvent aussi travailler à une terminaison d’analyse en eau de boudin, autrement dit dans l’impasse, c’est-à-dire dans l’immobilisation généralisée des processus créatifs qui avaient cours dans l’analyse : on n’arrive plus à penser, on trouve qu’on tourne en rond, et cette absence de mouvements d’élaboration est parfois interprétée comme si le processus s’était épuisé de lui même et que c’est bien là le moment de se séparer. C’est l’analyse sans fin.

Qui d’entre nous n’a pas été effrayé par les formes extrêmement violentes que pouvaient prendre les mouvements inconscients dès lors que le terme est annoncé, quitte à nous faire complètement douter de la justesse de notre jugement ? On pourra certainement au cours de la discussion évoquer à partir de notre expérience d’autre formes subtiles de destruction en cours de l’élaboration du terme de l’analyse, liée à l’entrée dans la danse des défenses du soi au moment du baisser de rideau !

Trois champs de conflictualité psychique

Toujours en m’appuyant sur le paradigme adolescent, je voudrais maintenant mettre maintenant l’accent sur quelques aspects de conflit, que le moi devra affronter dans certains champs plus particulièrement activés quand s’annonce le terme de l’analyse.

J’ai choisi trois champs pour une exploration plus spécifique : identification, négativité et homosexualité, mais d’autres thèmes auraient pu être examinés de la même manière.
Je vais essayer de traiter chacun des points successivement pour la clarté de l’exposé, mais ils interagissent sans cesse les uns avec les autres et la différence entre les paragraphes n’est pas facile à instituer. Disons qu’il s’agira d’explorer les aspects de la redonne archétypique au terme de l’analyse dans le champ transférentiel qui concerne la persona, le versant négatif du soi et l’union non dialectisée des opposés, à savoir le même.

Identification versus persona

Le premier de ces champs est celui de l’identification, à savoir la question des rapports entre les projections du transfert et la persona de l’analysant – cette dernière étant considérée ici comme une émergence archétypique défensive lié à la proximité de la séparation. Après coup, en réorganisant la cohérence de cet exposé, j’ai trouvé intéressant de m’apercevoir que je n’arrivais pas à différencier clairement d’une part la question de l’identification et celle de la négativité, tant à mon avis elles sont imbriquées, en ceci que l’émergence du vrai moi est la conséquence d’une confrontation, parfois brutale, mais toujours dans la relation, avec l’inquiétante altérité de l’autre. Souvenons nous que le petit enfant s’érige en tant que sujet en disant Non !
Dans le vocabulaire que viennent de publier plusieurs de nos collègues, sous la plume de Suzanne Krakowiak, l’insistance est mise à propos de la notion de persona sur le rôle qu’elle joue dans la constitution du moi, comme organe de l’identification, dont celui ci aura à se délier pour que la persona joue ensuite son rôle de fonction de relation avec l’objet interne.

Commençons par l’adolescent : Richard Frankel dans The adolescent psyche, Jungian and Winnicottian perspectives annonce « the shaping of one’s worldly identity is a central task of adolescent individuation ». [[Frankel R. The adolescent psyche, Jungian and winnicottian perspectives, London, Bruner-Routledge, 1998, p. 129.]] « La mise en forme de son identité est la tâche centrale de l’individuation de l’adolescent »
Pour l’adolescent, l’une des conséquences majeures du processus de croissance psychique est la meilleure délimitation de son monde interne animé par la vie pulsionnelle qui se différencie de son monde externe, ce qui lui permet une plus grande prise de conscience de l’organisation de ses identifications. Il repère l’influence de ses imagos, parentales en particulier, mais pas seulement, les affronte, s’en défend, les utilise au profit de son narcissisme etc.
Il s’agirait de conserver le bon de l’objet comme image de soi et de rejeter ce qui ne l’est pas, en le projetant sur le monde externe.
Le processus adolescent provoque une quête incessante, souvent douloureusement expérimentale, d’une identification tenable pour le moi compte tenu de la pression du surmoi et du collectif ; le narcissisme est à la recherche de son objet, le soi se cherche un moi dans lequel s’inscrire de manière stable.

Persona défensive

Pour l’adolescent, les aspects mimétiques de la première enfance, activés dans le miroir de la relation à une mère suffisamment bonne ont servi d’étayage narcissique à l’organisation d’un moi. Un sentiment d’identité et une capacité à reconnaître et à tolérer l’altérité se sont constitués tant bien que mal. A mon sens, une mère est suffisamment bonne quand elle laisse un espace d’incertitude dans lequel peut se créer une dimension nouvelle et inattendue entre elle et son enfant, qu’il soit nourrisson ou adolescent. (.) [[Solomon Hesther, Le soi éthique, Cahiers Jungiens de psychanalyse Penser en analyse, n°100, printemps 2001, et avec Mary Twyman The ethical attitude in analytical practice, London, Free association books, 2003. ]]

Mais il peut arriver que la poussée identitaire du bébé ait été contrainte de soutenir une identification défensive, seulement en miroir, sans relation d’altérité pour l’animer et l’incarner. C’est-à-dire qu’il s’est construit une adaptation au monde externe et à la relation de type persona/faux self au sein de laquelle le vrai soi n’a pas pu s’inscrire, et en particulier n’a pas pu donner forme à sa violence ni à ses aspects destructeurs. Le faux moi qui en résulte est une sorte de chimère narcissique, double adapté aux défenses de la mère.

Les composantes défensives de cette relation en miroir à la mère vont se retrouver dans la redonne archétypique du moment de séparation d’avec l’analyse et l’analyste, et ce que l’analyste soit homme ou femme…
Pour l’adulte en analyse, l’identification en miroir du bébé qu’il a été va se ré organiser dans la relation de transfert, conscient et inconscient. La puissance archétypique du transfert favorise la recherche de compensation impulsée par un soi primaire qui n’aurait pas rencontré dans la relation archaïque sa double composante positive et négative.

L’imago de l’analyste

C’est ainsi que, dans la compensation, s’est constellée au cours de l’analyse, une nouvelle imago dans la psyché du patient : l’imago de l’analyste. Les rêves de transfert nous informent de la teneur de cette imago puissante. Pour aborder la question de la destructivité du patient vis à vis de l’analyste, je vais m’intéresser à la construction de cette imago de l’analyste dans la psyché du patient et au lent travail de différenciation de cette imago en ses bons et mauvais aspects.

Ce mouvement de créativité de l’inconscient qui consiste à dessiner l’imago de l’analyste est en relation étroite avec les différents mouvements de trans-formation psychique qui ont lieu concomitamment, dans le transfert : c’est-à-dire une perception renouvelée de lui-même par le patient, en tant que bébé suffisamment bon, adolescent qui ne serait pas éternellement insatisfait et insatisfaisant, et peut être analysant préféré de l’analyste, si ce n’est merveilleux !

Mélange indéfinissable de composantes psychiques parentales personnelles et archétypiques, traces inscrites du vécu transférentiel, l’imago de l’analyste dans la psyché du patient reste nimbée des aspects inconscients de la personna-lité mana. Jung très souvent dans son œuvre insiste sur l’irréductibilité totale de cette projection. Il insiste sur ses aspects shaman, magiques, de guérisseur, qu’il faut compléter par les aspects maléfiques, du sorcier, du fripon qui en sont le retournement en son contraire.

J’ai rêvé de vous en Bob Marley me disait un adolescent fumeur de joints et rastafarien, en pouffant de rire …Mais il y eut beaucoup à travailler sur un Bob Marley sans foi ni loi, incestueux et violent, projeté sur son analyste et qui le tyrannisait dans son monde interne…

L’imago de l’analyste est sujette à la loi de compensation de l’inconscient, à savoir que l’idéalité archétypique du patient n’a pas pu être activée en son juste temps par les figures parentales. Cette idéalité n’a pas subi le processus de dé liaison de ses sources archaïques, réduction nécessaire à la construction du moi, au cours de l’enfance et de l’adolescence. La défaillance ou l’insuffisance parentale a imposé à cette idéalité de rester en attente d’un objet. Parce qu’il s’agit de délier l’imago de sa part d’idéal, le risque existe que la douloureuse crise de croissance quelle provoque soit étouffée dans et par l’idéalité projetée sur l’analyste et sur l’analyse.

Car, précisément, parce qu’elle n’a pas pu s’humaniser en se déliant de sa puissance numineuse, l’imago en est restée puissamment imprégnée. Projetée sur l’analyste, cette imago va trouver l’objet qui lui correspond : imago d’un analyste idéal projetée sur un analyste bienveillant et non talionic, comme disent les anglo-saxons. L’imago alors se représente dans les figures du registre parental, père/mère, idéalisés ; son aspect diabolique reste alors clivé dans une censure sévèrement contrôlée par les défenses du soi : en tout ou rien, rappelons sa règle.

Le soi entre destructivité et idéalité

Les composantes négatives des relations précoces vécues fonctionnent en effet selon la dynamique du soi, c’est-à-dire soit l’un soit l’autre. Si la part d’idéalité est présente dans les matériaux inconscients, la part de négativité du soi sera clivée ou encore projetée dans le monde externe pour conserver à la relation de transfert ce totalitarisme du positif recherché dans et par la relation archaïque. Cette projection latérale de la négativité du soi se fait souvent sur un conjoint, un enfant ou un collègue de travail, les autres patients de l’analyste etc.

Persona idéale

L’identification du patient à cette imago idéalisée de l’analyste, à cause de « ses affects en faim de représentation », pourrait amener à conclure l’analyse sur la base de cette projection, apparemment rassurante pour tout le monde, patient et analyste, mais si elle reste inanalysée elle pourrait mettre le patient en grand danger par la suite.
Il est intéressant de vérifier que le mécanisme de projection d’une imago de l’analyste donnant lieu au développement d’une persona idéale, en clivant ses dimensions destructrices, peut voir son efficacité défensive s’effondrer à la seule perspective de l’irrévocable terminaison de l’analyse.

Dans le texte sur la Fonction Transcendante, [[Jung C.G., p.157 .]] Jung nous rappelle que « le patient s’attache par le transfert à la personne qui semble lui promettre un changement d’attitude ; par le transfert il cherche à obtenir ce changement, indispensable pour lui, même quand il n’en est pas conscient. Le médecin acquiert donc pour le patient la valeur d’une figure indispensable et donc d’une importance absolument vitale. Si infantile que puisse paraître semblable dépendance, il s’y manifeste un espoir essentiel, qui si il est déçu [[C’est moi qui souligne.]], vaudra au médecin une haine intense. »

La haine nécessaire

Je voudrais répondre à la citation de Jung, qu’à mon avis, cet espoir est forcément toujours déçu, aussi bien chez le patient que chez l’analyste. Nous sommes en effet tous d’incorrigibles rêveurs ! Cela signifie que le patient éprou-vera l’intensité de la haine pour son analyste qui lui fait vivre une telle désillu-sion, à savoir que l’analyse ce n’est « que ça », tandis que l’analyste la reconnaîtra dans les aspects négatifs de son contre transfert, à propos de ce patient, qui encore une fois ne lui permet pas de satisfaire pleinement à son idéal thérapeutique.
Il est à noter que Jung parle bien de « haine », mot qui dans sa terminolo-gie n’est pas fréquent.
Mettre un terme à l’analyse va donc contraindre l’analysant comme l’analyste de se confronter à cette haine qui est l’envers de l’idéal.
L’agressivité du jeune enfant, comme celle de l’adolescent a, entre autre, pour fonction de vérifier la fiabilité de l’objet : est ce que la mère résiste, quand “ on ” la cherche ?
Il faut rapprocher le processus de figurabilité de la haine de celui de l’idéalisation dont elle est le refoulé. Plutôt haïr l’objet que se haïr soi même pourrait être la devise de l’adolescent. Et on le sait, la limite entre soi et l’objet est bien mal délimité à cet âge-là. Une haine de soi refait sans cesse retour, dans la haine du corps, scarifications, tatouages de dragons, de serpents, de monstres et autres inscriptions effrayantes et ineffaçables.

Dans certaines analyses le travail de séparation peut prendre des formes extrêmement destructrices, quand le duel avec la mère incestueuse des Méta-morphoses déborde la dimension symbolique pour engager la lutte dans la réalité du cadre thérapeutique. Ce que nous rencontrerons dans le processus adolescent sous la forme d’une destructivité, parfois radicale, qui met au devant de la scène psychique la nécessaire séparation peut être pensé au terme de l’analyse dans la forme élaborée du deuil, deuil de l’objet, mais surtout de la toute puissance – tant créatrice que destructrice du soi, quand il s’est désormais inscrit dans les limites vivantes d’un moi organisé.
Si le clivage et l’expulsion dans le monde externe sont les modalités psy-chiques défensives privilégiées à l’adolescence qu’en est-il si on fait une relec-ture du terme de l’analyse selon ces notions ?

Transfert du négatif

Je souligne volontiers que Jung parle de haine et non de transfert négatif. La formulation même de « transfert négatif » me semble être un obstacle à sa pensée : en effet, le « transfert négatif » désigne à la fois et la valence hos-tile ou agressive, des sentiments, affects, représentations transférés, et un effet négatif du transfert, du point de vue de la dynamique de la cure et des effets qui en sont escomptés. » [[Janin C. citant Maurice Bouvet, in Du transfert négatif au transfert du négatif », Revue Française de ?analyse, n°2, 2000, Le transfert négatif.]] C’est pourquoi je préfère parler du transfert du négatif. Haine projetée dans l’analyse, transfert du négatif, il me semble en effet nécessaire de consi-dérer le transfert du négatif et son analyse comme une condition essentielle pour pouvoir parler d’une analyse complète conduite à son terme.
Si nous considérons que la relation entre Freud et Jung à travers leur cor-respondance témoigne d’une forme élémentaire de l’analyse, on voit les effets ravageurs qu’a eu, pour Jung leur séparation non élaborée. La dimension de négativité du transfert de Jung sur Freud n’a pas pu être analysée en tant que contenu de l’inconscient. Alors, tout au long de son œuvre, les occurrences du nom de Freud seront l’occasion pour Jung de poursuivre cette auto-analyse de la désillusion, pour qu’elle fasse la part du bon et du mauvais Freud.

La haine, comme l’amour, a besoin d’un objet

Pour que sa personnalité puisse se constituer sur un mode autonome, l’adolescent a besoin de sentir que la relation à sa mère, à ses parents, à son mi-lieu n’est pas totalitaire, sans être pour autant laxiste. Il a besoin d’un espace qui lui permette de faire l’expérience de ses propres ressources, c’est-à-dire de la fiabilité de ses objets internes, qu’il puisse les reconnaître comme lui appartenant, et que cette reconnaissance puisse être en partie partagée. Classiquement, dans notre culture l’adolescent construit et occupe cet espace psychique et physique avec une certaine brutalité ; elle est liée au conflit entre les composantes archétypiques et celles de l’inconscient personnel. Le soi propose des énergies d’intensité extrême qui ont besoin d’être mises en forme par le moi.

Mais, comme dans les relations précoces de la première enfance, la façon dont les représentants parentaux acceptent de rentrer dans la confrontation de cette phase importante d’autonomie va venir amplifier ou au contraire moduler le conflit psychique vécu par l’adolescent. L’autonomie n’est en effet jamais donnée, elle est toujours conquise.
De même, on va voir se réveiller chez le patient une thématique souvent restée inconsciente au cours du travail : l’analyste est-il porteur d’une affirma-tion et d’une solidité dans le lien transférentiel, qui permet au patient d’avancer dans l’élaboration d’un vrai travail de différenciation des identifications de toute puissance projetées sur l’analyste ?
Quand le moi de l’adolescent a besoin d’une violence qu’on pourrait qualifier de démesurée pour constituer cet espace de différenciation parce qu’il ne lui est pas suffisamment ouvert, (parents trop bons, trop présents ou encore trop absents, trop loin, pervers, immatures etc) on constate souvent que ses capacités d’intégration sont débordées et que c’est le soi, dans sa dimension archétypique qui vient prendre le relais dans l’organisation des défenses : actes délictueux dans la tendance anti-sociale, auto agression, scarifications, tendances ou tentatives suicidaires, retrait, désinvestissement, dépression, comportements addictifs dans l’usage d’alcool, de stupéfiants, etc…
Il va paradoxalement devenir de plus en plus dépendant de ceux dont il croit être en train de s’affranchir.

Pour l’adolescent, face à cette destructivité on pourrait dire que le mau-vais objet représente une certitude bien plus grande que celle que pourrait offrir le bon objet, à savoir sa permanence. En effet, si le bon objet est toujours menacé de disparition, le mauvais objet quant à lui donne l’assurance qu’on va se le garder, surtout quand il s’agit de sa propre mère. En ce sens, l’objet de la haine ne peut décevoir et le moi de l’adolescent a besoin de certitudes. « Je sais ce que je ne veux pas, mais je ne sais pas ce que je veux…

L’objet de la haine est idéal

On pourrait dire que l’objet de la haine a toutes les qualités de l’idéal, en terme de puissance et de stabilité. Donc, si la haine n’est pas reprise dans un au-thentique travail de déconstruction, elle pourra avoir des conséquences désas-treuses dans la phase post analytique, car la part narcissique projetée sur l’analyste non dé liée risque de recréer une nouvelle dépendance addictive à l’idéal. On pourrait la figurer dans l’exercice narcissique du fils amant qui, privé de grande mère à qui se soumettre, s’en retrouvera vite une autre, (le monde est riche en grandes mères !) pour assumer son irrépressible besoin de dépendance infantile. Ce pourra être une compagne, une formation, une promotion, bref toutes choses qui pourraient tromper notre vigilance en soutenant l’expression d’une persona défensive, parée des beaux habits d’une maturité en trompe l’œil.
Or il est difficile, pour l’analyste comme pour l’analysant d’aller explorer ces profondeurs de l’âme humaine qui se présentent parfois sous un jour fort plaisant.
Témoin ce rêve d’une femme qui au cours du travail sur ce thème de la haine rêve qu’elle rencontre une belle jeune femme, qu’elle reconnaît sans pouvoir la nommer, à son grand étonnement. A la grande surprise de la rêveuse, la jeune femme se nomme à plusieurs reprises, énonçant seulement quelque chose qui ressemble à son nom de famille sans donner son prénom. La rêveuse ne comprend toujours pas, l’inconscient insiste : la femme répète son nom Hass, pour qu’enfin la rêveuse la reconnaisse. Ce n’est qu’au réveil, après avoir élaboré le contenu de son rêve que la rêveuse réalise que Hass, signifie haine en allemand, langue qu’elle a pratiqué autrefois. Elle avait donc rencontré la haine, qui deman-dait à se faire reconnaître,tout simplement !

Identification à l’idéal

Dans la cure, comme dans l’adolescence, s’observera donc le même travail progressif de deuil de la toute puissance narcissique, projetée sur l’analyste sous forme d’une imago parentale idéalisée dans l’amour/haine. Ce travail n’est bien sûr possible que dans la mesure ou l’analyste, comme le parent de l’adolescent d’ailleurs, n’est pas lui même identifié à cette figure idéale. Or, l’expérience cli-nique avec les parents d’adolescents montre à l’envi combien leur propre adoles-cence est frappée d’amnésie quand ils deviennent à leur tour parents d’adolescents. Mais qu’en est-il pour les analystes que nous sommes ?
Comment l’analyste résiste-t-il à cette identification idéale qui vient soi-gner un narcissisme le plus souvent blessé qui l’a fait devenir analyste ? Il n’y a certes pas de recette magique, mais la confiance, ainsi que le travail de dénouage des aspects inconscients que nous mettons dans un processus qui nous dépasse le plus souvent, devrait nous aider à cultiver la modestie…
Je préfère ne pas m’étendre sur la catastrophe clinique que pourrait re-présenter une analyse qui se serait partiellement ou totalement effectuée dans la persona, celle de l’analyste renforçant celle du patient et vice versa. Il est vrai que pour moi, quand j’entends certains singes savants lacaniens, je dis bien certains, qui parlent depuis leur analyse, dans une identification totale au Maître, je me pose toujours la question de ce qui est plus discret chez moi, chez nous, mais qui pourrait mettre en scène de la même manière l’aspect d’imitation ado-lescent qui n’a pas pu donner lieu à une authentique construction identitaire. Relisons à ce sujet le superbe et éclairant travail de Racamier à propos du pervers narcissique [[Racamier P.C. Le génie des origines, Paris, Payot, 2005]], ou celui de Steven Galipeau [[Galipeau Steven, Perversions dans le Temenos, traduit par Laurence Lacour, Cahiers jungiens de psychanalyse Guérir, n°106, printemps 2003.]] sur les perversions dans le temenos
Je voudrais juste vous citer au sujet de cette catastrophe identificatoire dans la persona, une réflexion de Haydée Faimberg dans la RF?a [[Faimberg Haydée, Revue Française de Psychanalyse, Bion, « Sans mémoire et sans désir » 1989, n°5.]] « Une analyse toute entière peut en arriver à être un formidable bastion si elle se déroule dans un accord complaisant entre les deux protagonistes ! Car le souvenir d’une expérience de satisfaction éprouvée lors d’une séance précédente peut inciter tant le patient que l’analyste à reproduire, inconsciemment ou consciemment, les conditions qui provoquèrent ladite satisfaction. Si le patient ne peut que collaborer dans ce sens, il appartient à l’analyste de créer les condi-tions qui lui permettront d’écouter quelque chose de nouveau. Entendue comme je l’entends, ajoute Haydée Faimberg, la formule de Bion implique que l’analyste a besoin de créer activement une nouvelle capacité psychique, une capacité négative d’écoute. »
Autrement dit, éliminer la facilité que représente un travail analytique fondé sur la certitude… A la dés identification du moi aux idéaux parentaux pour l’adolescent, correspondrait la reconnaissance et l’évaluation par l’analyste de ses idéaux thérapeutiques inconscients, qui tendraient à rendre le patient prisonnier d’une persona surmoïque qui aurait à nourrir l’analyste de réassurance et d’aconflictualité.

L’exemple Winnicott / Masud Khan.

Sur la question de la capacité de l’analyste à tenir le conflit à l’intérieur même du travail clinique, j’ai trouvé que les avatars de l’analyse de Masud Khan conduite par Winnicott nous donnaient eux aussi une intéressante leçon de mo-destie. L’affaire est développée dans un numéro de 2000 la Revue française de psychanalyse intitulé La perversion narcissique. Par ailleurs, Winnicott étant sans doute un des analystes les plus cités dans nos travaux, après Jung, j’ai trouvé intéressant d’ouvrir ici ce dossier.
A partir de 1951, Winnicott a été l’analyste de Masud Khan. Après une pé-riode très créative, Masud Khan, je cite « mourut seul, en 1989, il ne lui restait que quelques amis horrifiés – ayant ruiné non seulement sa carrière par le scan-dale, mais aussi sa santé avec des décennies de tabagisme et d’alcoolisme ».

Linda B. Hopkins dans un article intitulé L’analyse de Masud Khan par D.W. Winnicott : une étude préliminaire des échecs de l’utilisation de l’objet , essaye de comprendre ce qui s’est passé. Il est bien rare qu’il nous soit donné d’entrer dans l’analyse d’une analyse avec autant de précision et de respect pour les protagonistes.
Que voit-on ? Entre autre… Winnicott accepte de prendre Masud Khan en analyse en 1951, alors qu’il a eu une grave crise cardiaque en 1948, suivie de deux autres d’égale gravité. Masud Khan dira : « il essayait de faire en sorte que je ne voie rien, et je faisais comme si il y était arrivé. » [[Hopkins Linda B. L’analyse de Masud Khan par D.W. Winnicott, Revue française de psychanalyse, p. 1051.]] Winnicott n’arrive pas à tenir le cadre et accepte de prendre en analyse la femme de Masud Khan, alors que celui-ci est son patient depuis des années. Masud Khan se met alors à aider Winnicott dans son travail de rédaction et d’édition de son œuvre.
Linda Hopkins donne quelques exemples parlants de l’impossibilité de Win-nicott d’analyser la destructivité de ses patients, malgré ses efforts pour la théoriser dans ses écrits.
A partir du fameux texte La haine dans le contre transfert, à propos d’un incident avec un garçon orphelin qu’il a accueilli chez lui, avec l’aide de sa femme je cite Linda Hopkins : « Si Winnicott reconnaît la haine dans le contre transfert », les exemples qu’il donne dans sa clinique sont ceux d’un « repli de l’engagement émotionnel.» Winnicott serait tellement préoccupé par la destruc-tivité potentielle de sa réaction, qu’il se replie émotionnellement et prive le gar-çon d’un vrai face à face dans lequel l’hostilité pourrait être échangée, les deux personnes y survivant. »
Winnicott est considéré dans ces articles comme ayant « une grande dif-ficulté à laisser l’analyse se développer au delà du maternel, pour faire l’expérience d’un autre matériel conflictuel en train d’émerger, ni à le compren-dre, peut être parce qu’il avait lui même tendance à préférer l’approche mater-nelle positive dans la pratique. » La force du complexe d’empiètement maternel de l’analyste.

Le fantasme homosexuel du même

Je vous invite donc à aller vous faire votre propre opinion en lisant ces passionnants travaux. Mais, je constate que les problématiques de l’empiètement maternel et de l’idéalisation me conduisent naturellement à aborder le dernier point que je voulais souligner dans la proximité entre processus adolescent et terme de l’analyse. Il s’agit de la question de l’homosexualité, que j’ai préféré articuler ici sous l’égide de la figure du même.

Si les problématiques de l’adolescence sont bien dominées par les choix d’objet narcissiques, la redonne archétypique de l’adolescence va venir relancer la problématique d’identité sexuée en activant la dynamique psychique de l’inceste symbolique à la mère. Pour le garçon, comme pour la fille, elle renvoie au monde indifférencié du même.
Amitiés quasi amoureuses pour un/une amie grandiose, (qui peut également être projeté sur un adulte) paré/ée de qualités numineuses qui imposent à la relation des modalités psychiques de permanence, de fidélité et une stabilité sans partage, enfin d’une intensité et souvent d’un sentiment esthétique, qui sont di-rectement corrélés à l’énergie archétypique du soi.

Cette homosexualité de l’adolescence est nécessaire en tant que relance narcissique, mais aussi objectale, de l’amour de soi et elle ouvrira dans les meil-leurs des cas, sur l’investissement d’objet hétérosexuel dans la suite du déve-loppement…

Que se passe-t-il si nous mettons la notion d’homosexualité à l’épreuve des fantasmes homosexuels dans la relation patient analyste quand se travaille la terminaison de l’analyse ?
Pour l’adulte au terme de l’analyse, se rejoue le conflit psychique de la re-donne archétypique entre le soi primaire (narcissique) et le soi relationnel qui introduit l’altérité de l’objet et ouvre sur la rencontre avec la différence, (le pouvoir séparateur du paternel). Ces dimensions sont particulièrement sensibles aux projections transférentielles. Ce n’est pas sur cet aspect bien connu que je voudrais m’arrêter. Mais plutôt sur le fait que ces revécus d’angoisse d’abandon masquent le plus souvent leur opposé dans lequel s’exprime la force violente nécessaire pour résister à l’emprise fascinante de l’archétype du puer. L’analyste comme l’analysant sont inconsciemment sollicités dans ces registres archaïques de l’attachement primitif, addictif pourrait–on dire, en plein comme en creux : crainte de l’abandon comme celle de ne jamais en voir le bout, qui dans leur forme en tout ou rien nécessitent une attention très spécifique dans la terminaison de l’analyse.
Fantasmes homosexuels qui sont à entendre comme des fantasmes de dé-veloppement mais dont il faudra prendre conscience pour pouvoir s’en déprendre. Ils entrent dans le travail de différenciation de l’Oedipe. Mais au terme de l’analyse, il me paraît plus fécond de les entendre par rapport aux tendances in-fantiles de la psyché d’un retour au même à cause d’un difficile, voir impossible arrachement, pourtant nécessaire : « S’arracher à un ordre de réalité pour qu’un autre s’anime » écrit Elie Humbert[[Humbert Elie, Le prix du symbole, Le sacrifice, Ca-hiers de psychologie jungienne, mai 1980, n°25.]] .

Tout d’abord, de même que les aspects négatifs du soi tendent vers la destructivité de l’autre qui impose sa différence, son cadre etc… la fantasmatique homosexuelle, surtout au terme du travail d’analyse quand elle est activée dans le transfert, prend cette même coloration négative et omnipotente d’effacement de l’altérité de l’autre. La reconnaissance de l’altérité passe par le dénouage de l’homosexualité inconsciente.
Mais c’est surtout comme expression de la toute puissance du même qu’elle me paraît féconde à analyser. Pour reprendre les termes de la relation archaïque, l’expression de la fantasmatique homosexuelle exprime la fusion avec l’état du plérôme des origines, dans le sein d’une grande mère indifférenciée. Toute puissance du même qui trouve dans l’état de fusion son terrain d’expression privilé-gié, dont me semble-t-il les aspects de régression défensive sont à prendre sérieusement en compte. Régression défensive qui peut être vécue dans une angoisse d’abandon, proche de l’agrippement, qui va venir toucher l’analyste dans ses zones les plus fragiles.
Nous connaissons bien les questions transférentielles qui se posent quand vient à son terme le travail analytique : les revécus d’angoisse d’abandon sont au premier plan, ils réactivent les blessures narcissiques que le moi a eu à endurer précocement, il faudrait alors fantasmatiquement que la relation à l’analyste ne s’arrête jamais, figure de ce fameux puer aetuernus, sans temporalité, c’est-à-dire sans vie ni mort… Je vous renvoie, encore ici, faute d’espace pour la développer, à la question de la fidélité et de la trahison dans le couple puer-senex, telle que la développe Hillman dans sa superbe réflexion sur La Trahison. [[Hillman James, La trahison et autres essais, Paris, Payot, 2004.]]

Réflexion dans laquelle il insiste sur la nécessité de l’abandon que repré-sente la trahison « Dans la mesure où le travail psychologique dirigé a pour but d’encourager les efforts personnels et l’autonomie, à un moment donné et d’une façon ou d’une autre, l’autre sera ramené ou abandonné à son propre niveau, c’est-à-dire, obligé de tourner le dos à toute aide humaine, trahi et rendu à lui-même, là où il est seul. Comme l’écrit Jung dans Psychologie et alchimie :
… je sais par expérience que toute contrainte, depuis l’allusion la plus lé-gère jusqu’à la suggestion, en passant par toutes les méthodes d’influence que l’on voudra, ne détermine en fin de compte rien d’autre qu’un obstacle à l’expérience la plus importante et la plus décisive de toutes, qui est la solitude avec soi même, avec son soi, quelque nom que l’on choisisse pour désigner l’objectivité de l’âme. Le patient doit être seul, ne serait ce que pour trouver et connaître ce qui le porte quand il n’est plus en état de se porter lui-même. Seule cette expérience peut donner à son être des fondements indestructibles. » [[Ibid. p 38.]]Séminaire des 17-18 juin 2006