Fin d’analyse : fin d’une relation

Marie Claire Eskinazi

Ce qui revient à s’interroger sur ce qu’est la relation et la spécificité de la relation analytique… Vaste sujet.

Sans doute vous est-il arrivé, comme à moi, de recevoir à votre cabinet des hommes, des femmes dont on sent d’emblée l’hésitation. Ils ont votre adresse depuis six mois dans la poche ou sur leur bureau. En bon analyste on attend la suite, elle vient sous forme de questions :

« Vous comprenez, je ne voudrais pas devenir dépendant…:

J’ai peur d’être accro…:

Qui décide qu’un travail analytique est terminé ?… »:

Quels fantasmes y a-t-il sur la fin de l’analyse ? Que les conflits soient réglés, la souffrance disparue, se connaître, savoir qui on est ? :
Bien sûr il y a ceux dont la décision est prise et pour qui le chemin de l’analyse est quasiment enclenché. :
Pourtant tous arrivent avec une représentation de la psychanalyse, nous ne sommes plus au temps des pionniers, ce qui nous oblige à tenir compte de ces nouvelles donnes. Qu’est-ce qui est projeté, attendu de l’analyste certes mais aussi de l’analyse, des transformations qu’elle est censée induire, permettre ? :
Que se passe-t-il réellement ? Ce terme « réellement » est fort ambigu. :
« Y aurait- il » un réel autre que la représentation que l’on peut s ‘en faire ? Comment l’appréhender, en prendre la mesure ? :
C’est à partir de ces questions et des réflexions suscitées par les travaux des journées de novembre que j’aborderai le problème posé :« Continuité des processus psychiques et fin d’analyse »,en l’abordant sous l’angle de la relation et surtout de son évolution ; transfert, contre transfert étant une modalité particulière de ce qu’est une relation, c’est à dire deux subjectivités qui se rencontrent. Quelle alchimie s’opère entre ces deux êtres, ces deux sujets en présence pour le temps que va durer la rencontre, c’est à dire, le travail analytique, étant donné que ces deux là ne sont pas dans un rapport de symétrie.

L’un est demandeur, l’autre non… Les attentes sont bien sûr différentes

l’un travaille à la résolution de ses souffrances et de son mal-être. L’autre est à l’écoute de ce qui va se dire, se dévoiler, écoute sans cesse renouvelée, témoin et partenaire de la naissance d’un sujet à lui-même (Travail de Françoise Le Henand).

I Résumé des épisode précédents

Viviane Jullien-Palletier s’est attachée à travailler à partir de ce qu’elle posait comme un paradoxe arrêt de l’analyse continuité de la vie psychique (des processus psychiques) et sur le processus de deuil.

L’élaboration de la fin de l’analyse étant en partie liée aux différentes manières de quitter l’analyste, à la capacité d’affronter la souffrance, le manque et l’absence.
Il m’est apparu que je ne pensais pas arrêt et continuité comme un paradoxe parce que je les situais à des niveaux différents, ce qui m’a obligé à aller plus loin dans ma réflexion et à privilégier la question de la relation, approche phénoménologique en quelque sorte.
La fin de l’analyse, c’est la fin d’une relation, la vie psychique, elle, de toute façon continue. Il s’agit de savoir comment les processus psychiques qui se sont mis en place dans le travail se poursuivent et évoluent.

« Où en est » l’analysant de son rapport à lui, à son monde intérieur et au monde extérieur?
Le conscient a-t-il développé suffisamment sa capacité à intégrer, à contenir ce qui lui vient de l’inconscient, sa capacité à influer sur les transformations à venir ? Y a-t-il une fluidité suffisante entre le conscient et l’inconscient ?

Le rêve d’un jeune adolescent m’est revenu. Comme souvent dans le travail avec les adolescents après de grandes vacances on reçoit une lettre ou un coup de téléphone… (ou rien !) pour dire que cela va bien, qu’on arrête les séances. Il avait rêvé un peu avant les vacances…

« Je suis dans une baignoire avec mes parents, il y a là un requin, mais eux ne s’aperçoivent de rien, j’enlève le bouchon de la baignoire, le requin disparaît par le siphon… »

On fait ce qu’on peut avec les parents que l’on a et lorsque ceux-ci ne peuvent pas nous aider à affronter l’énergie archétypique qui est là on va faire avec les moyens du bord et s’adapter à la situation. On élude et on fait disparaître ce à quoi on ne peut se confronter… plus tard cela reviendra. Les expériences de la vie permettront-elles de se confronter à cette énergie, de l’intégrer?

Martine Gallard a posé le problème théorique que soulève la question de la fin de l’analyse.

Penser la fin de l’analyse oblige à penser l’analyse, ce qui l’a amenée à réinterroger les différences entre Jung et Freud (à partir entre autres des textes de Freud : Analyse terminée, analyse interminable ; et ceux de Jung : La psychologie du transfert) sur la place accordée à la sexualité, question centrale.
Freud : importance de la sexuation et son rôle dans l’existence articulée autour du complexe de castration.
Jung : la différence des sexes est fondamentale non seulement sur le plan sexuel mais sur le plan de la constitution de l’être dans sa totalité.

L’un et l’autre sexe est pour chacun le miroir du « pas tout ». La reconnaissance de ce « pas tout », de cette limite ne s’arrête pas à ce constat (abandon nécessaire de la toute puissance, reconnaissance de l’altérité, expérience paradigmatique à quoi nous mène la confrontation à l’autre sexe) et c’est en cela que réside l’intuition géniale de Jung, la reconnaissance de cette différence peut enclencher en conscience une dialectique fondamentale pour le devenir humain, le processus d’individuation.
Pour ceux qui s’intéressent à la bible et à la genèse, nous y voyons ce travail à l’œuvre.

 Genèse 1 :27 ; « Mâle et femelle il les créa »

 Genèse 2 : 18-21 ; « Il n’est pas bien pour le glèbeux d’être seul, je ferai une aide contre lui… il prit un de ses côtés… et bâtit la côte qu’il avait prise en femme (Isha) ».

On passe de l’androgyne humain, lieu d’une double polarité à l’état potentiel (Adam étant dans ce premier chapitre créé tout à la fois homme et femme) à la confrontation (au chapitre 2) à l’autre sexe dans une relation, celle-ci étant le lieu de notre accomplissement et de notre humanité.

Cette dialectique de sexes (femme-homme, animus-anima, féminin-masculin, intérieur et extérieur) est essentielle dans le chemin de l’individuation. La mise en place de cette dialectique est un élément déterminant qui nous permet de mieux comprendre ce qu’est la fin de l’analyse dans une perspective jungienne.

Un rêve pour illustrer ce propos,
un homme, la cinquantaine…

« Je suis marié avec Brigitte, nous ne vivons pas ensemble, il n’y a aucune connotation sexuelle mais nous sommes mariés. Son compagnon est sceptique… A mon réveil, je suis sceptique moi aussi. Qu’est-ce que ce rêve ? alors que je suis dans mon lit avec ma compagne. Suis-je de nouveau en train de repartir dans ce que j’ai déjà connu, avoir deux femmes dans ma vie ?
Je suis bien avec elle, je sens ça comme une trahison. Je suis en colère contre moi, contre ce qui échappe à mon contrôle. A mon insu serais-je en train de désirer ailleurs ?

Brigitte, amie qu’il admire est formatrice. Elle s’est jetée à l’eau, s’est installée …et ça marche ! Elle apparaît comme la figure d’un féminin qu’il a à épouser, qui l’aiderait à se déprendre de ses craintes, mais surtout de son scepticisme et de son besoin de contrôle. Ce partenaire intérieur, si on en tient compte, peut lui permettre de se relier à sa créativité inconsciente, encore faut-il lui faire confiance lui faire confiance.
Cette amie, femme qui se jette à l’eau, désirante, qui y croit et ça marche, devient figure d’anima, féminin intérieur pour lui, exemple de cette dialectique féminin-masculin.

II Retour aux sources

Il m’est venu l’envie de relire le petit texte de Freud écrit en 1937, deux ans avant sa mort “Analyse finie, analyse infinie” (Traduction 1975 “Sac de Sel”, document de travail) attentive à ce qu’il dit en quelque sorte en pointillé.
Il m’est venu l’envie d’interroger les blancs du texte, les questions en suspens plutôt que de m’attacher aux explications. Lecture allusive plus que littérale, lecture proche de l’écoute psychanalytique, cette lecture donne libre cours à l’interprétation et permet de retrouver la créativité. C’est être fidèle en cela à la démarche de Jung qui n’a pu élaborer ses propres pensées qu’en prenant des distances avec Freud, maître et père tout puissant, figure archétypique de la divinité.

A une lecture rapide de ce texte on est frappé de la toute puissance qui est conférée à l’analyste, toute puissance dans laquelle aujourd’hui nous risquons encore d’être repris si nous n’y prêtons pas attention. Un code de déontologie ne suffit pas à l’éradiquer. La toute puissance nous la voyons à l’œuvre dans la vie de tous les jours pour qui pratique l’art de l’attention, elle me semble liée à la nature même de l’homme, cet être doué de cette étrange capacité à se questionner, à penser. Etre de désir, être de recherche parce que “être manquant”.
A l’interrogation il est tentant de vouloir donner des réponses, et il est toujours difficile de maintenir ouvert l’espace de la question et du doute.
Il y a des métiers à risque…

Le problème de la fin de l’analyse est particulièrement épineux puisqu’il pose dans le même temps, trois questions inextricablement liées:

 la fin de la relation transférentielle, la résolution du transfert,

 ce qui suppose que la tâche analytique est terminée

 et ce conformément au modèle théorique qui a été élaboré

Effroyable casse-tête… Pour des raisons méthodologiques, on les étudie séparément:

 qu’est-ce que l’analyse?

 qu’est-ce que le transfert?

 qu’est-ce que la théorie analytique?

Revenons au texte de Freud :
“Existe-t-il une terminaison naturelle d’une analyse?”

Cela suppose, dit Freud, que :

 le patient ne souffre plus de ses symptômes,

 qu’il n’y a plus à craindre la répétition des processus pathologiques,

 que la pulsion soit en harmonie avec le moi, c’est à dire accessible à toutes les influences des autres tendances que le moi, qu’elle n’obtienne pas satisfaction par sa propre voie.

Si on me demande par quels chemins et moyens, il ne me sera pas facile de donner une réponse. On peut juste se dire qu’il faut appeler la SORCIERE à l’aide, la sorcière de la métapsychologie. Sans la spéculation métapsychologique, on n’avance pas d’un pas: il faut bien théoriser! Freud parle aussi de fantasmatisation. Méfiance et réticence qu’on ne trouve pas chez Jung à l’égard de la philosophie et des autres productions de la pensée, de la psyché.

Malheureusement, ajoute-t-il, les informations de la sorcière ne sont ni très claires, ni très détaillées.
Nous avons là une divergence fondamentale entre Jung et Freud puisque les présupposés qui informent leur pratique en sont pas les mêmes.
Le propre de la pensée de Jung est la mise en évidence de principes organisateurs (les archétypes) qui orientent le développement de la psyché et de cet organisateur central qu’est le “soi” à l’œuvre en tout un chacun, porteur du projet du devenir homme, encore faut-il qu’il soit, ce projet, repris et assumé par la conscience.
Les archétypes relèvent de ce que Jung nomme l’inconscient collectif (matériaux intemporels qu’on trouve dans les mythes, les symboles religieux), il déborde et englobe l’inconscient personnel.

Cette découverte n’aurait pu se faire sans le recours à la SORCIERE.
Jung ne lui donne pas le même sens: là où Freud y recourt avec réticence, Jung en fait l’élément moteur. Il s’est autorisé, en effet, à puiser des matériaux dans la philosophie, dans la religion chrétienne, les mythologies et dans d’autres traditions (Orient, alchimie) et d’y trouver les éléments nécessaires pour penser l’homme autrement qu’à l’aune des outils théoriques prévalents au XIXème.

La question de la fin de l’analyse se pose en tout autre terme.

Freud, toujours, (reprenant une communication de Ferenczi: Congrès Psychanalytique 1927) :
“On pourrait être amené à une terminanison naturelle si on trouve chez l’analyste la compétence et la patience nécessaires.
Le caractère particulier de l’analyste et pas seulement la constitution du patient doivent se placer parmi les facteurs qui influent sur les perspectives de la cure.
Il est indiscutable que les analystes n’ont pas atteint le degrè de normalité psychique auquel ils voudraient élever leur patient… comment et où le malheureux (analyste) doit-il acquérir cette qualification idéale dont il aura besoin pour sa profession?
Dans sa propre analyse…
Il conviendrait que chaque analyste (à peu près tous les cinq ans) se fasse de nouveau l’objet de l’analyse”.
Cela signifierait que le propre de l’analyse, de tâche finie deviendrait tâche infinie pour l’analyste!…
Cependant, ajoute Freud, “je n’ai pas l’intention de prétendre que l’analyse en général est un travail qui n’a pas de conclusion…”

Un sait, l’autre pas?

Lacan dit de ce petit texte qu’on peut le considérer comme le testament de Freud… “On voit bien là quelque chose dont il a conscience, c’est bien qu’il n’était pas entré dans le terre promise…” (Séminaire I, p22)
Si tout le monde était analyste, le monde irait mieux. Le savoir que l’on aurait sur l’autre, sur son cheminement, sur sa possibilité de maîtriser ses pulsions, de gérer ses conflits, de s’adapter au mieux aux differentes situations qu’il peut, pourra rencontrer est… impossible.
Freud dit (toujours dans le même texte) que le chat (la pulsion) ne dort pas, que s’il dort il n’est pas en notre pouvoir de le réveiller, il faut à juste titre le laisser au destin, le mieux étant l’ennemi du bien.
Nous le savons, pour les freudiens (Lacan) “les frontières de l’analyse s’arrêtent en ce point qui dans certains cas, s’avèrent irréductibles, laissant chez le sujet une sorte de blessure qui est pour l’homme le complexe de castration”.
“S’il y a solution du complexe de castration… c’est à partir du moment où le sujet s’aperçoit qu’il y a une chose à reconnaître et à poser, c’est qu’il n’est pas le phallus et qu’il réalise cela en analyse!” (Séminaire Juin 1958).
Cette question du savoir et de l’arrêt sur le complexe de castration ne hante pas de la même manière l’œuvre jungienne en raison d’une vision différente de l’homme. Sans doute en raison de l’importance accordée par Jung à la subjectivité et d’une conception fort différente du transfert.

III La relation

L’analyse est la rencontre entre deux subjectivités, une relation avec un toi, où le savoir n’entre pas en ligne de compte.
La savoir ignore en tant que tel le caractère personnel, original, irréductible de chaque sujet qu’il étudie. L’homme est incatégorisable parce qu’il est le seul à incarner l’humain comme il le fait. La relation serait plutôt sur le mode de la révélation, il faut que l’autre se révèle par son dire, naissance de la parole, pour qu’on le rencontre. Cette révélation est infiniment ouverte, capable de toutes les interprétations.
L’autre a priorité sur moi (mon éventuel savoir) en tant qu’il s’adresse à moi, il m’investit d’une responsabilité dont je ne saurai me décharger. Il me faut accueillir l’autre au-delà des capacités du moi, de son contrôle.
“Visage du moi avant les mots, langage original du visage humain dépouillé de la contenance qu’il se donne ou qu’il supporte sous les noms propres, les titres et les genres du monde, langage de l’inaudible, de l’inouï, du non-dit.” Lévinas.(Totalité et infini). Inquiétante étrangeté.
Il faut dit Jung dans cette rencontre entre deux êtres, deux inconscients, abandonner pour le meilleur et pour le pire toute autorité, tout désir d’exercer une influence… notre réaction est la seule chose que nous puissions en tant qu’individu, confronter à l’autre.
FONCTION ETHIQUE par excellence.

Le transfert Jung raconte son premier entretien avec Freud:

Freud: “Que pensez-vous du transfert?”

Je lui répondis qu’à mon avis, c’était l’alpha et l’oméga de la méthode analytique.

“Alors, me dit-il, vous avez compris l’essentiel!”.

Sauf que ce que l’un et l’autre mettaient sous le terme de transfert différait. Cela passe pour Jung par la reconnaissance de la dimension transpersonnelle de l’échange thérapeutique. Pour Jung le lien transferentiel n’est pas seulement projection inconsciente sur l’analyste d’une relation problématique aux parents. Ce n’est pas seulement un travail de désidentification aux imagos parentales.
Il postule que ce lien unit deux inconscients et les combine au sens chimique du terme.
La fonction de l’analyste dans cette relation est une fonction d’accompagnement, un mode particulier d’accompagnement de ce qui est en train d’advenir.
Selon Léon Askenazi (Colloque de Cordoue:science et conscience) l’homme en tant que créature n’est pas encore, il est en train d’acquérir l’être.
Le sujet émerge de la matière extérieure et d’une digestion de l’impersonnel, il est appellé à devenir quelqu’un à travers le ça du monde. C’est là le résultat d’une manducation, d’une digestion essentielle à travers laquelle apparaissent le sujet et la conscience.
Le geste de la connaissance de soi comme celui de la conscience morale est assimilée dans la kabbale à l’acte de digestion.
La place de l’analyste (de tout thérapeute) est d’aider à l’élimination des déchets, de ce qui est complètement devenu et n’a plus aucun avenir en tant que nourriture pour la conscience.
Il aide à la séparation des nourritures de vie et des nourritures de mort.
La pulsion de vie, la pulsion de mort ne sont pas appréhendées dans une perspective duelle, mais dans un rapport dialectique, la pulsion de mort peut être au service de la pulsion de vie lorsque celle-ci est bloquée ou entravée (ex: les crises à l’adolescence).

Je me suis référée à des philosophes et des penseurs contemporains (Lévinas, Askenazi, Abecassis) pour préciser ce qui me semble essentiel dans la démarche de Jung… et parce que ce sont ces lectures qui informent ma pratique (Vous pouvez ne pas être en accord avec cette approche…)

L’homme a à s’individuer (ce qui ne veut pas dire que l’individuation se fait systématiquement), exigence éthique qui déborde la volonté et la raison, l’inconscient n’est pas ce qui est à élucider et à maîtriser, il est ce qui est à digérer par le conscient, il en est la matrice informante.

Points que je me propose de reprendre et d’expliciter à travers un exemple clinique, exemple auquel j’ai pensé lorsque ML m’a demandé de travailler sur ce thème.

J’ai privilégié l’approche de l’analyse comme mode particulier de relation. En bonne logique la fin de l’analyse est donc la fin de cette relation où chacun des partenaires reprend sa route.
Y a-t-il à évaluer les bénéfices acquis avant de se quitter? A faire un état des lieux? Est-ce une nécessité? Elle peut se faire ou ne pas se faire, je ne suis pas sûre qu’elle soit déterminante dans la route que va poursuivre l’analysant.
A mon sens cette évaluation se fait de fait de l’analyste à lui-même, de l’analysant à lui-même dans une relation intime de soi à soi. Ainsi en va-til de toutes les histoires d’amour et de rencontre.
Je ne parle pas des séparations brutales où la haine et la vindicte tiennent lieu de lien, où le ressentiment vingt ans après laisse filtrer insidieusement ses toxines, ni de séparations dont on n’a jamais fait le deuil, qui ne sont en réalité jamais réalisées.
Je parle des séparations dont est tissée notre vie, un peu comme les fruits mûrs se détachent de l’arbre, passé le temps de la maturation comme le bébé quitte la matrice utérine.
Le lien se détache, ce qui en faisait la nécessité n’a plus lieu d’être, ce qui avait besoin de se vivre, de se réaliser s’est accompli, reste la tendresse, l’amitié, le souvenir en rien douloureux et la reconnaissance (le merci) au partenaire qui a permis que se dévoile, que murisse cette part de nous qui sans cette rencontre serait restée à l’état de promesse.
Le travail de séparation des nourritures de vie, des nourritures de mort est achevé pour un temps, travail de déliaison des liens mal noués, des liens qui étouffent.
Le travail de digestion, l’analysant peut l’accomplir seul.
Sa capacité à digérer l’impersonnel (inconscient collectif, les archétypes) est sans doute le critère essentiel de la fin de l’analyse.

IV Une fin d’analyse : des séparations qui n’en sont pas

Je reçois une femme, quarante ans environ. Il y a en elle de la colère, de la souffrance. Une grande tension manifestement l’habite.
Son analyse a pris fin il y a six mois (elle a duré huit ans) mais ça ne va pas du tout.
Tout à trac, elle déverse ce qui l’étreint.
Son analyste a pris sa retraite (MICA), l’en a averti deux mois avant, ce qui a considérablement accéléré le processus de séparation, bien que depuis un an déjà elle envisageait de terminer ce travail. La décision du moment de l’arrêt a été cependant prise unilatéralement.

Un inconscient qui résiste

Au cours de l’entretien,je sentais bien en moi la rétraction qui s’opérait.
Et tel est le dialogue intérieur qui prenait forme:

“S’il était mort, on pourrait travailler! Il n’est pas mort
Il va falloir faire avec ça!

Et encore:

“Ah non je ne vais pas payer les pots cassés d’un abandon qui n’est pas de mon fait! Je n’ai pas envie d’assumer d’emblée un transfert négatif qui ne m’est pas adressé. Il lui avait dit” On prendra le temps de se séparer”.
En deux mois? Sauf à être le représentant de l’espèce “analyste” et d’avoir à porter sur moi une faute que je n’avais pas commise…sorte de revécu du péché originel. De cela je ne voulais pas.
Le collectif, je veux bien, mais pas comme ça d’emblée.
Kafka, des phrases du procès me revenaient:
“Toute parole prononcée sera retenue contre toi”

Je me sentais submergée par une vague noire mais je restais coite. Ma pratique de groupe,de psychodrame, m’avait suffisamment avertie de ce type de réaction: les effets du transfert négatif.

Nous avions souvent l’occasion de travailler avec des participants qui étaient engagés dans un travail analytique. Nos confrères analystes nous les envoyaient parce que la situation en analyse était figée et que le travail s’engluait. Mais cela était consenti, et puis je n’étais pas seule, nous co-animions. On peut se soutenir le moral, se partager les tâches et le travail s’opérait avec tous les membres du groupe. (transfert latéral).
Décidément ça résistait ferme en moi, je n’avais pas envie de reprendre avec cette femme un travail analytique sur cette base.
Je maudissais en secret la cousine (par ailleurs consoeur avec laquelle j’ai une relation amicale) qui lui avait conseillé de venir me voir (oubli ou prudence, elle ne m’avait pas avertie!…)
Dans un sursaut j’ai réussi à lui dire qu’il ne me semblait pas judicieux de reprendre aussitôt une tranche d’analyse.
Soyons honnête, il s’agissait bien plus de ma sauvegarde, de ma capacité à tenir devant ce que je percevais comme une déferlante, que d’elle et du bien-fondé d’un travail pour elle.
Cette violence, cette énergie , bien perceptible est porteuse d’un grand potentiel de créativité si elle peut être reprise et interprétée par le conscient. En la circonstance je n’étais pas sûre de la capacité de cette femme à l’intégrer, ni moi à la contenir dans l’immédiat.
Une relation analytique implique deux partenaires et si je puis me permettre, le consentement des deux partenaires.
La fin de la première relation analytique s’étant faite sans son consentement, il me semblait impossible que la deuxième relation se fasse sans mon consentement.
Nous aurions été dans le cas de figure d’une pure inversion de la relation:

 Un analyste idéalisé tout puissant et une analysante abandonnée:

 Une analysante toute puissante (dans sa légitime colère) et un analyste mouton noir, figure de Satan.

La toute puissance fantasmée change de camp, de côté. La relation reste tout autant figée. Cela ne me semblait permettre en aucune façon d’opérer une saine séparation.
Dans le même temps, très étrangement, une part de moi était sollicitée.

“L’autre en tant qu’il s’adresse à moi m’investit d’une responsabilité dont je ne saurai me décharger.” Mes lectures de Lévinas me revenaient donnant une raison d’être à ce qui sans doute profondément m’anime dans la relation à l’autre.

En tout cas j’avais besoin de réfléchir.

A la fin de cette première entrevue, je lui ai proposé de venir me voir épisodiquement si cette traversée lui semblait au-dessus ses forces et si elle avait momentanément besoin d’un interlocuteur.
Elle l’a fait trois fois et un an après elle m’a demandé si elle pouvait faire un travail régulier avec moi, ce que j’ai accepté. En un an le volcan n’était plus en éruption, la mer moins déchaînée et la relation entre nous a pu se nouer.
Je n’étais plus le suppôt de satan. Je n’étais plus porteuse de tous les péchés et les insuffisances de la gente analytique. Je devenais une analyste particulière, une interlocutrice différenciée du “genre analyste”, avec laquelle, elle, sujet particulier en souffrance allait pouvoir parler, mettre en mots, élaborer la fin de son analyse.

Est-ce le temps écoulé qui a permis ce positionnement?
Est-ce le travail accompli par elle avec son précedent analyste qui donnait ses fruits? (sans aucun doute)
Est-ce une fermeté dans mon refus de la prendre à chaud, mon refus de prendre la place de “l’absent”, de celui qui avait fait “défaut”?

Sans doute tous ces éléments réunis, comme il se passe souvent dans les analyses.
Nous sommes, pendant tout un temps du travail analytique, “tenant lieu de” support de projections des images parentales. Je n’étais plus à la place de… mais bien dans une relation intersubjective, un “tu” en face d’un “je”, un “je” en face d’un “tu”, dans cette dialectique du donner-recevoir qui est le propre de tout échange humain.
Ce que je recevais, ce qui m’était donné de percevoir était un travail d’élaboration de la séparation, d’élaboration d’une fin d’analyse, mais et surtout dans le même temps la mise en route évidente d’un processus d’individuation: la naissance de cette femme à une nouvelle façon d’être au monde. J’étais l’occasion sur sa route de cette éclosion.
En relisant mes notes je me suis rendu compte qu’à chaque séance pratiquement son ex-analyste apparaissait soit sous une forme allusive, soit dans ses rêves, soit parce qu’elle l’avait croisé par hasard. Cette omniprésence ne correspondait pas au souvenir que j’avais des séances avec elle. Aux innocents les mains pleines? Avais-je été sourde ou aveugle à cette présence insistante? Non, mon écoute se situait à un autre niveau.
Son analyste, il lui fallait le métaboliser, se le réapproprier dans une autre dimension que celle de l’acceptation de l’absence, de la frustration, de la castration.
Je me souviens d’un analysant qui pendant un an revint sur un épisode dépressif. L’insistance du fantôme analyste me semble davantage relever de la nécessaire manducation, de cette digestion essentielle dont je parlais précedemment.
La réappropriation des contenus insconscients projetés sur l’analyste, père tout puissant, passait par là.

De la séparation subie à la séparation achevée

Les premiers rêves:

 …Je vais à la maternité, prête à accoucher, le gynécologue s’en va, il est demandé ailleurs…

 … Je vais à l’hôpital, on me met dehors alors que ma blessure n’est pas guérie

De la furie qui ne supportait pas de n’avoir pas eu le loisir de quitter (ce qu’on peut comprendre) on passe à une femme qui va accomplir à travers ses rêves un rituel de guérison et de renaissance.

…Je mets au monde des jumeaux, l’accouchement est trop rapide, je n’ai pas le temps de réaliser ce qui se passe. On va me les remettre dans le ventre et recommencer…
Mythe de Dionysos!…

C’est moins la séparation comme abondon qui était le plus intolérable mais bien de n’avoir pas été le sujet actif de cette séparation, d’avoir été privé d’exercer son autonomie, son libre choix.
De fait il y a un antagonisme entre amener un sujet à son autonomie psychique de façon progressive et le contraindre à un sevrage brutal de la relation qui devait lui permettre cette autonomie, ce qui explique en partie la souffrance dans laquelle elle se trouvait, qui réveillait bien sûr des abandons dans son histoire personnelle (mère peu sécurisante, mort accidentelle d’un ami, mort du grand’père au moment de sa fin d’analyse…)
Est-il nécesaire d’insister sur la fonction du rêve? Sur les matériaux vivants et agissants que sont les archétypes?

…Une femme m’attire devant un puits profond, elle en sort des membres coupés, je voudrais bien m’en aller…

Le rêve concerne son travail avec moi. Les questions qui reviennent sur l’obligation où elle s’est trouvée de refaire un bout de chemin réactivent par moments sa colère et un sentiment d’injustice ( je voudrais bien m’en aller).
Reprendre, rassembler ce qui est en morceaux, Isis à l’œuvre. Non ce n’est pas l’analyste qui est Isis, sauf à s’identifier à cet archétype. Il s’agit bien d’un féminin matriciel, force réparatrice, de régénération à l’œuvre chez tous. Encore faut-il pouvoir s’en saisir, se relier à cette force, ce que fait de toute évidence cette femme.
Dans le même temps ce qui était projeté sur son précédent analyste se “décolle”.

…Dr X fait une conférence, tout le monde s’en va, sur la table une collation était préparée, je remplis mon sac de victuailles, c’est dommage de laissert toute cette nourriture. Dr X reste seul, il s’en va dans une pièce attenante, sa femme l’attend et le console…”

Son ex-analyste reprend sa dimension d’homme, avec ses fragilités. Elle le voit avec ses cheveux gris trottiner derrière sa femme. Elle rit, attendrie. J’ai cru dit-elle qu’il savait, quel pouvoir je lui donnais!
“Le Dr X est avec un autre analyste dans une salle d’hôpital. Il y a un grand jour sous la porte, des curieux regardent par la fente. Ils sont un peu fous. Tout cela manque d’intimité mais les analystes s’en moquent, ils continuent à discuter théorie.”

Elle commente :” Le curieux c’est moi , ces parts de moi qui apparaissent de plus en plus fréquemment, je ne laisserai plus les autres m’impressionner ni de me couper de ces parts là!”
L’analyse permet aussi d’ôter les voiles de l’illusion. Il y a plein de choses, ajoute-t-elle, que j’avais vues, senties, c’est seulement maintenant que je peux les dire.

Retirer à l’autre son pouvoir n’est pas seulement le remettre à sa place d’homme ou de femme, mais c’est surtout se réapproprier ce qu’on avait cru appartenir à l’autre donc de s’en être imaginé démuni ou manquant. Voir l’autre dans ses faiblesse c’est pouvoir se regarder soi-même avec ses propres faiblesses et pouvoir les assumer.

Elle a par ailleurs un prénom composé. Au cours de son analyse elle avait choisi de ne garder que le second “France”, symbole pour elle de la femme forte qu’elle souhaitait être et parce qu’il lui avait semblé que son analyste l’incitait à tourner la page et à en finir avec ce passé, avec Marie, la femme blessée qu’ elle voulait oublier.
Je pensais, moi, à Marthe et Marie, à cette double polarité. Marthe la femme du monde extérieur, Marie, celle de l’intèriorité. Et je pensais aussi que le texte dit de Marie qu’elle a la meilleure part. En fait l’une et l’autre nécessaires.
Elle reprend son nom composé (réappropriation de son nom, passage à l’autonomie), faisant allusion à mon prénom composé dont je lui dis qu’il me convient parfaitement. La femme blessée en elle est aussi ce qui fait sa finesse, sa sensibilité.

D’ailleurs elle fait ce rêve:

“Je pars de ma maison d’origine pour retrouver Sylvie (amie tonique et énergique à laquelle France en elle s’identifie). Je me trouve embarquée dans un souterrain jamais je n’arriverai à 16h30 pour aller chercher les filles à l’école. Dans le souterrain il se passe des choses merveilleuses, je m’y attarde. »

Cette sensibilité qu’elle a depuis qu’elle est petite, cette différence (par rapport à sa famille) qui l’a faite tant souffrir, elle dit être prête à l’assumer.
J’ai le sentiment dit-elle d’avoir ouvert une porte. :
Un dernier rêve qui concerne son ex-analyste qui ne manque pas d’humour:

“Le Dr X est allongé sur un lit, il est au bloc opératoire. Il faut lui faire une greffe du côté du plexus solaire, c’est une femmme qu’on lui greffe…”

Le manque n’est plus de son côté seulement, l’analyste a perdu de sa toute puissance. Lui aussi est manquant… de sa part féminine.

On peut se séparer, l’analysante a intégré sa propre fonction thérapeutique.

Conclusion

Je terminerai par un apologue hassidique: Un rabbin demande à un de ses fidèles:

De quoi vis-tu?

 Je suis boulanger, je fabrique du pain.

Je ne te demande pas de quoi tu vis mais à quoi tu passe ton temps!

 Ah! tu me demandes à quoi je rêve?

En hébreu le pain et le rêve sont formés des mêmes lettres.
Le monde du rêve dans la tradition hébraïque est vécu comme un monde réel, un monde qui a une existence à part entière, ce que Corbin définit comme le monde imaginal (les rencontres d’Erasmus).
L’analyste jungienne que je suis ne peut qu’y souscrire.
Du travail d’analyse, je dirais quant à moi, qu’il permet d’établir avec la matrice inconsciente un rapport de filiation qui redonne au sujet sa capacité créatrice.
Séminaire du 17-18 juin 2006