Analyse terminée! Relation analytique terminée?

Henri de Vathaire

« Les fins » de l’analyse, selon le terme de Paul-Laurent Assoun.

1 Le projet de ce court exposé s’est précisé pour moi à la suite de notre dernier séminaire. Nous avions évoqué à propos du livre de Nadia Néri « Femmes autour de Jung », l’importance de l’analyse du transfert-contretransfert. Nous avions fait l’hypothèse du manque d’analyse du transfert des patientes de Jung, manque qui nous semblait-il était à l’origine de leur dépendance vis à vis de ce « grand homme ».

2 J’avais lu le livre quelques semaines avant et étais très attentif à ce qui allait sortir de l’exposé et des débats, car un certain nombre de mes patients envisageaient de « finir », « d’arrêter », de « suspendre » ou de « terminer » leur analyse et je m’interrogeais sur ma position d’analyste, sur les insuffisances d’analyse du transfert et contre-transfert dont j’aurai pu faire preuve, par ignorance, mais aussi par inconscience….

3 Il ne s’agit pas ici de vous exposer ma pratique ou de faire le tour de la question de la fin de l’analyse. D’autres s’y sont employés et des plus célèbres. Je pense bien sûr à Freud avec son article, « Analyse avec fin et analyse sans fin » mais aussi à une phrase de Lacan dont je n’ai pas la transcription littérale, mais qu’une collègue de formation lacanienne citait avec humour: « Devenir analyste n’est-ce pas le symptôme qui reste une fois la cure terminée. »?

4 Vous conviendrez au regard de ces deux références que je ne pose pas seulement la question de « terminer » l’analyse pour nos patients et du devenir du transfert-contretransfert mais aussi celle de notre propre fin de parcours à nous autres analystes. Je m’interroge en quelle mesure les transferts idéalisant, narcissique et les transferts négatifs non analysés ou insuffisamment analysés sont sources au sein de nos institutions analytiques anciennes et récentes, d’un certain nombre de troubles de la communication, de croyances et de convictions dont l’objectivité est difficile à démontrer.
Mon propos, par ses interrogations cliniques et institutionnelles se situe, dans la poursuite de la réflexion entamée lors de nos précédents séminaires, et je partage le souhait de favoriser les échanges entre nous.

5 Cet exposé est le premier d’un triptyque. Il tend à montrer que la fin de l’analyse se pose parfois dès le début de la rencontre et se conjugue tout au long du travail sous diverses formes. Je vais m’efforcer de montrer combien est importante l’analyse des divers transferts, et dans l’exemple clinique qui va suivre comment ce transfert sert à l’interprétation de l’interdit de l’inceste lorsqu’il y a eu dans la réalité de l’enfance, et dans un transfert parallèle passage à l’acte.

6 Amélie: est une femme de 40 ans qui depuis son adolescence a eu de très nombreux amants, a vécu maritalement avec un premier homme, ami de son frère homosexuel, pendant plus de six ans. Elle a vécu ensuite avec le père de ses deux enfants, un garçon de 8 ans et une fille de 5 ans. Elle s’est séparée de cet homme à la naissance de cette dernière, ne supportant plus la dépréciation de sa féminité et la violence de celui-ci. Elle a rencontré un autre compagnon, Nestor, en instance de divorce et c’est au moment de cette rencontre qu’elle a commencé un travail d’analyse.

7 1993 Le motif de la venue en analyse était ses problèmes sexuels. Cette annonce aux cours de notre première rencontre s’était faite dans une expression que je sentis légèrement érotisée, comme pour susciter ma curiosité, mobiliser une relation exhibition voyeurisme.
Nous pourrions peut-être dire que dès les premières paroles de cette patiente le drame et sa fin étaient déjà posés. (Fin d’analyse comme fin du projet du conscient).
Un symptôme, les difficultés sexuelles; un trauma se dissimulant dans la position voyeuriste, une pulsion se révélant dans l’exhibition. Le symptôme empêche de vivre la réalité d’une relation.
Ce symptôme existait déjà avant sa dernière rencontre amoureuse, mais ce qui a changé c’est que cet homme quitte sa femme. Qu’est-ce que cela introduit de nouveau par rapport aux anciens amants, qui fait que le symptôme ne peut plus suffire comme adaptation dans ses conflits, et révèle une souffrance qui l’amène en analyse. (Fin de l’analyse comme prise de conscience de l’intelligence du symptôme). Mais ce symptôme avec ses bénéfices secondaires fait partie du Moi, est une organisation du Moi et la lâcher n’est pas une chose aisée, la preuve…

8 Après presque six mois, elle finit une séance en disant: « la prochaine fois il faut que je vous parle de mes problèmes sexuels ».
Au début de la séance suivante, naïvement, croyant que la résistance était en train de tomber, dans une « furor sanendi », ou pris dans une identification projective, ou tout simplement, laissé sur ma faim depuis le début dans une position contre-transférentielle voyeuriste, peut-être raison de sa résistance, je lui dis: « Vous vouliez aborder les problèmes sexuels » !…. Blocage…. Elle ne vint pas aux rendez-vous suivants …

1994 Là, pour le compte, la fin était prématurée! Devais-je me chercher des excuses? L’analyste est-il neutre ou impliqué; ce qui le sauve est-ce la conscience de cette implication, et alors comment mon implication répète-elle la problématique de cette patiente, et l’analyse ne finit-elle pas quand cette implication est comprise par l’analyste. (Fin d’analyse, comme analyse du contre-transfert).
Cette patiente eut la bonté d’un coup de fil disant: « qu’elle n’était pas prête à répondre à ma demande, qu’elle reviendrait plus tard ». Elle revint mais une année plus tard.

1995 À son retour, ayant compris la leçon, je me gardais bien de toute question ou invitation sur le sujet. Ce n’est que par bribes qu’elle expliqua qu’elle ne pouvait embrasser, se considérant comme une putain dont la fonction était de faire jouir les hommes. Sa jouissance, elle ne l’atteignait que par la masturbation. Après chaque relation, elle repoussait l’homme et refusait toute tendresse, comme elle avait refusé les préliminaires.
Elle repoussait l’homme n’en avais-je pas fait l’expérience! Comment conduire ou se laisser conduire sans que cet élément mette fin définitivement à notre relation thérapeutique!
Dans un transfert-contretransfert érotique, qu’est ce qui s’était donc répété, dont elle me communiquait peu à peu la clef et la compréhension? Elle se mettait en colère chaque fois que j’avançais un élément de compréhension, de parole éclairante ou interprétative. C’est comme si elle me disait dans un rapport fantasmé: « Surtout ne bougez pas, c’est moi qui ai toutes les initiatives, restez passif, interdit de jouir sans moi. »
La situation s’est, au cours de l’analyse, peu à peu améliorée, et la relation sur le plan de la réalité à l’homme dont je vous ai parlé tout à l’heure, Nestor, est devenu complète et heureuse, comme un éblouissement de découverte de la réciprocité, de la tendresse et de l’abandon mutuel.

9 Nous en sommes lors de cette amélioration à la cinquième année de travail sur le divan à raison d’une fois par semaine, et de deux fois lors des moments qui ont nécessité plus de contenant. Cette amélioration serait-elle un critère de fin d’analyse? Je ne le pensais pas (l’analyste a-t-il a décider?) Car si les transferts toujours assez forts, qu’ils soient maternels ou paternels étaient assez bien compris dans leurs valences positives ou négatives, ils n’étaient pas encore analysés, c’est à dire entendus dans la relation émotionnelle et sensible à l’analyste, et par ailleurs le transfert érotique, lui, était resté très feutré. (Fin d’analyse après un tour intellectuel, un tour émotionnel, un tour cellulaire qui implique les images inconscientes du corps) !

10 C’est de cette nouvelle profondeur dont je voudrais vous faire-part, profondeur évoquée par le texte de Viviane Thibaudier quand elle dit:  » L’élaboration de la séparation ne saurait donc se faire sans un travail impliquant autant l’analysant que l’analyste. Un travail sur la fin de cette relation si particulière, sur la rupture du lien réel qui les unit l’un et l’autre, l’un à l’autre, et sur les enjeux imaginaires qui, d’un côté comme de l’autre, tissent ce lien. Le temps qui conclut l’analyse, s’il survient au moment juste, est un temps de synthèse qui doit donc permettre d’explorer les éléments transférentiels de tout ordre.  »

2000 Nous avons évoqué ensemble une fin de notre travail en commun, de notre relation analytique. Cette évocation est venue à la suite d’un rêve qui évoquait que « tout a une fin y compris les meilleurs choses », surtout le transfert maternel positif qui immobilise la vie psychique de la patiente.
L’évocation d’une fin, introduisit du père avec de l’histoire, et re-coagula cette histoire dans le transfert. Je dirai que les choses sérieuses commencèrent, où l’implication n’était plus seulement celle de l’analyste et de sa compétence maternelle et paternelle mais aussi celle de l’homme et de sa maturité psychique.

11 La séance qui suivit cette évocation d’une fin, fut assez tendue, car Amélie après de nombreux silences boudeurs accusa l’analyste de vouloir l’abandonner, de vouloir la rejeter, reprenant ainsi le thème de la relation douloureuse à sa mère, dans une resucée du transfert négatif mais cette fois-ci directement adressé. Nous avons travaillé ce transfert maternel négatif pendant quelques mois et de temps en temps, elle se resituait dans la relation, déclarant qu’elle se sentait de plus en plus apte à envisager la fin de celle-ci. Peu à peu s’assimilait que séparation ne voulait pas dire abandon ou rejet. (Fin d’analyse et réaction thérapeutique négative, R.T.N. qui fît l’objet du débat entre Ferenczi et Freud).

12 Toute cette période fut très dynamique, marquée dans la réalité de sa vie par trois événements:
L’achat d’une maison pour vivre seule avec ses deux enfants signifiait bien une nouvelle capacité à assumer sa vie en dehors de la dépendance à un homme et surtout de la dépendance à ses parents; dépendance à une mère qu’il s’agissait de soutenir et à un père à qui elle se sentait l’obligation de tout dire. L’achat de la maison s’est fait indépendamment des parents qui jusque là régulaient par leur curiosité et intrusion toute la vie d’Amélie, en lui signifiant entre autre qu’elle était incapable de se débrouiller seule dans les aspects matériels.
En même temps que cet achat, elle renouvela l’association avec deux collègues pour son exercice professionnel. La nouveauté, c’est le dynamisme avec lequel elle a négocié chaque point, défendant ses intérêts pour la première fois de sa vie professionnelle, (fin d’analyse comme adaptation sociale)
Le deuxième événement: c’est l’engagement dans sa liaison heureuse avec Nestor avec un objectif de vie commune, sans en rien dire à sa famille, cette fois-ci, indépendante du regard de son père: oser aimer un homme sans l’aval de ce père.
C’est aussi la rupture quasi immédiate de la relation avec cet homme dès qu’elle réalisa que ce dernier n’était pas prêt, n’ayant pas fait le deuil de sa relation précédente. Ce faisant elle s’efforçait de sortir de ce qui restait d’œdipien projeté dans cette relation.
Le troisième événement fut d’affronter le regard social en ayant plusieurs amants en même temps, en attendant que cet homme qu’elle aimait soit prêt à s’engager, revendiquant avec humour sa polyandrie, déclarant « qu’elle prendrait fin quand elle partagerait un amour réciproque venant du cœur et incluant la sexualité. » (Fin d’analyse comme liquidation de l’œdipe et du clivage).

13 Dans le transfert elle disait: « Vous êtes bien polygame vous! Vous recevez d’autres femmes que moi et c’est bien pour moi de ne pas me sentir trop jalouse. » Elle faisait avec la jalousie allusion à une énorme difficulté qui durait depuis l’enfance et qu’elle avait essayé de régler en vain à l’adolescence, selon ses dires, en passant de garçon en garçon. Cette jalousie était le symptôme du problème narcissique, d’image de soi et de la féminité dissimulée derrière les conflits pulsionnels et les relations d’objets.

14 Pendant plusieurs années, nous avions travaillé cela sur plusieurs plans:
Le plan oedipien avec son attachement au père intrusif.
Le plan de la fratrie avec la relation incestuelle au frère, concurrent et partenaire de sa sœur, dans son homosexualité, en partageant avec elle parfois les même amants.
Le plan du couple parental avec la désunion des parents: sa mère était vue par elle comme une figure de femme déprimée incapable de retenir un homme, qui lui, se conduisait en tyran domestique et en coureur invétéré. Ce père n’était pas clair au niveau pulsionnel comme au niveau narcissique, emprisonnant sa propre fille selon ces deux modalités, plus homosexuel qu’hétéro, dans un mépris des femmes, uniquement pour lui objets de plaisir et de pouvoir.
Le plan de la mère si peu sûre de son identité sexuée et de sa capacité relationnelle. Elle ne pouvait croire en sa valeur malgré sa très grande beauté et son intelligence brillante.

15 Amélie par rapport à cette figure, était en fin de compte dévorée par l’envie; son Soi relationnel étant resté prisonnier de la dépression de sa propre mère, elle s’était constitué un faux self de garçon manqué, et de fille facile. Toute la première partie de l’analyse a consisté, dans un transfert maternel, à récupérer ce Soi relationnel et à refonder l’identité, le sentiment d’exister par soi-même, à introjecté la présence, à ne plus dépendre de l’objet externe.
Voilà résumé ce qui j’espère va permettre d’éclairer la séance dont je voudrai vous rapporter les minutes:

16 Précédemment, Amélie avait fixé le terme de notre travail à « bientôt », disant que « tout allait bien dans l’ensemble ».
C’est en reprenant ces termes qu’elle commença la séance: « Cela va bien, je me sens très sereine, s’il n’y avait pas le problème sexuel. » Après un silence teinté de désespoir elle ajouta dans une autre humeur:
« Cela attaque l’autre, pas moi », dit-elle, dans une humeur de chien, et se tournant à demi, ce qui me permit de voir son regard particulièrement pointu.
Je pensais en silence. Je ne peux pas éviter de me sentir viser. La pensée! Toutes ces années et nous revoilà à la case départ; pas mal l’attaque narcissique de cette pensée, mais ne s’agit-il pas d’autre chose? Le ressenti de sa propre émotion par empathie?
« Si je dois tous les jours faire ressentir cela! Continua-t-elle. » Cela a été mieux, mais c’est la panique, il y a des choses que je ne peux pas faire. J’ai de la répulsion. De retour chez moi, j’ai l’idée que c’est pas grave. »
« C’est une idée arrangeante le « c’est pas grave », et cela peut continuer longtemps comme cela. »
« Quand je ressens, répulsion, crispation, dégoût, cela m’attaque moi. L’autre est attaqué dans son humanité. La sexualité reviendra, jamais comme avant; des tas de choses sont envolés. Cela ne se passe plus de la même façon. » Avec les amants, les symptômes, avaient repris, mais aussi avec une nouvelle fois la fin de la relation posée.
(Comprenant au déroulement de mes pensées, l’importance de cet affect de persécution, et sa part d’introjection projective,). Je reprends avec un temps de retard: « Cela attaque l’autre? »
Je remarque, dans l’espace de silence, entre deux paroles, qu’elle ignore superbement mon interrogation dans son faux silence mi-méprisant mi-boudeur qui semble dire: « tu es vraiment dépassé, il va falloir te recycler. »

17 « J’ai fait un rêve » dit-elle.
Je pense: Elle utilise souvent cette expression dans une intonation de voix que j’entends comme « ce n’est pas vous mon partenaire, mais l’inconscient ».

« Je fais l’amour avec un jeune homme inconnu que j’embrasse, et en même temps une autre personne me pénètre. Je le connais », (fin d’analyse avec énoncé du fantasme organisateur du trauma)
Le silence à la fin du « je le connais » est à la fois plein de sous-entendus et de mystère, comme une invitation à la faute: Qui est-ce? Ne serait-ce pas l’analyste? Je ne dis rien et elle reprend avec une moue dépitée.
« Cette histoire c’est toujours la même: « Tu te lances vers quelqu’un, une aventure nouvelle, mais tu es déjà prise. La place pour te prendre n’est pas libre, quelqu’un est là. » « Cela c’est une version », ajoute-t-elle, me préparant dans un léger suspense à la suite.
« Je vous connais, ( elle reprend le même mot que dans le rêve) car c’est cette personne du rêve qui m’a donné votre adresse; donc dans le rêve j’y mets vous. » Elle précise: « C’est la deuxième version; ce rêve vient dire aussi: « le travail que tu fais, est là dans ce vagin. »
Je pense. C’est le lieu de la non jouissance, le lieu du symptôme mais aussi du trauma et de la pulsion en conflit!
« Moi j’ai envie de faire l’amour; comment le dire, j’ai pas envie de faire jouir l’autre, alors que je passe mon temps de faire jouir l’autre, et pas moi. Avec l’autre, Louis, j’ai quand même du plaisir mais une fois terminé, je n’ai pas envie d’aller vers lui ».
Amélie est toute gênée, contrairement à son habitude, elle ne dit rien de plus sur cet amant Louis qui lui a donné mon adresse: elle sait que je sais qui c’est.
Leur relation est récente comme amants, à ce que je comprends, mais je suis gêné, car imaginaire et réalité se télescopent dans cette liaison, car cet homme est son médecin traitant, ce qui, bien sûr, prend du sens dans un transfert parallèle.
Je pense:« Non seulement il y a transgression du serment d’Hippocrate, mais aussi problématique de transgression générationnelle. »
(Fin d’analyse comme découverte et explicitation de l’encrage d’un fantasme en lien à la réalité relationnelle et pas simplement au lieu du corps). En outre, cet homme est marié et ne fait pas mystère de sa bisexualité. Il se rejoue avec elle, à l’évidence, quelque chose de son histoire de frère et de père.

18 II me semble temps de me positionner: c’est un ressenti particulier dans le sentiment de la présence du Soi.
« Quand est-ce que vous allez oser quitter l’analyste, et cette personne, cet autre qui vous pénètre, pour rencontrer l’inconnu? »
« Cette place prise, dit-elle, empêche et ne doit plus l’être ».
Je continu : « Dans le transfert, ici, ne se revit-il pas un schéma qui vous aliène? »
Après un long silence d’écoute attentive d’elle-même: « Dans le cerveau, j’ai dit-elle… « On me fait goûter du sperme dans un verre ». Elle explique: C’est une situation autour du bébé. J’ai mal dans ces moments là, je vis de jour, je voudrais qu’on m’arrête de m’embêter. Avant c’était tout l’inverse, j’avais une demande d’enveloppe, maintenant je suis bien avec moi-même, il n’est plus besoin de me porter; je ne pleure plus les bras de ma mère. ».
Elle explicite « J’ai pas tété le sein, mon père à ma place il voulait être partout à la fois. »
Autre lieu du corps, la bouche (embrasser) où s’exprime le symptôme, mais aussi le trauma et la pulsion en conflit.
Autre aspect du fantasme organisateur, l’intrusion du père qui là est plus précoce, dans le développement mais aussi plus actif que le précédemment énoncé, l’occupation du vagin.
Je reprends la parole: « Dans le transfert, y aurait-il répétition de la curiosité du père et aussi du manque de la mère? »
Elle explose: « Qu’est-ce que cela signifie pour un bébé de ne pas téter un sein? La faim, la souffrance terrible, la prise de conscience de cette douleur d’être privée d’un plaisir et en plus percevoir que mon père m’empêche de capter ma mère, d’établir une bonne relation avec elle, et je pleure, et me masturbe beaucoup, me redonnant l’amour comme cela. J’ai l’idée de ne pas être vue au moment de jouir, de sortir de ce regard, le regard ancien du père dévoilant quelque chose; j’ai la répulsion de ce regard de plaisir.
Bébé j’étais l’objet de mes parents, ils n’avaient pas de lien de sexualité, ils étaient fort empêchés, (faire jouir le père à la place de la mère et voilà l’exhibition voyeurisme, fin d’analyse avec l’expression du schéma psychopathologique qui lie dans l’image inconsciente du corps, le fantasme, le lieu du corps relationnel, l’analyste et la patiente),

19 Puis Emilie exprime sa perplexité. Pourquoi, cela me dégoûte de faire jouir Louis? Pourquoi pas reprendre ma place auprès de Nestor, je sais que je l’aime. J’en ai assez, les amoureux ont eu leurs places, je ne renouerai pas sexuellement avec eux: du cul…. J’ai du mal à être la partenaire de Louis qui n’est pourtant pas mon père! Il lui ressemble de moins en moins, et il m’aime, j’ai confiance en lui. » (Ambivalence et usage du signifiant place)
M’appuyant sur le rêve j’insiste: « Vous quittez le père chez Louis et redécouvrez un jeune homme? »
« Oui, c’est ce que je vous ai dit. » (Ton violent et agressif.)
M’appuyant sur le déplacement qu’elle a fait entre Louis et l’analyste, je continue: « II ne s’agit pas de se séparer d’abord de l’analyste, mais d’abord du schéma projeté sur lui ».
Amélie: « Quand j’ai rencontré Nestor, vous m’avez dit que cela serait peut-être comme une montée longue et difficile avec des hauts et des bas! J’y suis en haut et je n’ai plus peur de tomber. »

20 Je reprends: « Est-ce que vous pouvez venir pour autre chose que de parler de la sexualité, parler du départ par exemple! « 
« La sexualité c’est le moyen de continuer à venir ici. Il y avait plein de problèmes autour de la sexualité. J’entends bien quand vous dites cela. Travailler la sexualité n’était pas le plus gros de mes maux, (mots). Il ne s’agit pas de tourner en rond dans la sexualité ».
« La première fois que je suis venue ici, je suis repartie car j’allais toucher la sexualité. Mes paroles, de vous dire à cette époque, parler de sexualité était prématuré. Parler sexualité, bien sûr car c’était le problème apparent, mais aussi l’obstacle à la relation dans le transfert, car cela érotise la relation.
Avec mon père, je lui parlais de ma sexualité, je lui parlais du sexe et du plaisir; l’un comme l’autre, cela ne colle pas. Ce n’est pas en limite. Je n’avais pas à être absence de mots, et épanchement de mots. Avant de dire, maintenant, je calme le jeu, je suis dans l’écoute et alors viennent d’autres mots; être au milieu de ces deux extrêmes.
Peut-être, que tout cela vient d’une obligation inconsciente, téléguidée par « je-sais-pas-quoi » qui augmentait mes symptômes: Fallait tout dire! »
Découvrant comment la règle, le cadre imaginé de l’analyse pouvait servir de lieu de répétition de l’injonction paternelle, trauma en conflit avec la pulsion langagière qui expliquait le symptôme à caractère obsessionnel de tout dire de la collection des amants et de la dissociation sexe cœur, je rectifiais:

21 « La règle n’est pas de tout dire mais de dire ce qui vient. » (Fin d’analyse avec compréhension de ce qui est projeté sur le cadre)
Silence…..

Je précise: « Tout dire crée un rapport particulier. »
« Oui, reprend-elle, car trop déshabillée, trop montrer l’ombre et les circonvolutions du cerveau; pas besoin d’être disséquée sur la table d’opération; se faire reconnaître n’est pas cela. »
Je continue: « Un être humain est tout le temps en changement ». Signifiant ainsi l’inutilité de la culpabilité.
« Cette semaine c’était la première fois que Nestor venait chez moi. »
J’approuve: « Un grand jour » et signifie ainsi que je n’occupe pas la place que dans son fantasme elle m’attribuait.
« C’est exact, vécu simplement. J’ai baissé ma garde, je ne suis plus en guerre et en résistances avec les hommes. Je peux les défendre. »22 Je reviens sur la fin de l’analyse: « Arrêter est différent de terminer! »
« Oui terminer, c’est pas moi qui décide. C’est un accord entre Moi et l’inconscient, et Vous.

Fin d’analyse, fin d’une tranche d’analyse ?

Cet exposé est le deuxième volet du triptyque annoncé. Il s’efforce de montrer diverses fins d’analyses, toutes en lien aux natures différentes des transferts, et dans une dernière vignette clinique il met en évidence l’importance des images inconscientes du corps. Elles s’articulent à la jonction des symptômes somatiques et des points psychotiques de la psyché. Elle montre l’engagement de l’analyste, et l’importance du corps, dans la situation analytique et pendant l’épisode de la régression qui parfois redémarre lorsque la fin de l’analyse est envisagée.

1 Ainsi font, font, font, les petites marionnettes, ainsi font, font, font trois petits tours et puis s’en vont. Etrange métaphore pour parler de l’accès au sujet, et de la fin de l’analyse, mais pas plus étrange, peut-être, que ce rire d’enfant à la fin de la chanson, et de son cri, encore, encore ! Et la réponse chantonnée de la maman : Non ! Ma chérie, c’est fini, c’est fini…. introduction de l’enfant par sa mère au deuil originaire. (Racamier, dans la continuité de Jung …)

2 Trois petits tours et une bonne dose d’humour c’est ce que me propose Jacqueline. Elle a fait trois tranches d’analyse, trois transferts avec trois analystes différents. Comme c’est étonnant ce mot tranche ! A-t-il pas à voir avec « la castration » et « le sacrifice », avec l’arrêt et le quitter, avec le finir ou avec en finir. En finir avec quoi, avec qui ? Avec soi-même, en finir avec le sentiment de sa propre importance…accepter, comme le dit Racamier, « le renoncement à la possession totale de l’objet, faire le deuil d’un unisson narcissique absolu et d’une constance de l’être indéfinie. » Oui, oui, l’éclat de rire de l’enfant, il est peut-être là…

3Je pense à un échange avec une collègue de notre société. Elle me relatait que le processus de fin d’analyse pour une de ses patientes s’est initié par un rêve. La patiente rêvait que l’analyste lui rendait un C.D. qu’elle lui avait prêté il y a plusieurs années.
J’ai trouvé remarquable que la fin de l’analyse chez cette patiente soit introduite comme l’étape de la résolution du transfert : rendre le C.D., retirer la et les projections et se réapproprier ainsi le projet du Soi, un Soi incarné. La fin de l’analyse est liée étroitement au transfert, à son destin et à l’analyse de ce transfert qui n’est assurément pas la même pour chaque patient, et qui dépend entre autre de ce à quoi résiste l’analyste, selon l’expression de Lacan.

Quelques exemples cliniques :

4 Je pense à Bernard un homme de 64 ans que j’ai accompagné pendant 8 ans et qui vient de terminer notre chemin ensemble. Cet homme avait perdu sa femme, suite à un cancer. Depuis la mort de celle-ci, il n’y avait pas de mois sans qu’il ne fasse un rêve en sa compagnie. Il aspirait à faire son deuil, et à reprendre une vie affective et sexuelle ; il luttait contre ce passé dont il ne savait pas comment tourner la page.
Dans le transfert il ne m’a pas demandé d’être une mère ou un père mais seulement d’être « l’ami » avec lequel il partageait ses joies et ses peines. Bien sûr, nous avons travaillé les imagos parentales, celle d’un père un peu sévère qui freine l’expression des sentiments et des émotions, celle d’une mère un peu trop rejetante qui freine l’expression de l’agressivité et de la sensualité. Bien sûr, se sont glissés des éléments transférentiels de ces deux figures parentales dans notre relation, mais jamais elles ne sont venues prendre la place du transfert principal : la demande d’un ami.
Au cours de ces huit années il a rencontré plusieurs femmes comprenant ainsi mieux celle qu’il avait perdue, acceptant mieux l’originalité de celle-ci. Il s’est ouvert aussi à la diversité du féminin et des femmes, ne cherchant plus à retrouver celle qui était perdue dans chaque nouvelle relation. Enfin il a pris sa retraite et a organisé sa vie, seul.
Puis, contre tout espoir, il a rencontré une femme de son âge avec laquelle il pense pouvoir vivre et aimer. Il se sent à égalité avec elle, comme marié. Il accepte l’ombre de celle-ci. Il témoigne aussi de la disparition, d’une part, de ses dernières inhibitions d’expression et d’autre part, de son symptôme : des migraines qui avaient commencées avec son veuvage.
Il me dira « au revoir » avec un merci tout simple comme l’avait été notre relation : « Merci, vous m’avez permis de passer d’avoir à être, d’avoir une femme à être avec une femme.
Pour Bernard, il semblerait donc que sa tâche de vie, le projet du Soi, élaborée au cours de l’analyse se trouvait autour de la révélation de sa sensibilité et de sa capacité d’aimer. Il s’agissait aussi du voyage en compagnie de l’anima et de l’intégration de celle-ci comme fonction de relation dans le partage avec autrui.
Si la fin de cette analyse est marquée par des critères que l’on retrouve d’abord dans les textes de Freud : fin des inhibitions et des symptômes, elle est marquée aussi par des critères que l’on retrouve chez Jung accès à la possibilité de l’individuation : passer d’avoir à être, du point d’appui externe au point d’appui interne.

5 Pour Claude, une femme ayant atteint la cinquantaine, il s’agissait d’une toute autre tâche de vie : dégager sa créativité, prisonnière du rapport à un animus jugeant et écrasant la féminité. Il s’agissait en conséquence de dégager cette créativité d’une image de soi négative et plus largement de toute image de soi, pour tout simplement : être. En effet, la forme de l’avoir, avait pris pour elle, celle de l’image de soi.
Tous les jeux du transfert se sont initialisés par un rêve où la patiente assistait au dialogue et à la partie de cartes de son analyste avec une jeune femme, renouvellement d’elle-même selon ses associations. Ils étaient tous les deux assis dans une barque en face à face. Les jeux du transfert se sont poursuivis à travers le mythe de Narcisse et d’Echo. Echo représentait chez la patiente la nécessité de retrouver un corps de chair et une voix pour se faire entendre et désirer : se faire entendre et désirer non pas d’un Narcisse, imbus de lui-même, figure d’animus de pouvoir, issu des mères, projeté sur certains hommes ainsi que sur l’analyste, mais se faire entendre et désirer d’un homme, au masculin bien réel, constitué d’aspects de la figure du père et d’hommes positifs aimés au cours de sa vie, masculin projeté également sur l’analyste.
La fin du processus d’analyse commença au bout de longues années d’écoute, par un rêve qui rompit « le jeu royal » proposant une nouvelle étape, une nouvelle dynamique. La patiente rêva qu’elle assistait, profondément émue au spectacle « d’une magnifique oie rousse, qui se dégageait de l’eau, qui prenait son envol ». Elle associa à cet oiseau, son métier de plume et sa recherche créatrice. Elle vécut cette image comme une dynamique du Soi et un nouveau départ qu’elle mit plusieurs années encore à incarner dans la réalité de la vie de tous les jours. Elle analysa pas à pas tous les obstacles à la réalisation de l’expérience du lien à ce point d’appui intérieur et à son extériorisation. C’est au décours de cette tâche, désirant la continuer sans l’analyste qu’elle décida d’arrêter nos rendez-vous. Elle le fit de façon prudente, échelonné sur près d’une année en espaçant de plus en plus les rencontres. « Le follow up…. »
Ainsi pour Claude ce fut un processus archétypique, l’émergence du Soi, qui accompagna la fin de l’analyse mais ce qui fut particulièrement remarquable ce fut l’action acharnée du Moi et de la conscience qui percevait l’enjeu vital. Cette analyse s’est déroulé en une seule tranche mais en trois étapes souvent imbriquées, autour des imagos parentales, de l’animus, du Soi dans un rapport à la conscience, le tout soutenu par un fort amour de transfert et un grand respect du processus spirituel qui était à l’œuvre. C’est ce respect de la valeur du processus spirituel qui a permis de dénouer le transfert qui fut considéré et reconnu au service de celui-ci.
La fin de l’analyse dépend non seulement de l’analyse du transfert mais aussi de la réalisation du projet du Soi.

6 Voici Tristan, un homme de cinquante ans dont le processus de dégagement hors de l’inconscient était aux prises à l’archaïque. Il s’agissait pour lui de se dégager d’un schéma mélancolique, personnel et familial. Tous ses frères et sœur avaient succombé plus ou moins à ce schéma : tendance suicidaire, alcoolisme, mariages catastrophiques détruits par des relations sado-masochistes. Lui-même, se sentait profondément en danger à cause de son goût pour l’alcool antidépresseur, et à cause de son instabilité affective : en effet, ayant déjà divorcé deux fois, il craignait une récidive avec sa toute nouvelle compagne. Son souci était aussi ses garçons qui, rentrant dans l’adolescence, manifestaient déjà quelques problèmes dépressifs et d’image de soi ressemblant aux siens.
C’est un rêve qui créa la dynamique de notre long travail où le transfert fut une adresse d’espoir à un père « tellement absent de sa vie ». Dans son rêve, il assistait à la sortie d’un petit bonhomme, plein d’énergie, hors d’un immense trou noir. Il avait conscience en rêvant qu’il lui fallait s’associer à ce petit bonhomme, et l’accompagner dans son gigantesque effort, par toutes les ressources de son intelligence et de son courage.
Dans ce rêve, est déjà inscrit la fin de l’analyse : ce sera le jour où l’alliance entre le patient et le petit bonhomme n’aura plus besoin d’être soutenu par l’analyste, le jour où le transfert d’un père qui accompagne sera analysé et dénoué. En attendant, il se confronte à une imago maternelle perverse, et aux nombreuses répétitions que celle-ci induit dans sa vie, répétitions qui détruisent le sens et la valeur d’une vie individuelle, hors du champ familial.
La fin de l’analyse pour Tristan, ne fut pas la fin de l’aller et retour de la focalisation de la conscience entre la compréhension de la vie quotidienne et le poids du passé, mais ce fut la capacité de la conscience à maintenir la relation conscient inconscient sans que celle-ci ne soit noyée. La fin de l’analyse fut marquée par sa capacité à organiser un mode relationnel nouveau à l’environnement, à sa femme, à ses enfants et aux personnes qu’il rencontre. La fin de l’analyse fut aussi l’intériorisation de sa place de père, de sa place d’homme, permises par le lâcher de l’identification à l’animus de la mère. Il trouva le sentiment de sa valeur et commença à l’incarner.

7 Je pense à une jeune femme Sarah qui ne pouvait supporter la séparation. Elle découvrit qu’elle ne pouvait pas se tenir dans son espace intérieur lors des séparations et des décès, non seulement à cause d’un problème oedipien manifestement non résolu, mais aussi à cause d’un abandon conjugal vécu par sa mère. Elle découvrit ensuite que le problème de séparation n’était pas seulement issu de l’histoire familiale mais aussi issu de l’histoire collective, celle de l’immigration forcée et des camps qui avaient fait disparaître les lieux et des personnes racines.
Le travail là aussi se déroula en trois étapes, et ce que je voudrais souligner, trois étapes marquées par des arrêts, comme si Sarah s’exerçait à la séparation. Elle ne revenait qu’après avoir attendu que la relance se fasse par les propositions de la vie et du monde intérieur.
Trois étapes : une étape fut celle de la relation mère enfant dans le transfert dont l’objectif fut de lâcher d’être une enfant dans les relations ou bien d’être la mère de tout le monde. Une autre étape fut celle de la relation père enfant avec le transfert. C’est au cours de celle-ci que fut aborder l’Oedipe et ses interdits : une enfant n’est pas la deuxième femme du père et encore moins la femme préférée d’un papa porteur de la fonction paternelle. Une dernière étape fut celle de la relation du féminin au masculin et de la création du couple dans sa réalité de vie.
Il s’agissait, dans toutes ces étapes, d’oser quitter, d’oser lâcher « le périmé », de faire « le sacrifice », d’accepter la castration venant de la réalité et celle affirmée par l’attitude et les interprétations de l’analyste ; et cela, jusqu’à quitter aussi, le savoir projeté sur celui-ci, savoir attribué à « l’homme puissant », dominant, qui la séparait de l’accès à son Soi féminin.
Ce qui fut déterminant lorsqu’elle m’avoua sa peur de me quitter, de terminer notre travail, ce fut ma réponse toute banale, énonçant la levée de la résistance de l’analyste : « Un jour, je prendrai ma retraite ». Se séparer, devint pour elle, dès la séance suivante, un processus naturel du vieillissement, une histoire qui devenait linéaire. Cette histoire se substituait au temps éternel devenu inamovible en elle, par « la parole de son père » prononcée quelques jours avant sa mort : « Je serai toujours là pour toi ». Et bien non, l’analyste ne sera pas toujours là pour elle. Elle le savait bien, mais en elle, dans un recoin oublié, cela avait résisté à l’entendre ; résistances aussi chez l’analyste à envisager de se séparer d’une femme si intéressante et d’envisager de mettre la clef sous la porte, de mourir…..
La fin de l’analyse n’est possible, que si les relations infantiles non terminées, ici, la situation oedipienne, ont été revécues et analysées dans le transfert ; que si les pièges de l’attachement, lieux fréquents des résistances, entre l’analyste et ses patients ont été désamorcés de part et d’autre.

8 Pour terminer cet exposé, je voudrais revenir à Jacqueline que je vous ai présentée, avec ses trois petits tours en introduction, me réservant d’explorer maintenant le rapport de la fin de l’analyse et de la transformation des images inconscientes du corps, images inconscientes du corps qui empêchent la réalisation du deuil originaire.
Jacqueline, femme de 50 ans, enseignante en psychologie, a déjà fait deux tranches d’analyse très différentes l’une de l’autre, deux tranches qui ont repris le clivage du complexe mère.
Elle décrit sa première analyse comme ayant duré plusieurs années sur le divan, « sans qu’il ne se passe rien ». Elle était en silence et l’analyste aussi. Elle n’était pas dans un silence intérieur mais dans un silence de blocage de la parole. Sont sortis à cette occasion dans un transfert négatif, la régression, le masochisme et l’abandon. Ce vécu d’abandon alimenté dit-elle, par le silence de l’analyste, l’a poussée à partir.
Quelque soit la validité de la compréhension de ce qui se passait alors dans le transfert, celui-ci n’a pas été analysé et le bébé qui criait en elle et manifestait somatiquement, au bord de l’effondrement n’a pas eu le sentiment d’être entendu, ni dans le transfert, ni dans l’image, ni dans la parole. La différentiation psyché corps ne s’est pas faite et la relation archaïque mère enfant ne s’est pas modifiée. C’est cette problématique du bébé qui crie sa haine et son amour, en elle, qui fut re-convoquée dans les tranches suivantes.
Elle décrit sa deuxième analyse comme axée sur les rêves qui, dans un transfert positif, furent très abondants, permettant de mettre en image, et de commencer la différentiation psyché corps. Les rêves restaient compris comme un déroulement qu’elle observait, insuffisamment interprétés en lien au vécu du quotidien et en lien à l’ombre. Ils ne confrontaient pas sa conscience et de ce fait ne permettaient pas une prise en compte suffisante du corps et des pulsions, ni un accès à la représentation. Cette absence de confrontation était peut-être nécessaire comme enveloppe et bain de douceur pour soutenir et redonner espoir en soi et dans l’autre, et permettre un meilleur narcissisme. Elle arrêta car elle se sentait mieux, mais avant que le Moi ne soit apte à tenir une position.
Ce transfert fut compris, mais non analysé, ce qui laissa en état la double dissociation « bonne mère »-« mauvaise mère » mais aussi « corps »-« psyché ». La conjonction de coordination « et » ne prit pas sa place. C’est le symptôme qui continua de prendre la place de cette conjonction. L’accès à la position dépressive, resta insuffisant.
Achever l’individualisation fut la tâche qui se présenta au début de la troisième tranche d’analyse. Il me semble que l’enjeu pour la patiente fut de découvrir le point d’appui interne, de réintégrer la sensation du Soi qui était resté projeté. Vu le défaut de soins de la maman, ce Soi était projeté sur une quête impossible, religieuse, sur une mère cosmique archétypique, ce Soi était constitué dans le vécu en « Non Soi ».

9 Tout au long de l’analyse, je me suis appuyé sur la pensée clinique de Winnicott concernant la valeur de la dépression et la place de la conscience du corps. Je me suis appuyé sur la notion « d’identification projective » de Mélanie Klein. Je me suis appuyé aussi sur la pensée clinique de Dolto dans sa pratique de l’image inconsciente du corps, qui développe comme un prolongement, dans une écoute du corps, un des aspects de l’écoute Jungienne, Les propos suivants de Winnicott résument assez bien le sens de mon écoute avec cette patiente : « Quitter le symptôme et quitter la maladie, ne sont possibles qu’en acquérant pour l’avenir « une écoute psychosomatique du corps », de sa nature hypersensible. Un corps tel qu’il est toujours sollicité par ce qu’il perçoit. Il s’agit de pouvoir situer dans ce contexte une réceptivité, une ouverture à autrui et à la féminité comme élargissement de la position interne d’assise, et non comme menace de déséquilibre. » (La nature humaine)

10 Jacqueline vient me voir en désespoir de cause, ne sachant à quel « sein, sain, saint se vouer », et ce serait cette expression qui serait la meilleure formulation du transfert. La plainte et le symptôme envahissent tout le champ de la relation thérapeutique. Depuis plusieurs mois elle est sujette à des migraines terribles de jour comme de nuit, qui parfois durent toute une semaine, qui l’épuisent de douleurs, de manque de sommeil et de nourriture. Les explorations somatiques et les recherches des intolérances alimentaires n’ont rien apportées de déterminant, et la douleur continue et résiste souvent aux médicaments les plus forts. Ainsi, il n’y a plus de représentation, plus d’énergie pour avancer. Seule, l’organisation de la douleur témoigne du Soi à l’œuvre, mais…
J’entendis ce symptôme comme un langage de « l’indifférenciation psyché corps », du temps où la relation à l’autre n’est ni médiatisée par les paroles de l’autre, au sens de Bion, c’est à dire par des paroles détoxicantes, ni médiatisée par les images au sens où l’entend Jung de mise en considération, de mise en distance. J’entendis ce symptôme comme « la Parole » au sens de Dolto : ce qui est issu profondément du corps, ce qui s’exprime dans le transfert par l’image inconsciente du corps qui, comme son nom ne l’indique pas, est une image relationnelle, faite de sensations partagées par empathie avec la patiente souvent dans la commune inconscience et je pense, participant de l’aspect organisateur de l’archétype.
La fin de l’analyse sera, dans cette situation, la sortie hors de cet archaïque après épuisement des images inconscientes du corps vécues et répétées dans le transfert. Je voudrai l’illustrer.

11 Au moment de notre propos, cela fait trois ans que Jacqueline vient deux fois par semaine : les migraines s’espacent, car elle a saisi qu’elles étaient déliées de la pulsion agressive. Elles étaient déliées de la haine dans toute situation persécutrice de fait ou dans toute situation qu’elle interprète comme telle à l’aide du schéma archaïque : « méfies-Toi de tout et de tous ». Ce schéma qui lui a été transmis par la lignée maternelle. La compréhension, le dépliage de ce schéma se sont faits lentement dans le transfert :
Transfert négatif d’une mère de mort : Pulsion meurtrière entre la mère et l’enfant, ceci exprimé comme peur et effondrement avant de venir en séance.
Et transfert négatif d’une mère très largement insuffisamment bonne : Le manque de soins et l’abandon sont exprimés par le reproche de l’insuffisance de ce que l’analyste pouvait faire pour elle, ainsi que par les vécus des arrêts des séances, toujours inopportuns, « jamais au bon moment » selon ses dires. Ce transfert négatif exprimé presque à chaque séance, met à l’épreuve et à la preuve, dans le contre transfert, la fonction de contenance de l’analyste. C’est cette fonction de contenance consciente, qui ne confondant pas sympathie et empathie, fait le tri parmi les contenus psychiques noyés dans la « relation adhésive » et « l’identification projective. »

12 J’en viens, pour notre exposé, à une séance particulièrement significative de l’intrication psyché soma, et du début de résolution dans le transfert d’une grande partie du complexe qui anime les troubles de la patiente.
Jacqueline arrive ce jour avec un mal de tête qu’elle sent pouvant évoluer vers la migraine. Elle a pris ses cachets par prévention, mais se plaint aussi d’avoir mal aux intestins, « des sortes de colites » dit-elle,… (à mettre en lien à ce qu’elle propose dans la suite de la séance ):…. « J’ai fait un étrange rêve : il me met mal à l’aise parce que je ne le comprends pas et m’apaise quand je cesse de penser et me recentre dans mon bassin. »,… le lieu de l’image inconsciente du corps dont il va être question.
« Je suis devant une cabane W.C. comme celles qu’il y avait autrefois au fond des jardins. Je m’approche, elle est fermée et par les fentes du bois je vois une lumière rouge qui emplit l’espace intérieur ». …Silence d’attente de sa part…. Je propose : « Vous avez bien une idée de la signification de ce rêve ? »
« Oui, mais c’est une étrange pensée…Cette lumière consume les pensées et les émotions paranos ».
Je continue : « Pouvez-vous faire un lien entre ce rêve et ce que vous avez vécu ces derniers jours ?
« Récemment, répond-t-elle, je me suis mise en colère contre des collègues et depuis j’ai peur de ces gens liés par ma colère explosée, mais plus profondément j’ai peur, non, le mot est trop faible, j’ai une terreur d’affronter l’autre qui va ou risque de me dire : « Non ». Mon monde s’écroule si quelqu’un me dit : « Non ». …« Je peux vous donner un exemple dont je vous ai déjà parlé : « l’égout ».
Je ne peux aller voir les voisins pour leur demander de brancher mon égout sur leur sortie d’évacuation, je crains leur refus de m’écouter et encore plus qu’ils disent : « Non ».
Je me sens détruite par le « Non », et dans ce vécu je n’ai pas accès à ma personnalité plus mûre. Je suis comme un bébé qui n’a pas de peau. … Et Jacqueline interprète le rêve : « Je ne peux pas y aller cela va me détruire. »….

Je l’invite à resituer ses propos dans la relation transférentielle. « Depuis le début de nos rencontres vous me dites que vous êtes angoissée en venant, et que cela s’arrête comme par miracle quand je vous ouvre la porte, et vous offre d’entrer. N’y aurait-il pas un lien avec ce que vous venez de décrire ?
Jacqueline répond : « Je suis angoissée, car ici, un contenu psychique inconnu pourrait se révéler. Dans ma perception « parano » c’est comme si je n’avais plus de place ; les autres font et moi je suis laissée. J’éprouve la sensation d’être « serrée ».
Lorsque Jacqueline dit cette phrase, en l’écoutant avec mon corps, j’ai une sensation de serrement et d’angoisse, ce que je comprends comme la réaction contre transférentielle empathique à son contenu psycho physique : d’être laissée comme un excrément.
Je lui propose : « serrée », ne serait-il pas le signifiant d’une image inconsciente du corps, une image faite de sensations qui parlent la relation à la « mère environnement » que ressentait le bébé ?
Elle valide : « Cela fait du sens pour moi, cela a parlé à mon ventre »
L’analyste ressent dans son écoute du corps, que les tensions du ventre se sont déplacées et surtout apaisées. S’en suit un long silence d’intégration…..

Puis Jacqueline reprend, essayant de relier sensation, affect et compréhension des situations: « Serrée me renvoie à pompe l’air et ma colère contre les collègues qui refusaient que j’ouvre la fenêtre car j’avais une sensation d’étouffement. » …..« Serrée me renvoie aux égouts, car en polluant la terre je m’auto-pollue, je m’intoxique car ma peau est perméable »…..« L’image inconsciente relationnelle du corps à laquelle vous faisiez allusion est d’être attaquée par l’environnement et d’être impuissante à me défendre, à éviter cette attaque ou à la faire cesser. »

L’analyste reprend la parole : « Vous avez relié le contenu psychique au présent mais que pouvez vous dire de ses racines historiques ? »
Il y a un long silence, pendant lequel je sens qu’elle écoute profondément des émotions et des sensations très anciennes, silence pendant lequel je ressens que mon attention et mon écoute sont comme celles d’une mère qui écoute son bébé.
Jacqueline se fait écho de cette écoute : « Ma mère ne pouvait pas me changer dans la journée, bébé, tellement elle était mélancolique, et c’est mon père, rentrant de son travail tard le soir, qui le faisait : je macérais et étais angoissé. »
Cela jaillit en l’analyste : « ma serrais ».
Jacqueline explicite : « La vie m’a fait rencontré des circonstances qui m’ont fait comprendre le vécu qui m’avait été rapporté et que je viens de vous dire. » …« Je faisais un stage avec une assistante sociale. J’étais jeune et je l’avais accompagnée dans un bidon ville, dans une famille de trois enfants restés seuls : un bébé, un enfant marchant à peine, et un enfant de quatre ans. Les parents étaient partis depuis plusieurs jours. Le bébé était couvert de selles séchées. L’assistante sociale a emmené dans ses bras les deux plus petits et j’ai pris le grand par la main jusque chez elle. Elle les a lavé, habillé et nourrit. J’ai vu ce que c’était un bébé pas nourri et pas changé. »
Une intense émotion est là entre nous, l’habitant et m’habitant. Comprenant à travers le ressenti de cette émotion et de son partage qu’il est temps d’aborder un peu plus l’explicitation du transfert de l’image inconsciente du corps je lui propose en lien à son rêve : « Cette émotion est à accueillir pleinement pour que cesse le vécu parano, ne croyez-vous pas ? »
Jacqueline constate : « Cela serait bien que j’arrive à pleurer ici. »… « Mais sous votre regard je peux pas. J’ai peur de régresser jusqu’où on n’avance pas. C’est projeté sur l’analyste, je ne peux m’abandonner dans la relation. J’aimerai « me lâcher » en étant contenue par votre écoute d’être humain et d’analyste. »
Je risque alors une interprétation du transfert : « Vous craignez que si vous vous abandonnez, l’analyste va vous laisser macérer dans votre caca, et qu’il ne sortira rien de la séance ? »…Silence…
Jacqueline se souvient : « Je me souviens de ma première analyse où l’analyste pendant six mois ne disait rien et moi sur le divan j’étais coincée dans ma régression sans pouvoir rien dire ni être soulagée de mes émotions et douleurs physiques ».
Je lui rappelle alors notre alliance thérapeutique : « Nous avons ensemble à prendre le bébé dans les bras de nos cœurs. Je suis touché par ce bébé, j’en ai les larmes aux yeux, mais la souffrance du bébé n’est pas la mienne. »
Nous restons ensemble en silence jusqu’à la fin du temps de séance, silence de détente et d’attention à notre présence mutuelle.

13 Quelques mois plus tard, la fin de l’analyse a été évoquée comme l’aspect naturel d’un processus, comme quitter un temps circulaire pour un temps historique entre l’analyste et la patiente. C’était comme une petite conversation au coin du feu, un peu intime avec un caractère de gravité, comme un échange tout simple sur une réalité évidente. C’était venu après une réflexion de Jacqueline qui disait que si elle ne venait plus, elle aurait de l’argent pour des vacances plus touristiques.
Je trouvais très intéressant alors que nous sortions d’une période où nous avions exploré le « massérait », qu’elle envisage, l’ouverture du « cercle de la réparation », selon son expression. Mais envisager de quitter l’analyste n’est pas si simple, cela relance souvent le travail. …..« Le New Beginning ».
Jacqueline me précisera sa pensée lors de la séance suivante ; il n’y avait pas que le cercle sympa de la réparation il y avait aussi un autre cercle beaucoup moins sympa celui-là. « Il s’agit d’ouvrir le cercle du rejet et de l’abandon » précisa t’elle…. « Nous avions parler de la fin de l’analyse, j’étais contente que nous en parlions mais, après dans les heures qui suivirent je fus en colère contre vous car je m’imaginais que vous vouliez m’abandonner, me rejeter et j’ai hésité à revenir aujourd’hui ayant tellement peur que ce que j’imaginais soit vrai. »
« Ce qui m’a permis de revenir, c’est que j’ai retrouvé une sensation très ancienne qui m’a permis de distinguer entre l’imaginaire et la réalité. Je m’étais mise en route pour venir ici ne sachant pas si j’allais sonner et monter. Sur le chemin j’ai retrouvé le bébé mourrant de faim, et j’ai ressenti sa main de trois mois qui s’est substituée à la mienne et je me suis précipitée chez le boulanger ». Jacqueline explique : « C’est une autre image inconsciente du corps de la relation mère enfant qui me parle d’abandon et de rejet. Ce n’est plus celle anale que nous avons évoqués il y a quelques mois, c’en est une orale. Parler de la fin de l’analyse, m’a créé une angoisse d’abandon, et j’ai ressenti cette image inconsciente du corps : la main ouverte, la main du bébé en moi reste ouverte ; je ne peux pas la serrer, je ne peux rien retenir, inscrire. »

Pendant que Jacqueline exprime tout cela, comme contaminé, je ne peux soutenir mon attention qui s’élargit à deux pensées furtives qui passent dans mon ciel mental. La notion d’ourouboros avec l’indistinction tête et queue du serpent. Mais là, dans la situation de Jacqueline, il n’y a pas de cercle, mais une perpétuelle fuite d’énergie. Il n’y a rien à ouvrir puisque cela n’a jamais été fermé, car s’il y a eu la main, il n’y avait rien à tenir ; il n’y avait qu’un des pôles de l’image relationnelle inconsciente du corps ; le pôle du coté de l’enfant. Pas le sein de la mère. Se pense aussi en moi ce que dit Dolto à un enfant ; « saisir avec sa bouche de main », interprétant l’indistinction des lieux de sensations érotiques.
Jacqueline continue à me parler, et comme en phase avec mes rêveries, elle se met à avoir des troubles de l’élocution qu’elle commente en disant que c’est arrivé aussi cette semaine…. Jacqueline interprète : « pour parler il faut lâcher la tétine, mais je la lâche pas, j’ai peur de l’abandon, j’ai peur du rejet, je suis crispée sur la peur, je ne peux pas parler alors. » …L’analyste ne sentait pas la formulation conforme aux sensations profondes. Cette formulation rendait peut-être compte de la difficulté à quitter l’analyste mais assurément pas de la situation d’enfance, c’est pourquoi il demande : Pouvez vous davantage exprimer cette peur ?
Ayant bien perçu ma réserve, elle dit : « C’est curieux j’ai peur de ne pas pouvoir satisfaire l’autre…est-ce la peur de ma mère qui ne pouvait pas me satisfaire »…phrase pleine d’indistinction.
Jacqueline se met à faire de grosses grimaces et à émettre des sons qu’elle qualifie de non humains et stupéfaite, se rappelle que c’est ce qu’elle vivait, quand lors de son hospitalisation, elle était sous neuroleptique, du « Ludiomil », et sous ses effets secondaires : elle ne pouvait plus coordonner son corps et faire deux pas toute seule, ni articuler. Sa bouche faisait des grimaces toute seules. Nous parlons un peu de cette hospitalisation pour dépression grave et nous convenons que ce qui l’a précipité dans cet état, c’est la répétition du vécu « sans mère » retrouvé après une rupture avec une amie. Elle l’exprime avec humour: « A l’hôpital à la place d’une mère ils m’ont collé des médicaments, à la place de pouvoir téter ils m’ont fait avaler des médicaments. » Puis elle réalise qu’elle n’avait jamais cessé de sucer son pouce jusqu’en terminale. Elle reformule « Ces médicaments m’ont empêché de mourir, comme le pouce, bébé, m’a empêché de mourir. C’est difficile de parler quand on a le pouce dans la bouche. »…
Silence d’intégration qui se transforme en une angoisse. Elle explicite les yeux pleins de larmes.
« Je ne peux pas accueillir l’affect qui est là, qui est désordre, angoisse de mort, cellules qui se défont, perte d’ordre. »
La ressentant par empathie je lui explique la sensation qu’elle ne peut contenir : « Quand le bébé a trop faim et surtout soif, tout le corps, les cellules commencent à s’inquiéter, et il y aurait l’impression que la vie se défait…non seulement comme une fuite mais aussi comme une organisation…et un lien à l’environnement…
Peu à peu, Jacqueline se calme et différencie, se reconstituant du Moi par l’image souvenir. « Oui cela me parle. Je me souviens de la maison où était moi et ma mère, la maison de ma grand-mère. »
Jacqueline revient sur l’affect. Elle poursuit d’une phrase un peu énigmatique à cause de l’indifférenciation qui s’y exprime : « L’angoisse de ma mère se met dos à dos avec le désir de mourir. »…« Je sens la mémoire de l’angoisse de mort dans mon ventre parce qu’il y a un intolérable désir de mourir que j’ai ressenti aussi chez ma mère, ses crises de terreur où elle disait : « je veux mourir ». Et comprenant, elle ajoute : « Oui un bébé, c’est une éponge. Lors de l’hospitalisation je crois que mon désir de mourir était freiné par l’angoisse de mort. Cela va encore plus loin mais je bloque. »
Epuisé, l’analyste est satisfait de conclure la séance :
« Aujourd’hui vous ne pouvez pas allez plus loin ! », …..C’est moi qui ne pouvait aller plus loin. ….La fin de l’analyse comme sevrage.

14 C’est au cours d’une des séances suivantes qu’apparaîtra l’entrave à terminer l’analyse : La confusion des identités propres à la vie intra-utérine quand il n’y a pas eu « d’être avec ». Jacqueline, comme si elle était en transe, énonce des phrases séparées de silence.
« En moi il y a comme une éponge rouge sanguinolente qui fait ressentir la souffrance de ma mère et d’autrui, et cela touche l’enfant en moi »…. « J’ai pris l’habitude d’éponger in utero, d’éponger la souffrance de ma mère et puis après celle des autres. »…. « C’est dans la sensation comme un vécu de pus acide, une pollution, qui me donne la nausée. »….« C’est comme si j’ai toujours eu la nausée depuis que je suis né, avec le même symptôme que ma sœur : l’incapacité à vomir »
Un peu interloqué, je lui propose : « vomir, ce serait lâcher cette fonction d’éponge, refuser d’absorber ! »
« Je me suis attribuée cette fonction d’éponge, c’est là que se situe la haine pour ma mère, là que cela s’origine. Car cela a un lien avec la solitude. Le bébé tient cette fonction, il est seul avec l’éponge comme avec un placenta. »
Je propose : « Eponger pour ne pas être seule? »
« Oui, comme l’enfant battu qui aime les coups pour ne pas être seul….J’ai la nausée. Reprend-t-elle.
Je ressens qu’elle est à nouveau présente à son corps et peut suggérer, interprétant le transfert : « Vomir l’éponge, pleurer son départ et se retrouver vraiment seule… ».

Après un long silence, pour la première fois, elle me parle de sa fille : « Ma fille adoptive, je l’ai aidée dimanche, je l’aime beaucoup. »
« Eponger désorganise la pensée, et l’élocution, je me perds dans l’autre, comme un jumeau perd son identité dans l’autre. J’ai fait un rêve de descente sous la calotte glacière, dans une couche à neuf degrés, où, il y a de l’eau. Je n’ai pas mis de culotte et quelqu’un me propose une culotte en papier comme celle qu’on met aux bébés. Il n’y a rien à faire à cet endroit c’est tout noir et tout sombre. Il y a de la pollution qui, faute de courant n’aboutit pas à la mer. »
J’entends le rêve comme rêve de transfert et lui dit : « Dans le transfert, vous me faites remarquer que toujours tout va mal ! »
Jacqueline continue l’ouverture faite avec les propos sur sa fille : « Oui, c’est vrai, je n’ai jamais ouvert mon cœur, mais je sens que cela vient, j’espère passer à travers la couche « du plus d’espoir », mais je n’ai pas de goût de me nourrir, pas d’issue vers la lumière, cela a caractérisé ma vie dans mon corps de ne pas croire ;… « Jamais d’issue ». Cela a empoisonné ma vie, toute mon existence. »
L’analyste poursuit : « La pollution du rêve qui ne trouve pas une mère détoxicante…. »
« C’est l’accablement, continue-t-elle, à quoi bon, ici, je vois pas d’issue, la seule issue c’est la mort…Je n’ai plus d’instinct, je dois faire quelque chose en moi, le désir de mourir permet de refouler la souffrance, la douleur, j’ai conscience qu’il faudrait laisser partir cela. »
L’analyste ponctue : « Cela ? »
La patiente : « La solution est du coté du lâcher de l’identification au bébé, mais si j’arrête je ne suis pas fidèle à moi-même. »
L’analyste s’étonne : « J’entends que vous seriez obligé de changer d’identité… »
« Oui, celle de l’enfant, si j’abandonne trop vite l’enfant, le travail ne sera pas fini, et le bébé toujours au fond du trou, toujours en moi. » Puis après un silence méditatif. « Il faudrait que je me confie l’enfant, à ma capacité de l’aimer » ;….Elle écoute l’impact de sa parole. « Quand je pense à cette possibilité, je cesse de souffrir. »
L’analyste conclut : Lâcher l’identification à la non aimée et surtout à la non capable d’aimer. »
« Oui ! » : « Je ressens que c’est cela, j’ai comme un droit de naissance d’appeler la lumière du cœur et je sais au fond de moi qu’elle m’obéira….mais vais-je oser, ne vais-je pas préférer l’obscurité de la souffrance de mon ventre ! ».

« Le Soi comme une substance incommensurable au Moi, cachée dans l’obscurité du corps ». Jung « mysterium conjunctionis », tome 2, p.297, § 370. Fin d’analyse comme naissance.

Conclusion :

15 La fin de l’analyse marque l’accès au sujet, c’est un processus qui peut s’initier par un rêve. La fin de l’analyse dépend non seulement de l’analyse du transfert mais aussi de la réalisation du projet du Soi. Ce processus est facilité par le retrait des projections sur l’analyste et par la compréhension de ce à quoi résiste l’analyste
Si la fin de l’analyse est marqué par des critères que l’on retrouve d’abord dans les textes de Freud : fin des inhibitions et des symptômes, elle est marquée aussi par des critères que l’on retrouve chez Jung : accès à la possibilité de l’individuation, passer d’avoir à être, passer du point d’appui externe au point d’appui interne. Elle suppose la capacité du Moi à maintenir la relation conscient inconscient. Elle est aussi une adaptation nouvelle à la réalité, à la réalité de l’autre et de soi-même.
La fin de l’analyse n’est possible, que si les relations infantiles non terminées -incestueuses et oedipiennes- ont été revécues et analysées dans le transfert ; que si les pièges de l’attachement, lieux fréquents des résistances, entre l’analyste et le patient ont été désamorcés, de part et d’autre.
Pour Klein, la fin de l’analyse reprend la problématique du sevrage, pour Balint et pour Françoise Le Hénand que vous avez écoutée précédemment, la fin de l’analyse reprend le processus de la naissance.
Il me semble, pour ma part, que la fin de l’analyse, dans certains cas, peut reprendre les images inconscientes du corps, dans le transfert, permettant ainsi la remise en mouvement du processus du deuil originaire ; c’est-à-dire selon Jung, permettant de sortir de la commune inconscience et de la participation mystique, et ainsi comme cette patiente, passer de l’individualisation à l’individuation, naître du ventre au cœur !

Le troisième volet du triptyque devrait porter sur : « la fin de l’analyse et le trauma. »

Séminaire du 19 mars 2006