La fin de l’analyse : un processus de naissance

Françoise Le Hénand

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Laurence a arrêté son analyse il y a quelques mois après huit années de travail avec moi. Elle reprend contact car, dit-elle, « depuis quelque temps elle ne se sent pas bien » ; elle a des troubles somatiques qui commencent à l’empêcher de vivre : en alternance ou de façon conjuguée, des périodes d’insomnie quasi totale, des crises d’angoisse accompagnées ou non de tachycardie, des épisodes de vertige associés à des maux de tête, des sensations d’étouffement et puis tout récemment des éruptions cutanées intermittentes et des troubles ophtalmiques ; elle précise qu’elle a consulté les médecins et fait divers bilans de santé ; on n’a rien décelé d’anormal. Alors, elle ne comprend pas ce qui lui arrive. Dans sa vie, les choses vont plutôt bien : sa vie familiale et amicale se déroule sans problèmes et son assise professionnelle s’est consolidée ; certes, elle pourrait faire mieux de ce côté là, mais elle a confiance que ça viendra. Elle ajoute qu’elle a trouvé un équilibre et un goût de vivre qui lui manquaient depuis longtemps. Et maintenant, elle se trouve aux prises avec ces symptômes qui deviennent invalidants.

Les derniers mois de son analyse avaient été difficiles, marqués par une souffrance dépressive qu’elle avait réussi à élaborer jusqu’à pouvoir décider en accord avec moi de mettre un terme à son analyse. Tout au long de son parcours, j’avais veillé à ce travail sur les angoisses de séparation à l’occasion des week-end et des vacances (elle venait deux fois puis une fois par semaine pendant les trois derniers mois) . Il me semblait en l’écoutant me raconter ses symptômes lors de cette reprise de contact, qu’elle était entrain de vivre une sorte de complexe de naissance où se trouvait réveillée une mémoire corporelle qui avait gardé la trace de cette première expérience de séparation, sa naissance. J’ajouterai que Laurence avait le sentiment de ne plus rêver, ce qui était quelque chose de très pénible pour elle qui avait l’habitude de rêver régulièrement ; elle disait qu’elle se sentait comme coupée d’une part d’elle-même et privée de repères.

Je me suis souvenue qu’elle avait connu une naissance difficile, pour elle comme pour sa mère qui lui disait avoir beaucoup souffert et avoir craint pour leur vie. Laurence était née au forceps, au terme d’un long travail douloureux et incertain, d’une mère primipare, par ailleurs déçue par la venue au monde de cette petite fille alors qu’elle attendait la naissance d’un petit garçon – sa propre sœur avec laquelle elle se trouvait en forte rivalité ayant elle-même accouché d’un petit garçon quelques semaines auparavant. Sa mère avait connu un léger épisode dépressif post partum et avait dû cesser plutôt que prévu l’allaitement au sein.

La pratique clinique met l’analyste aux prises avec la complexité du transfert……Celui-ci implique ou engage différents niveaux de la personnalité ; On a pu distinguer un transfert que certains comme Fordham ont qualifié d’archétypique ou que je préfère dire d’individuation : celui qui concerne la rencontre animus-anima, et un transfert infantile ; le transfert infantile lui-même comporte deux axes ou deux courants qui s’entretissent ou s’entremêlent : l’axe narcissique et l’axe pulsionnel, correspondant chacun à des niveaux différents de la personnalité, à des expériences infantiles diverses liées aux étapes successives du développement (le bébé, le petit enfant, l’adolescent) et à des modalités relationnelles différentes – fantasmatiques et/ou réelles – avec les figures parentales, selon leur différenciation et celle du moi de l’enfant. Bela Grumberger a écrit à ce propos des pages très éclairantes dans ses travaux sur le narcissisme et sur le transfert.

L’arrêt de l’analyse – j’entends par là la fin des séances régulières avec l’analyste, quel qu’en soit le rythme – peut poser de façon aiguë et critique la question du détachement du patient vis-à-vis non seulement de la personne de l’analyste mais surtout de l’analyse elle-même, si celle-ci a été intensément investie à un niveau archaïque, comme une matrice de vie, un contenant nourricier et protecteur. Lors du séminaire de novembre, on a pu évoquer la fin de l’analyse en termes de sevrage et je reviens aujourd’hui sur ce premier sevrage/séparation qu’est la naissance.

Chez certains patients qui ont connu des blessures traumatiques précoces et qui sont parvenus parfois difficilement et au prix d’un long travail, à investir l’analyse à ce niveau-là, la fin des rencontres régulières avec l’analyste, la perte du contenant analytique, qui inscrit dans la réalité l’évidence d’une séparation définitive, incontournable, vient réactiver dans une sorte d’après coup, une grande souffrance en rapport avec des traumatismes précoces de séparation, de perte ; ceux-ci viennent alors s’inscrire dans une constellation plus large que j’appelle le complexe de naissance, avec ses diverses composantes somatiques et psychiques.

J’ai pu faire cette constatation chez des patients comme Laurence, avec qui la question de la séparation avait néanmoins pu être travaillée tout au long de l’analyse et les angoisses suffisamment élaborées pour que la fin de celle-ci ait pu être envisagée et acceptée. Je me suis demandé si ces patients n’avaient pas accepté et effectivement arrêté leur analyse dans une sorte de comportement défensif d’évitement par rapport à ce qu’il pouvaient vivre- plus profondément et inconsciemment- comme une sorte d’échéance fatale, un événement catastrophique, voire une menace vitale ; évitement dans le souci (inconscient lui aussi) d’échapper à l’activation d’une souffrance trop intense, à une dé-intégration trop douloureuse d’un vécu traumatique insoupçonné – les défenses du soi ayant alors joué leur rôle protecteur.

Réflexion faite, il m’a semblé que dans ces cas-là – en tout cas ceux auxquels j’ai eu à faire – seule la fin des séances, la réalité incontournable de la séparation conduisant à une conscience de l’irréversible, avait fait surgir une vive souffrance liée à un vécu d’événement catastrophique, associé à une menace de mort non seulement physique mais aussi psychique ; j’entends par là le fait que la perte du contenant maternel (analytique) peut susciter chez celui ou celle qui la vit, le sentiment angoissant qu’il lui est devenu impossible de poursuivre son développement – l’arrêt du développement étant vécu comme une mort psychique. Ce type d’angoisse d’anéantissement est lié à l’identité primaire, le bébé se vivant comme partie d’un grand Tout : la mère-matrice. Il me semblait que les angoisses qui se manifestaient alors étaient associées à un noyau traumatique originaire.

Le complexe de naissance

A un certain niveau de la personnalité, la fin des rencontres régulières avec l’analyste dans le cadre sécurisant et confortable de son cabinet est à bien des égards vécue comme une naissance, la sortie d’une matrice. Une naissance à l’autonomie psychique, à une nouvelle vie.
Les premiers analystes (Abraham, Jones, Rank) avaient déjà pu constater que la fin de la cure s’accompagnait fréquemment de fantasmes de seconde naissance et de rêves de naissance. Otto Rank dans son Mythe de la naissance d’un héros publié en 1909, a introduit dans la littérature psychanalytique le thème de la naissance comme paradigme de l’expérience de discontinuité dans la relation d’objet. La même année, Freud s’intéresse aux rêves de naissance et dans un ajout à l’interprétation des rêves, il écrit que « la naissance est le premier fait d’angoisse et par conséquent la source et le modèle de toute angoisse. » Il reprend ce thème en 1916 dans son Introduction à la psychanalyse où il parle de « césure de la naissance ».

S’appuyant de la note de Freud de 1909, O. Rank s’engage dans l’écriture d’un ouvrage foisonnant et très ambitieux intitulé Le traumatisme de la naissance et publié en 1924, dans lequel il cherche à rendre compte de l’angoisse de séparation chez ses analysants. Freud, stimulé par cet ouvrage, entreprend la rédaction de Inhibition, symptôme et angoisse qu’il publie deux ans plus tard, en 1926, en réponse à l’ouvrage de Rank. Il y propose une nouvelle théorie de l’angoisse ; il abandonne sa conception antérieure selon laquelle l’angoisse provient directement de la libido insatisfaite « qui tourne en angoisse comme le vin tourne au vinaigre » – elle aurait une origine purement physique et elle serait le fruit d’un trop-plein d’excitation ; Freud considère désormais que l’angoisse est un affect éprouvé par le moi devant un danger qui en dernière analyse, a toujours la signification de la crainte de la séparation et de la perte de l’objet (ou de son amour). (L’angoisse a une double origine et se manifeste « tantôt comme conséquence directe du facteur traumatique, tantôt comme signal indiquant qu’il y a menace de réapparition d’un tel facteur. »)

Pour Freud, le processus de la naissance est la première situation de danger et le bouleversement économique qu’elle produit devient le prototype de la situation d’angoisse. Il met l’accent sur le fait que le nouveau-né se trouve aux prises avec une insatisfaction, « l’accroissement de la tension du besoin », et « l’accumulation de quantités d’excitation en face desquels il est impuissant », en raison de sa faiblesse et de son immaturité ; cette situation le plonge dans un état de détresse chargé d’angoisse. En fait, le premier type d’angoisse décrit par Freud en relation avec la naissance est une angoisse d’anéantissement plus qu’une angoisse de séparation d’avec la mère : Car selon lui, le nouveau-né ne connaît pas l’objet et ce n’est qu’ultérieurement, lorsque le nourrisson est capable de percevoir sa mère comme objet, que l’angoisse devient angoisse de séparation.
Cette considération de Freud sur la primauté d’une angoisse d’anéantissement antérieure à toute angoisse de séparation, rejoint certains vécus psychiques limites, observables en clinique, qui associent angoisse de la séparation et angoisse d’anéantissement.

Au delà des faiblesses de son ouvrage et des vives polémiques qu’il a suscitées, Otto Rank, avec Le Traumatisme de la naissance, a eu le grand mérite d’avoir mis en évidence à l’époque l’importance des relations très précoces avec la mère ; il a mis l’accent sur les angoisses archaïques préalables à l’angoisse de castration tout en signalant l’importance de certains thèmes liés à la naissance et que l’on retrouve dans de nombreux rêves, en particulier vers la fin de l’analyse : les thèmes de chute, de constriction dans un espace étroit ou de sentiment d’être perdu dans un espace illimité.
Otto Rank considère que le substrat réel des fantasmes de seconde naissance, fréquemment rencontrés chez ses patients en fin d’analyse, repose sur le fait que celle-ci est vécue comme une répétition de la naissance. Je le cite :
« En se détachant de l’objet libidinal, représenté par le psychanalyste, le malade a(vait) l’illusion de reproduire exactement sa séparation d’avec le premier objet libidinal, autrement dit sa séparation d’avec sa mère, au moment de sa première, de sa véritable naissance. »
Il précise toutefois qu’il ne s’agit là nullement d’une « métaphore, même au sens psychologique du mot. » Il cite le cas d’un ou d’une patiente dont les rêves représentaient « les premiers rapports purement physiologiques entre l’enfant et le corps de sa mère » et il considère que pour certains patients le processus de la fin d’analyse consiste en un revécu authentique des aspects neurophysiologiques de la naissance : « l’acte de la naissance dans presque dans tous ses détails. »

Pour Rank, la naissance, la séparation d’avec le corps de la mère, est le premier traumatisme et il pense que l’être humain met plusieurs années, notamment toute son enfance, pour le surmonter de façon à peu près normale. Ce traumatisme est bien sûr plus ou moins important selon les conditions de la naissance tant physiologiques que psychologiques.

A propos des expériences traumatiques précoces, Winnicott pour sa part a évoqué les vécus d’effondrement, d’angoisses inimaginables qu’il nomme les « agonies primitives » et qui sont vécues comme telles précisément parce que l’enfant ne peut intégrer ces expériences du fait qu’il est dépendant pour cela du soutien qui lui fait précisément défaut. Les cauchemars assez fréquents de chute interminable dans le vide ou le noir ou dans un trou sans fond, rendent compte de ce vécu catastrophique originaire chez les patients confrontés au défi du changement à certains moments de l’analyse et à fortiori à la fin de leur parcours analytique.

La naissance, la venue au monde, constitue ce paradoxe apparent d’être à la fois le moment le plus naturel en tant que début de la vie autonome hors du corps de la mère, et en même temps le plus traumatisant peut-être de tous les passages. Cet aspect traumatique tient aux changements considérables qui l’accompagnent : il s’agit d’un véritable changement de monde ; la quantité importante d’hormones de stress (adrénaline) produites par le fœtus lors de ce passage suffit à rendre compte de l’épreuve difficile qu’il constitue.

Comme Jung l’a fait remarquer, la naissance est un processus archétypique ; il écrit ainsi dans la Dialectique (p. 148) :
« …Les parents, la femme, les enfants, la naissance, la mort sont innés (en l’homme) sous forme de disponibilités psychiques pré-existantes, sous forme d’images virtuelles. »

Chaque être humain porte donc en lui une disposition innée à naître, à s’engager dans ce processus de naissance et à l’accomplir jusqu’à son terme ; mais la capacité à naître est-elle égale chez tous les bébés ? On peut se le demander. En effet, les conditions de la vie intra-utérine tant au plan biologique qu’en ce qui concerne l’investissement psychique du fœtus par la mère, peuvent connaître de nombreux aléas d’un enfant à l’autre, sans parler de la durée même de la vie prénatale qui conditionne une maturité neurophysiologique suffisante pour permettre au foetus de supporter le choc de la naissance – sans négliger non plus l’aptitude de la mère à laisser naître son enfant, à s’en séparer, et donc à activer en lui conjointement au timing biologique (le terme de la grossesse), cette prédisposition archétypique à naître.

Sans doute, les déficiences ou la faiblesse de cette dynamique archétypique qu’est le processus de naissance se trouve t’elle en partie à l’origine d’un vécu plus ou moins catastrophique de la venue au monde – en même temps que les conditions médicales de l’accouchement et la qualité de l’accueil reçu par le nouveau-né dès son apparition. J’emprunte à Bion cette expression de « vécu catastrophique » qu’il relie à une expérience de sensation, source d’éprouvés émotionnels puissants et de souffrance plus ou moins supportable (en particulier les angoisses de mort). La qualité de cette expérience originaire de naissance est déterminante pour la suite du développement car elle imprime et détermine une tendance à vivre les expériences ultérieures de séparation et de changement inhérentes au développement et à la vie sur ce même mode catastrophique, comme on peut le constater dans certaines analyses.

Ce processus naturel qu’est la naissance n’est pas sans danger pour la vie de l’enfant et de la mère et ce n’est que depuis fort peu de temps dans l’histoire de l’humanité et dans certaines régions du monde que les progrès de l’hygiène, de l’obstétrique et de la médicine périnatale ont considérablement réduit les risques de mort à la naissance (pour la mère comme pour l’enfant). Notre mémoire collective en garde encore des traces vivaces comme en témoignent les fantasmes et les angoisses qui accompagnent encore aujourd’hui l’approche de l’accouchement chez certaines femmes. J’insiste sur ce fait pour signaler la nature également transpersonnelle, relative à la mémoire de l’espèce, des angoisses liées à la naissance.

La naissance, comme je l’ai dit, est un changement de monde : Le nouveau-né passe d’un état relativement passif dans un milieu aquatique à une nécessité de mobilisation active dans un milieu aérien. Le bébé qui sort de son enveloppe protectrice est en proie aux agressions diverses du froid, de la lumière, du bruit, au risque d’asphyxie et à des sensations corporelles tout à fait nouvelles liées à la perte des limites (enveloppes) protectrices. Il débarque dans un autre monde .

Dans son ouvrage consacré à la Psychanalyse de la naissance, Jean-Marie Delassus développe tout un propos sur ce changement de monde, cette question du « passage natal ». Le fœtus dit-il va devoir supporter la naissance au monde comme un risque considérable eu égard à la vie à laquelle il est déjà né (nativité) et qui continue de le structurer ; la vie utérine se caractérise par un vécu de totalité, c’est à dire « un vécu d’absolu inhérent à la vie lorsqu’elle est elle-même le milieu de vie » – « le fœtus est devenu le reflet de la vie elle-même » – Cette expérience continue homogène (lorsque la grossesse se passe bien) est recueillie et enregistrée par un réseau neuronal approprié situé dans une aire corticale associative libre (ce qui est spécifique à l’être humain), ce qui fait dire à Delassus que le fœtus humain est d’abord adapté au monde intérieur.

Ce vécu de totalité du fœtus est associé à ce qu’il appelle la vision intérieure : « L’ensemble des éprouvés sensoriels diffuse la plénitude ambiante … tout a le même goût, la même saveur de totalité vitale… reste la question de la vue (l’œil) n’y a rien à voir… il y a une vacance de l’œil …il libre lui aussi d’accueillir les formes multimodales de la totalité issues en permanence des sensibilités du corps et de leur concentration corticale … avant de voir en mode natal, l’oeil voit en amont à partir du dedans ; il est fait voyant ; c’est une vue en mode antérieur, c’est à dire une vision …(qui) constitue l’axe essentiel de la vie fœtale humaine. » Delassus décrit l’œil humain comme « l’organe de la vision de la totalité et à ce titre la fonction de l’invisible ».

Je voudrais m’arrêter à une notion sur laquelle il insiste particulièrement : ce qu’il appelle le proto-regard du nouveau-né. Il note que les observations récentes ont montré que ce que cherche avant tout le bébé qui vient de naître, ce n’est pas le sein mais c’est un regard humain, et plus particulièrement celui de sa mère dont il est encore tout rempli (il a mémorisé sa voix, son odeur, sa chaleur). Il insiste sur l’importance décisive de l’échange de regard entre la mère et son bébé pour le développement psychique de ce dernier. Voici comment il définit ce proto-regard :
« Le proto-regard – car il faut attribuer à cet acte une dénomination propre qui rende compte de sa nature – est un regard particulier et de courte durée (souvent moins d’une minute ) qui se produit chez le nouveau-né sitôt après l’accouchement et au plus tard dans un délai de 1h30 à 2 heures. Il semble suspendre temporairement les premiers cris qui reprennent souvent après. Ensuite (et en tenant compte de l’interférence des manipulations et des soins médicaux dont l’enfant est l’objet) on constate souvent un rendormissement profond (qui peut s’étendre sur un ou deux jours) suivi lui-même d’une période de 12 à 24 heures de cris prolongés…..Le proto-regard néglige les objets et ne paraît sensible qu’à la rencontre d’un visage, surtout celui de la mère dont il fixe les yeux….cet acte de recherche quasi aveugle peut se répéter plusieurs fois . »

Ce premier regard bouleversant, s’il est reconnu par les parents et partagé avec l’enfant est créateur de parentalité (Delassus parle « d’émotion parentalisante »), et il permet au bébé « de s’ouvrir à sa naissance ». C’est, dit-il, « le moment inaugural de la naissance psychique de l’enfant comme de ses parents ».
J.-M. Delassus considère que le traumatisme de la naissance n’est pas tant lié aux contraintes et aux souffrances somatiques, au processus physiologique, qu’à une expérience douloureuse de la différence. Je le cite à nouveau :

«…. (Il s’agit d’un) traumatisme de la différence qui éclate entre le monde de la totalité originelle (intra-utérin) et le monde partiel et étranger dans lequel l’enfant vient d’entrer…..Ce traumatisme ne saurait durer et les yeux qui se lèvent doivent absolument trouver un correspondant natal, (un passeur). C’est une urgence…..C’est à cela que correspond le proto-regard : il relève de la coupure subie dans le vécu de totalité et il correspond à une attente spontanée du rétablissement de cette liaison originelle. Le proto-regard appelle en ce sens et suscite le regard de la mère : il est le biais par lequel le lien relationnel pourra se subsister au lien ombilical. C’est par ce transfert que prendra forme la naissance psychique. Mais celle-ci peut évoluer en fonction du ressenti émotionnel des parents. » Il précise que le visage est le véritable « organe de la naissance. »

Ces réflexions m’ont fait penser aux douleurs ophtalmiques, irritations et conjonctivites aiguës, dont se plaignait Laurence quand elle a repris contact avec moi ; ces troubles parlaient-ils d’une souffrance liée à une expérience primaire d’absence d’échange de regard entre elle et sa mère, qu’elle revivait avec moi du fait de l’arrêt de l’analyse? Avait-elle pu être accueillie dans ce proto-regard dont parle Delassus? J’ai évoqué la déception de sa mère lors de sa naissance parce qu’elle était une fille et non pas le garçon attendu. J’ai en tout cas pu constater que ces somatisations ophtalmiques ont été les plus tenaces.

La naissance est donc une réelle aventure qui laisse chez tout individu des traces indélébiles, déterminantes pour son devenir psychique et physiologique. Les conditions du passage natal restent inscrites dans la mémoire corporelle, certains comme Arthur Janov parlent d’une mémoire cellulaire. Des chocs traumatiques tant physiques que psychiques. : il évoque une souffrance « primale » engrammée, liée aux toutes premières expériences du sujet. L’abréaction et la métabolisation de cette souffrance « primale » accumulée dans ces premiers temps de la vie seront une œuvre au long cours.

Revenons à Laurence et à ses somatisations diverses.
Je l’ai donc revue de façon irrégulière, à sa demande, pendant quelques mois. Je reviendrai sur ce point. Elle a recommencé à se souvenir de ses rêves et elle venait me les raconter. Je notais que ses crises d’insomnie étaient moins fréquentes. Ses angoisses étaient moins fortes, ses vertiges disparurent au bout de quelques semaines après qu’elle eut fait de façon répétitive des rêves qui avaient pour motif récurrent l’angoisse de tomber avant une traversée : ainsi elle rêvait qu’elle s’apprêtait à traverser une rue, et au moment où elle descendait du trottoir et s’apprêtait à poser le pied sur la chaussée, elle avait une défaillance et elle se réveillait en sursaut tout le corps crispé dans l’angoisse de s’effondrer à terre. Ca lui arrivait même dans la vie éveillée de faire des faux-pas dangereux et de ressentir cette même angoisse de chute. Il lui fallait alors s’appuyer contre un support pendant un moment pour se calmer et repartir. Des rêves successifs lui permirent d’élaborer progressivement ces angoisses de chute « vertigineuse » (l’effondrement). Progressivement, les affects dépressifs puis la tristesse ont pris le relais des somatisations.

Je citerai trois rêves parmi d’autres qui ont balisé son parcours d’élaboration et accompagné la disparition de ses symptômes somatiques :

 un des premiers rêves qu’elle a fait après la reprise de contact décrit bien son fantasme de régression in utero et de retrouver « une peau pour deux », une enveloppe commune avec la mère. Il y en eut plusieurs de ce type. Voici ce rêve : Elle rêve qu’elle marche au bord de la mer en compagnie de sa mère qui la tient par la main ; elle se sent protégée. Elles entrent toutes deux dans la mer pour s’y baigner; celle-ci se couvre alors d’une sorte de toit de tente qui les enveloppe bientôt toutes deux comme dans une bulle ; l’horizon est fermé.

 Quelques temps après est venu ce rêve d’engloutissement qui nous permit de préciser ensemble la nature de certaines de ses angoisses et de ses symptômes : Elle se trouvait seule sur la mer dans une petite barque bercée par la houle non loin du rivage ; tout à coup elle voyait arriver du large à vive allure une énorme vague, qui était suivie de plusieurs autres ; elle se sentait pétrifiée et impuissante ; elle se retrouvait roulée par la première vague et se débattait sous l’eau avec l’impression qu’elle allait étouffer. Elle se réveilla alors avec de fortes angoisses.

Dans le contexte psychique que j’ai décrit, c’était pour moi un rêve de naissance, l’arrivée successive des vagues représentant la succession des contractions utérines d’expulsion et l’angoisse d’asphyxie qui avait accompagné le processus de naissance.

 Dans ce troisième rêve, postérieur de trois mois, la représentation du processus est plus paisible : Elle rêve qu’elle se trouve dans un avion qui vole à très basse altitude dans un grand silence, presque à ras du sol, sous une sorte de voûte en berceau formée par la ramure d’une longue rangée d’arbres plantés de part et d’autre d’une large allée ; c’est comme s’il remontait le long de la pente d’une colline ; il fait un peu sombre et l’avion a tout juste la place de passer entre les arbres, mais ce n’est pas étouffant ; au loin dans l’axe de l’allée, elle aperçoit un cercle lumineux, c’est la lumière du jour qui se profile à l’horizon comme au bout d’un tunnel.
Ce rêve peut bien sûr s’entendre à différents niveaux, y compris proprement corporel : comme une représentation du transit dans le canal vaginal ; la scène est paisible ; la voie est dégagée, il y a suffisamment d’espace pour respirer et la lumière du jour se manifeste à l’horizon; la représentation du processus de sortie n’est plus catastrophique.

Il me semble que le cas de cette patiente témoigne assez bien d’un revécu neurophysiologique et psychique de l’épreuve de la naissance dans l’après-coup d’un arrêt de l’analyse. Son élaboration s’est déroulée sur huit mois à la faveur d’une quinzaine de rencontres. Un dernier rêve est venu ponctuer la fin de ses visites :

 elle se trouvait dans la salle d’attente d’un aéroport (grandes baies vitrées donnant sur les pistes) assise au milieu d’une foule de monde. Tout à coup, elle constatait qu’elle se trouvait seule ; il n’y avait plus personne. Elle apercevait tout près d’elle un couffin posé à terre ; elle s’approchait et y découvrait un petit bébé bien éveillé qui regardait de tous côtés ; elle se demandait qui avait bien pu le laisser là. Elle savait qu’elle devait s’occuper de cet enfant ; elle le prenait avec elle et se retrouvait au volant de sa voiture, en quête de lait en poudre pour le nourrir.
Après m’avoir raconté ce rêve, Laurence m’a dit qu’elle se pensait capable de reprendre sa route et de continuer le voyage toute seule.

La douleur de l’exil

Chez cette autre patiente, Amanda, l’arrêt de l’analyse a favorisé l’activation d’une problématique transgénérationnelle de l’exil et la lente libération d’une douleur familiale héritée, en grande partie dissociée, une douleur de l’exil. L’exil, même choisi, peut être vécu à un niveau plus symbolique, comme une naissance traumatique, une expulsion brutale de la terre natale, un changement catastrophique chargé d’angoisse.

Six mois après l’arrêt de son analyse, décidé d’un commun accord dans le sentiment que le temps était venu pour elle de voler de ses propres ailes, Amanda reprend contact avec moi ; elle me dit qu’elle se sent envahie par des affects dépressifs tenaces ; elle a bien sûr pensé que c’était normal, qu’elle faisait le deuil de son analyse et de nos rencontres mais dit-elle : « Ca devient de plus en plus dur », j’ai de plus en plus mal ; certains matins au réveil, je souffre de partout et je dois faire un effort surhumain pour m’extraire de mon lit ; après, je parviens à vivre ma journée, à faire mon travail et m’occuper de ma famille, mais avec ce goût de cendre insupportable dans la bouche ; je n’ai envie de rien et cela commence à poser problème avec mon entourage»

Elle ajoute que ce qui la surprend le plus, ce sont ces accès de souffrance intense qui l’assaillent de temps à autre « sans raison particulière » ; un désespoir, un besoin inépuisable de pleurer – ce qu’elle fait d’ailleurs ; elle a l’impression que ça n’en finira jamais ; c’est comme s’ il y avait en elle, je la cite, un « énorme réservoir de souffrance ». Elle souhaite donc venir me voir ; elle pense que ça la soulagera de me parler de tout cela ; et puis, elle souhaite comprendre ; elle a le sentiment qu’elle vit quelque chose qui la dépasse.

Amanda a vécu à l’étranger jusqu’à son adolescence (elle a alors la quarantaine), changeant de lieu de séjour avec sa famille au gré des affectations professionnelles de son père. Elle en a gardé un tempérament nomade mais aussi la difficulté de s’attacher, de s’engager quelque part et auprès de quelqu’un. L’analyse lui avait permis de se stabiliser que ce soit sur le plan professionnel que dans sa vie familiale (elle est mariée et mère de famille). Elle avait retrouvé au cours de son analyse cette tristesse des départs et des déménagements répétés, des changements de nounou, d’école et d’amis, et une certaine nostalgie des paysages de son enfance. Nous avions pris le temps de nous y attarder tant je sentais que l’arrêt de l’analyse ne manquerait pas de raviver ces sentiments mêlés de son enfance.
Il y avait dans sa famille depuis plusieurs générations une expérience d’exil. Sa mère était née et avait vécu hors de France jusqu’à son mariage avec un homme qu’elle avait rencontré à l’occasion d’un bref séjour de vacances en France. Ils étaient repartis très vite vivre cette vie itinérante à l’étranger et elle n’avait jamais revécu dans son pays natal. Plusieurs enfants étaient nés dont Amanda. Celle-ci gardait le souvenir et l’expérience d’une mère dépressive, débordée par ses charges maternelles et qui parlait souvent avec nostalgie de sa jeunesse dorée et de sa terre natale. Elle ne revoyait ses propres parents que tous les 2/3 ans à l’occasion de rencontres en France entre deux affectations. Les grand-parents maternels d’Amanda avaient eux-même quitté la France vers la trentaine pour tenter leur chance dans leur pays d’adoption; ils s’y étaient rencontrés, y avaient fondé une famille et bâti une existence prospère ; les retours au pays natal étaient rares et les liens familiaux avec leurs familles respectives s’étaient distendus du fait de l’éloignement. Amanda gardait le souvenir d’une grand-mère gaie, dynamique, qu’elle aimait beaucoup et qui lui avait transmis beaucoup de choses (l’art des travaux manuels, de faire la cuisine, le goût de la vie sociale) malgré la relative rareté de leurs rencontres ; cette grand-mère avait gardé la nostalgie de sa région natale à laquelle elle était restée très attachée ; elle revint d’ailleurs y finir ses jours sur le tard (à 80 ans passés) après le décès de son mari.

C’est l’image de cette grand-mère qui lui revint en rêve alors qu’elle vivait cette dépression qui la conduisit à reprendre contact avec moi. Un rêve où celle-ci lui apparaissait triste, dépressive et vivant dans un lieu qui se trouvait en grand désordre. « Ma grand-mère n’a pas supporté son exil » me dit-elle tout de go, en association , « en fait, elle nous a toujours caché cette souffrance ; ma mère non plus n’a pas supporté sa vie itinérante loin de sa propre mère et de sa famille ; d’ailleurs, c’est une histoire familiale depuis des générations ». Amanda me raconta alors que depuis ce rêve qui l’avait surprise, elle avait questionné sa propre mère plus précisément sur le passé familial ; elle avait alors découvert toute une histoire jusqu’alors enfouie – jusqu’à celle d’un lointain aïeul mort loin des siens en Asie centrale où il avait fondé un commerce prospère et vivait depuis quelques années – une histoire d’exils douloureux, de souffrances cachées, je dirais clivées, qui semblaient « remonter à la surface », venant comme amplifier les souffrances de sa propre histoire personnelle. Sa propre tristesse liée à la fin de son analyse s’était reliée à ce réservoir de souffrance accumulée depuis des générations et jamais élaborée. Il lui fallait du temps pour évacuer ce trop-plein de chagrin qui l’envahissait.

Je l’ai accompagnée dans ce processus de libération; je la voyais de temps en temps quand elle le souhaitait. Elle me racontait ses réflexions sur l’histoire familiale dans laquelle elle s’était plongée dans un ardent désir d’y voir plus clair par rapport à ce qu’elle vivait. Il lui fallut en fait plus d’une année pour sortir de son état dépressif et reprendre doucement le fil de sa propre vie.

Un accompagnement post-analytique

Il me semble que pour ce type de patient dont je viens de parler, les derniers mois de séances régulières avec l’analyste, la phase de terminaison, constituent une sorte de préparation psychique à l’élaboration solitaire ultérieure de la séparation définitive et des traumatismes psychiques qu’elle va réveiller. C’est sans doute la finalité des derniers mois de l’analyse que de consolider, ou mettre à l’épreuve, ce sentiment de portance, cette capacité de se porter seul, dont parle JM Quinodoz dans La solitude apprivoisée.
Cette élaboration ne peut pourtant être tout à fait solitaire ; je pense en effet que la fin des séances ne doit pas toujours être la fin des rencontres.
Il existe en fait toute une période qu’on peut qualifier de post-analytique, qui peut durer de nombreux mois, au cours de laquelle certains patients comme ceux que je viens d’évoquer, peuvent être confrontés à une souffrance psychique liée à des résurgences de traumatismes archaïques. Certains reviennent nous voir au bout de quelques mois avec une demande de soutien si ce n’est de reprise de l’analyse.
Les modalités de réponse varient d’un patient à l’autre et selon la gravité de leur état. Ce qui me paraît important dans ces circonstances, c’est d’adopter une formule qui prenne en compte ou mobilise activement cette capacité de portance et d’élaboration intégrée à la faveur de l’analyse, dans la confiance que cette partie mature de la personnalité du patient sera capable de contenir la partie du self infantile en souffrance. Pour ma part, le plus souvent, je propose un accompagnement « à la demande » qui rassure le patient sur ma réceptivité et ma disponibilité – sur le fait que je ne laisse pas tomber- tout en lui laissant l’initiative des demandes de rendez-vous au coup par coup, selon ses besoins. Le rythme des rencontres n’est plus régulier ni réglé selon la continuité antérieure de l’analyse.
Cette disposition a la mérite de bien marquer la différence avec la période de l’analyse proprement dite : il ne s’agit pas de revenir en arrière, à un mode révolu d’etre-avec-l’autre. Elle tient compte des capacités nouvelles acquises par le patient au cours de son parcours analytique tout en étant à l’écoute de son besoin d’être soulagé de la détresse et de l’angoisse activées par la séparation d’avec l’analyste. Si la souffrance est inhérente au processus de transformation psychique et souvent la condition même de la réalisation de soi, l’excès de souffrance vécu dans la solitude ne peut être que dangereux et destructeur en ce qu’il fige le développement psychique et active des défenses; je pense en effet que cet excès peut avoir un effet de sidération et constituer un réel obstacle à l’élaboration psychique.

Le regain de souffrance qui peut se produire « après l’analyse » ne me semble pas signifier nécessairement un échec de l’analyse, au sens où celle-ci n’aurait pas permis une suffisante élaboration de la séparation-naissance ; il me semble plutôt indiquer que dans certains cas, seul l’arrêt de l’analyse, la réalité effective de la séparation d’avec l’analyste et de ce fait, la prise de conscience de son caractère irréversible, peut faire apparaître ou surgir dans une sorte de dé-intégration, une souffrance profondément enfouie ou dissociée, liée à ce que j’ai appelé un complexe de naissance ; celle-ci pourra alors être prise en compte et en charge, mais selon les modalités différentes, plus souples mais tout aussi exigeantes quant à l’effort psychique requis du patient pour assumer progressivement davantage de solitude tout en se sentant accompagné autant que nécessaire.
Séminaire du 19 mars 2006