Penser la fin de l’analyse – Quelques repères théoriques et cliniques

Martine Gallard

Les séminaires 2005-2006 de la SFPA ont pour thème La fin de l’analyse. Cet exposé présenté le 19 novembre 2005 est proposé à notre réflexion ainsi qu’à la poursuite du travail d’échange et d’élaboration.

Je me demandais comment aborder ce sujet de la fin de l’analyse et il m’est venu l’idée que cela n’était pas possible si je ne définissais pas du moins dans ses grandes lignes fondamentales ,ce qu’était l’analyse pour moi, afin de réfléchir sur sa fin ; sur les façons de la terminer. J’ai commencé par relire « Analyse sans fin et avec fin » de Freud écrit en 1937 et cela m’a donné un axe de réflexion qui me tient à cœur, et que je vais essayer de formuler tel qu’il se présente à moi aujourd’hui . J’ai besoin de m’amarrer dans les pensées qui m’ont construite et même si j’ai le sentiment de repartir au point de départ je ne peux l’éviter. Tout d’abord les paroles de Freud qu’il me paraît important de revisiter ; il exprime avec beaucoup d’honnêteté le constat de son impuissance . Je vais faire une longue citation qui me semble indispensable:

« Dans les analyses thérapeutiques, tout comme dans les analyses de caractère, on est amené à remarquer le fait que deux thèmes se distinguent particulièrement et donnent singulièrement de mal à l’analyste. La loi qui s’exprime ici ne saurait être longtemps méconnue. Les deux thèmes sont liés à la différence des sexes ; l’un est tout aussi caractéristique de l’homme que l’autre de la femme. Malgré la différence de contenu, il y a là des correspondances évidentes. Quelque chose qui est commun aux deux sexes a été forcé, par la différence des sexes, à se mouler dans l’une et l’autre forme d’expression…
Les deux thèmes en correspondance mutuelle sont l’envie du pénis – l’aspiration positive à la possession d’un organe génital masculin -, pour l’homme la rébellion contre la position passive ou féminine envers un autre homme. Ce qu’il y a de commun aux deux a été très tôt mis en relief par la nomenclature psychanalytique en tant que comportement à l’égard du complexe de castration ; Alfred Adler a plus tard mis en usage l’appellation, pleinement pertinente, de « protestation virile » ; je pense que « le refus de la féminité » aurait été dès le début la description exacte de cette part si remarquable de la vie de l’âme humaine.
A aucun moment du travail analytique on ne souffre davantage de sentir de manière oppressante la vanité d’efforts répétés, de soupçonner que l’on « prêche aux poissons », que lorsqu’on veut inciter les femmes à abandonner leur désir de pénis comme irréalisable, et lorsqu’on voudrait convaincre les hommes qu’une position passive envers l’homme n’a pas toujours la signification d’une castration et qu’elle est indispensable dans de nombreuses relations de l’existence.
On a souvent l’impression, avec le désir de pénis et la protestation virile, de s’être frayé un passage, à travers toute la stratification psychologique, jusqu’au roc d’origine sous-jacent. Le refus de la féminité ne peut évidemment rien être d’autre qu’un fait biologique, une part de cette grande énigme de la sexualité. Dire si et quand nous avons réussi dans une cure analytique à maîtriser ce facteur sera difficile. Nous nous consolons avec la certitude que nous avons procuré à l’analysé toute incitation possible pour réviser et modifier sa position à l’égard de ce facteur. »[[Freud, Analyse avec fin et sans fin, in Résultats, idées, problèmes, Paris, Puf, p 267, 268]]

Freud se trouvait là dans une impasse par rapport à ce qui lui tenait le plus à cœur :la prise en compte de l’importance de la sexuation et son rôle dans l’existence . En contrepoint de ce constat d’échec, cette affirmation de Jung dans le chapitre sur Freud dans « Ma Vie » vient apporter une relance :
« Quand je regarde en arrière, je puis dire que je suis le seul qui, selon l’esprit, ait poursuivi l’étude, des deux problèmes qui ont le plus intéressé Freud : celui des « résidus archaïques » et celui de la sexualité. L’erreur est très répandue de penser que je ne vois pas la valeur de la sexualité. Bien au contraire, elle joue un grand rôle dans ma psychologie, notamment comme expression fondamentale – mais non pas unique – de la totalité psychique ; mais ma préoccupation essentielle était d’approfondir la sexualité, au-delà de sa signification personnelle et de sa portée de fonction biologique, et d’expliquer son côté spirituel et son sens numineux, et ainsi d’exprimer ce par quoi Freud était fasciné, mais qu’il fut incapable de saisir. » [[CG Jung, Ma Vie, p196]].

Je suis d’accord avec lui : il reprend les idées de Freud et les réinscrit dans l’histoire de la pensée et les ouvre ainsi à de nouveaux développements. C’est à cet endroit que je me situe, dans cet entrecroisement des deux pensées, pour continuer ma propre recherche.
Je crois que nous pouvons dire sans nous tromper que nous trouvons dans « La Psychologie du Transfert » de 1946 la réponse que Jung propose à la difficulté rencontrée par Freud . En effet dans cet ouvrage Jung reconnaît que la sexuation, la différence des sexes est la question centrale non seulement sur le plan sexuel, de l’éros et sur le plan de la conservation de l’espèce mais aussi sur le plan de l’organisation de la société mais encore sur le plan de la constitution de l’être dans sa totalité, de la subjectivité la plus personnelle de l’âme humaine, et du soi.
Il nous dit que c’est sa découverte de l’alchimie, comme savoir humain issu de l’histoire, qui fut le point d’appui qui lui permit de comprendre le fonctionnement de l’inconscient ; de se rendre compte que l’inconscient est un processus qui se développe dans le temps ; que les rapports du moi et de l’inconscient sont en évolution et provoquent une métamorphose véritable de la psyché qui a ses propres lois d’évolution. [[André Loupiac, \ »Une approche de la psychologie du transfert\ », Cahiers jungiens de psychanalyse, n°30, 1981.]] Il avait retrouvé dans les étapes du processus analytique qu’il découvrait avec ses premiers patients une analogie avec celles décrites par les alchimistes dans leur laboratoire.

Si Freud et Jung en 1907 sont tombés d’accord pour affirmer que le transfert était l’élément central du travail sur la psyché, ils ont développé leur approche dans un sens bien différent l’un et l’autre.
Jung n’a pas théorisé ce qu’était la fin de l’analyse comme il n’a pas crée de métapsychologie, car il était plus axé sur l’étude des phénomènes en mutation et des formes que ceux–ci pouvaient prendre, attentif à l’aspect téléologique. Mais nous pouvons le déduire de ce qu’est pour lui le but de l’analyse. C’est peut-être dans les textes rassemblés dans « La Guérison Psychologique » qu’il s’est montré le plus pédagogique, qu’il a évoqué les étapes de la psychothérapie : confession, mise en lumière, éducation, analyse du transfert et métamorphose ;, mais ce n’est pas ce qui a retenu mon attention pour aujourd’hui. Je reviens à la Psychologie du Transfert.
En faisant référence à l’alchimie, Jung met l’accent sur le fait que l’analyse est une expérience de transformation et d’une transformation qui atteint l’analysant et l’analyste. Si ce n’est pas le cas, il ne se passe pas grand chose entre les deux protagonistes, les choses en restent sur le plan du mental. L’analogie que Jung nous propose entre l’alchimie et l’analyse nous invite à considérer qu’il s’agit d’une histoire de « matières » qui s’altèrent les unes les autres , c’est à dire qui ont des propriétés physiques qui permettent des combinaisons, des modifications , des altérations qui finissent par provoquer une matière nouvelle. En nous proposant de considérer les Images du Rosarium des philosophes comme une représentation imagée de ce qui se vit dans l’analyse, il utilise une façon mythique pour raconter quelque chose qui se passe à la fois dans la matière du corps et du vécu corporel d’une part et dans l’esprit, le psychique d’autre part .

De façon très schématique et simpliste mais que je trouve nécessaire, je dirais que nous voyons la rencontre d’un homme et d’une femme, le rapprochement des mains, leur nudité, l’immersion dans le bain du désir avec les conséquences naturelles que nous pouvons attendre : le coït bienfaisant qui apaise le corps et l’esprit ; mais ce qui suit nous fait entrer dans un autre domaine ; celui du symbolisme de la transformation qui concerne au premier chef les conséquences intérieures des relations et identifications croisées qui maintiennent le couple dans l’immobilité.

Ce Rosarium vient là au secours de ce qui était resté une énigme pour Freud. Ce que nous voyons c’est que la relation entre deux personnes conscientes , le roi et la reine, un analyste et son patient, un toi et un moi dans un couple par exemple, d’une part et leur autre sexué intérieur et inconscient ,l’adepte et la soror, l’anima et l’animus, produit une modification dans le couple, provoque une évolution et une véritable métamorphose des personnes en question, mais en passant par pas mal de complications. C’est une histoire sexuée, sinon sexuelle, qui se joue là dans toutes ses dimensions.

Devant les constations de Freud : les analyses de femmes se heurtent au roc inanalysable de leur désir de posséder un pénis (chose en effet impossible), Jung invite la femme à considérer sa réalité anatomique mais aussi à prendre au sérieux ce qui se dit de juste dans sa revendication : la femme a elle aussi une partie masculine ( porteuse de ces qualités attribuées aux hommes) mais pas où elle le croyait ; il lui faut alors se confronter à son « autre masculin » qui lui est constitutif et qui sous cette forme de revendication, la possède. Elle s’en sert dans ce cas-là pour « être comme » l’homme, elle l’utilise comme objet de domination des autres et du monde. Car en ce qui concerne le rapport au phallus en tant que symbole, la femme n’est pas plus manquante que l’homme, comme le reconnaît Lacan. En effet par rapport au grand symbole porteur de la totalité, les deux sexes sont dans la même position. Mais il lui faut admettre que son rapport est autre, différent. Il lui faut, certes, dans la première étape de la découverte de la différence sexuelle, accepter le manque, la castration, faire le deuil de ne pas l’avoir et de ne pas « être toute » pour accéder à sa totalité, son entièreté ; c’est ça le paradoxe ! Elle pourra alors intérioriser cette force et faire de ce masculin-animus qui lui est constitutif un allié dans ses relations avec le monde extérieur, sa rencontre avec l’homme et un vecteur vers l’inconnu, vers son inconscient.

En ce qui concerne l’homme la démarche est parallèle mais se joue différemment ; en effet ce que l’homme a tout d’abord à affronter c’est la peur de ses tendances féminines, de son désir d’être femme, d’avoir un sexe de femme en identification à la mère, femme du père, d’être « comme » une femme ; d’être passif devant les hommes. Le spectre de la mère est tout proche pour lui comme une menace horrifiante. Il a lui aussi à accepter cette part féminine en lui, à la laisser vivre sans s’y identifier, à différencier ses tendances homosexuelles de ses qualités et aspirations dites féminines, à les intérioriser afin qu’elle soit un véhicule vers son inconscient.

Ce que Jung apporte de nouveau à la question de la sexuation c’est pour chacun des deux sexes la nécessité d’établir un rapport dynamique , une tension entre ces deux opposés, ce qui n’est pas toujours commode à vivre. Il va même plus loin puisqu’il considère que cette tension qui entraîne un regard complètement différent sur soi-même ,qui peut aller du dialogue à l’affrontement, est la condition du rapport à l’inconscient.

Véronique Lemaître en donne une formulation intéressante et juste : « Jung fait dépendre le sentiment de se sentir vivant de l’établissement d’un dialogue entre moi et soi, médiatisé par ce personnage interne de l’autre sexe qu’il nomme animus ou anima. Il rattache ainsi la vitalité créatrice du moi à la fécondité du dialogue sexué entre le moi et l’autre de soi-même du sexe opposé. »[[Véronique Lemaitre, \ »Le peintre, le bébé et le psychanalyste\ », Cahiers jungiens de psychanalyse, n°96]] C’est en effet de ce dialogue vivant et intime que dépend notre créativité , notre goût de la vie.

Cette médiatisation ne se fait pas au hasard mais suit un ordre, un cheminement symbolique qui obéit à un processus (Ensemble de phénomènes conçu comme actif et organisé dans le temps ) : c’est ce que nous montrent les images du rosarium. D’abord un bain : la nudité, la plongée dans l’eau : élément primordial, les éléments de la nature qui portent et accompagnent l’expérience : la lune, le soleil, les oiseaux, les serpents. Puis la rencontre sexuelle et l’immobilité de l’union-combinaison, » triste post coïtum, la perte d’âme, du sentiment d’autonomie qui s’ensuit. Commentant la figure 6 « la mort » qui correspond à la conjonction, (j’ajouterai confusion), des deux êtres opposés qui perdent ainsi leur individualité ; la rencontre, la jouissance sexuelle se caractérise bien par la perte du toi et du moi qui donnent une impression de « petite mort ». et d’être englué dans l’immobilité de la mort.

La libido incestueuse en tant qu’union avec l’autre indifférencié, l’autre de l’origine, est au centre du propos comme une histoire à la fois personnelle et impersonnelle, universelle c’est-à-dire archétypique. C’est une histoire de nature, de bain endogame ; Jung appelle» libido de parenté » cette forme d’énergie et lui redonne toute son importance dans l’existence humaine et l’organisation sociale des échanges matrimoniaux. Par ailleurs il attribue à l’inceste sous sa forme symbolique le rôle « d’organisateur inconscient. » « Il creuse sous la conception freudienne du transfert. » Pour lui cette libido endogame libido de parenté maintient la cohésion familiale et du groupe d’appartenance et en cela elle est essentielle mais paradoxalement elle est nocive et mortifère en ce qu’elle maintient dans l’indifférençiation. « Il s’agit de toute façon d’une œuvre contre-nature. Il est contre-nature de commettre un inceste et il est contre nature de ne pas suivre une impulsion puissante. »[[CG Jung, La psychologie du transfert, p.126]] Nous sommes là devant le paradoxe inconfortable dont Jung nous rappelle à différentes reprises qu’il est l’essence de la vie : il n’y a pas une chose sans son contraire, de bien sans mal. Tout choix laisse de côté une partie de la vérité et engendre une ombre, c’est ce que l’obsessionnel exprime par ses symptômes et ce qui l’empêche de faire un choix… Mais en tant que symbole l’inceste représente l’union de l’être avec lui-même, l’individuation ou la réalisation du soi.

Jung nous engage à considérer où (perspective téléologique) nous conduit le revécu de l’histoire infantile, des fixations incestueuses et identificatoires particulières avec les imago parentales, à décentrer notre regard et à considérer ce qui se passe dans ce laboratoire alchimique qu’est l’analyse. Ces opérations de distillations, sublimations, calcinations, correspondent aux expériences vécues de la chaleur de l’amour, de l’intensité de la rencontre, du pincement de la haine, de la perte de l’image de soi et de l’identité, de la mort de l’âme. C’est une confrontation à l’autre, l’autre sexe intérieur qui nous anime et que nous projetons sur nos semblables : père, mère, frère, sœur, amoureux, voisin… Il nous invite à un travail d’intériorisation et de retrait des projections. La projection est un phénomène inévitable, qui est un passage obligé pour se connaître ; mais ce que nous projetons sur cet autre en face, porteur du sexe que nous n’avons pas, nous devons le considérer comme une partie de nous-mêmes, psychique, avec laquelle nous avons à nous expliquer et que nous devons intégrer. L’analyse sur le plan du sujet complète celle sur le plan de l’objet. Il peut se faire que l’analyse jungienne, à mettre l’accent sur la vie intérieure, privilégie ce dialogue intérieur sexué au détriment de l’investissement avec l’objet sexuel extérieur. Ce parcours prend en effet beaucoup de temps et il arrive que des femmes se retrouvent en état affectif et sexuel de pouvoir nouer une relation véritable mais que le temps de leur corps ne soit plus en état de procréer…

Cette confrontation avec l’autre sexe en soi, tendance féminine chez l’homme et « ce roc « du masculin chez la femme sur lesquels Freud a buté, est abordé d’une autre façon par Jung : non pas comme une partie dont il faut se défaire mais une partie avec laquelle il faut entrer en relation dynamique pour contacter la totalité, l’intégralité de son être ce qui ne veut pas dire rester dans l’indifférenciation..C’est un critère de fin d’analyse qui pour moi est un repère. Elle permet de se rendre compte de la possiblité qu’a la personne d’être en liaison vivante avec son inconscient, de supporter les tensions que la vie lui apporte et d’avoir un rapport créatif avec elle-même pour ne pas tomber dans la répétition.

Ces images du Rosarium me touchent, j’en perçois la pertinence mais comme souvent chez Jung je crains la fascination, qu’elles provoquent et l’adhésion qu’elles entraînent, empêchant l’effort de la pensée.
Il me fallait rappeler ce point de départ pour situer la perspective de l’analyse jungienne et ses buts ; j’ai choisi de mettre en lumière ce point mais il y en a d’autres à envisager et spécialement l’ombre qui , à mon avis ,accompagne ce travail sur la bi-sexualité psychique. L’approche de ce qu’est vraiment l’inconscient commence avec l’élaboration de l’ombre. Jusque-là il s’agit de psychothérapie ce qui n’est pas péjoratif mais limité. Avec l’ombre on aborde l’ épaisseur de l’être, c’est comme si jusque là il s’agissait d’un travail en deux dimensions ( conscient-inconscient, bien-mal) ; avec la constitution de l’ombre nous abordons la dimension complexe, contradictoire des phénomènes psychiques. Ce qui nous habite, nous agit sans nous, ce dont nous sommes pétris à notre insu au niveau collectif et ce qui constitue notre histoire. Celle-ci est constituée des événements formels : tel père, telle mère, tel groupe social, tel temps historique. Mais ce qui est intéressant est la façon dont le psychisme a utilisé ces éléments : ses mécanismes de défense et ses aspects créatifs, ses blancs, clivages et dissociations.
Maintenant il m’est possible d’aborder la fin de l’analyse que Jung n’a pratiquement pas formalisée.

Tout d’abord une constatation : il y a peu de fins d’analyse telles que nous la souhaitons par rapport à notre idéal, il y a bien plus souvent des interruptions par satisfaction d’avoir obtenu une sédation ou un aménagement des symptômes et de la souffrance, un minimun de compréhension de l’origine des symptômes. Et pourquoi pas ? Même si cette fin laisse l’analyste déçu ou insatisfait.
Plus ennuyeux est le cas où une résistance importante se dresse pour empêcher une prise de conscience d’un élément fondamental qui handicape la vie ; l’analyste se pose alors des questions sur son rôle, sur ce qu’il aurait pu faire ou dire. L’analysant nous oblige à faire évoluer les conceptions que nous nous faisons ; nos représentations théoriques sont parfois mises à mal, elles doivent pouvoir se modifier en fonction des situations concrètes et les idées que la culture et le conscient collectif véhiculent. Les réflexions actuelles sur la cure-type et le cadre unique chez les freudiens obeissent à ce postulat :si l’inconscient existe toujours, les personnalités, les pathologies évoluent et les méthodes d’accés à l’inconscient aussi. L’expression du réel, de la vérité n’est pas immuable mais subit les apports du temps présent.

Je trouve intéressant de s’arrêter sur l’idée de la fin de l’analyse car elle peut être évoquée comme « un fantasme» qui surgit dans les moments de prise de conscience, de mutation . Certains patients ont besoin de l’évoquer chaque fois qu’ils franchissent une étape importante, pensant alors qu’ils sont arrivés au bout de leur peine, mais c’est une idée de fin qui signe une ouverture. Elle maintient le protagonistes en suspends, en haleine .

Autour de cette fin toujours évoquée, potentiellement présente, j’entends que se dit quelque chose d’important sur la relation transférentielle ; celle-ci a besoin d’être contrôlée, on ne peut pas s’y abandonner sous peine de s’y perdre , il faut la maintenir à distance.
Je pense à une patiente qui avait eu une mère avec qui le contact n’avait jamais pu se lier de façon satisfaisante pour des raisons qui remontaient à son enfance à elle : elle n’avait pas su, pas pu, répondre aux besoins affectifs de son enfant, c’était banalement une « pas suffisamment bonne mère » plutôt qu’une « mauvaise mère ». Ma patiente avait tenté par bien des moyens de compenser ce manque et avait d’ailleurs partiellement réussi, par le développement de ses dons artistiques, un travail corporel soutenu, et ce n’est que lorsqu’elle a eu atteint un certain équilibre qu’elle s’est autorisée à consulter une « analyste jungienne » pour mieux se connaître ( Je note en passant que bien souvent ce désir d’une approche jungienne signifie un besoin de développement spirituel et souvent une crainte de la sexualité). Ses motivations n’étaient pas d’abord thérapeutiques et ce fut un choc pour elle de réaliser et de revivre les liens de son enfance, d’entrer en contact avec son ombre, d’en prendre la mesure et de prendre conscience de cet animus défensif qui lui avait permis de réaliser tout ce qu’elle avait fait jusqu’alors, mais qui actuellement lui barrait l’accés à son inconscient et à sa féminité. Dans cette longue période périlleuse ( pour moi ), elle alternait entre des projections négatives, reviviscence de son vécu maternel pendant lequel elle me tenait à distance, et des instants qu’elle vivait avec intensité où j’étais « son bol d’air », « son verre d’eau », « son grand amour « Elle ne pouvait supporter cette tension qu’en se disant qu’elle pouvait mettre fin à tout moment à l’analyse. Elle me tenait donc en alerte et demandait une réponse adéquate en chaque circonstance nouvelle. Elle ne disait pas comme certains patients « je voudrais faire le point » mais « Je vais bien, j ’ai décidé de m’arrêter la semaine prochaine » et me contraignait à lui formuler le plus justement possible où elle en était et les ouvertures qui étaient en promesse de réalisation dans le futur. Puis avec le temps, j’ai pu lui pointer ce qu’elle voulait fuir et mettre en lumière ses mécanismes de défense et dans une étape ultérieure encore lui montrer l’importance de se laisser ressentir et penser comment elle vivait ce lien analytique, ce que je représentais pour elle et la notion du temps dans sa vie.

A chaque étape, vécue comme une victoire par elle et par moi, elle approfondissait son lien avec le soi et s’engageait plus avant dans sa vie.Elle avait une grande difficulté à donner sa place à l’autre extérieur, ses partenaires de vie qui, à travers son analyste, représentaient les différents personnages de son enfance, car elle était en partie identifiée à son animus. Ce lâcher prise chez elle s’accompagna de douleurs osseuses importantes, spécialement de la colonne vertébrale et elle mit beaucoup de temps pour intérioriser ce dialogue.

L’analyse qui arrive à son terme ouvre sur la question de la mort et du deuil. Un patient me disait que toutes ces longues années d’analyse avaient été pour lui une réassurance contre la mort, que le lien que nous avions tissé l’avait protégé et qu’il se sentait obligé, en pensant à la fin de ce lien, de se rappeler comment il se sentait un mort vivant, hors de la communauté humaine en commençant ce travail. Il en évoquait les étapes, les moments forts, comment il m’avait perçue : ce qu’il avait projeté sur moi bien sûr mais aussi mes faiblesses, mes manies, tel moment où je n’avais vraiment pas été à la hauteur ! (heureusement que lui l’avait été !!!) De l’Analyste Idéalisée et tenue à distance avec crainte qu’il percevait au début de la cure j’étais devenue une analyste-partenaire avec qui il avait vécu une histoire particulière : il le savait d’autant mieux qu’il avait eu deux expériences thérapeutiques avant moi.

Il lui fallait maintenant me quitter et imaginer la vie sans moi , faire le deuil de ce lien car il avait retrouvé le chemin des humains. Il avait été longuement question de son anima, personnage qui revenait fréquemment dans ses rêves et dont il avait exploré maintes facettes en restant toujours à distance. Et pourtant différentes figures féminines s’étaient présentées à lui et avaient essayé de l’entraîner vers des rivages plus excitants d’ordre érotique ou de découverte mais cela n’avait jamais été suivi d’effets. Après un divorce douloureux, sa femme, la mère de ses enfants était encore la grande déesse terrible qui contrôlait l’entrée de son âme. Il s’était installé dans une vie de célibataire avec de nombreux contacts féminins à distance mais il n’avait pas une femme en chair et en os dans sa vie.Il avait l’air d’être bien comme ça et malgré quelques questions il en était resté là. Je me suis rendue compte alors que le fait d’envisager une séparation de l’analyse et donc de l’analyste ouvrait la question de façon nouvelle. J’avais en effet été surprise que le questionnement suscité dans ses rêves reste lettre morte ; que les femmes magnifiques, sympathiques lui proposant des projets inventifs n’aient pas modifié sa vision des femmes réelles. La relation transférentielle dont il n’avait pas suffisament conscience l’empêchait-elle d’investir une femme réelle ? Pourtant il n’avait pas été particulièrement démonstratif sur la place que j’occupais dans sa vie, il avait fallu envisager la fin de ce lien pour que remonte douloureusement du passé le lien maintes fois évoqué avec une mère infantile qui avait fait de lui son objet. Je me rendis compte alors que de reconnaître l’importance de son cheminement et d’envisager positivement son départ, avait dénoué à une autre profondeur le lien qui le retenait prisonnier du désir de sa mère qu’il soit tout à elle. Il était dans une impuissance qui côtoyait une toute puissance de l’enfant merveilleux qui ne s’est pas affronté à la castration.

Pouvions-nous donc parler de fin d’analyse ? Je trouvais que cet homme avait fait du bon travail, qu’il était dans un parcours d’individuation, avait élaboré une personnalité en rapport avec son « soi-même », et je découvrais qu’il était encore relié à un cordon ombilical. Je constatais une fois de plus que cette circumambulatio autour du centre est toujours à reprendre, qu’on se trouve régulièrement confronté à la même problématique mais à un autre niveau d’élaboration. (c’est en tout cas ce que l’on peut souhaiter), même si le dénouement des crises est plus rapide.

Toute modification de la personne va de pair avec une modification de sa conception du monde comme nous le dit Jung.

Cela me rendit modeste sur les critères de fin d’analyse et je me rendis compte que c’est un moment très périlleux car s’y rejouent les liens les plus archaïques : tout est remis dans le chaudron.une nouvelle fois. Cest une nouvelle occasion de revenir sur les lieux du traumatisme avec l’émotion et la confusion que cela entraîne pour pouvoir en sortir différent.

« C’est parce qu’il est un temps de synthèse, que le temps qui clôt l’analyse est aussi un temps qui précipite toute la problématique en excacerbant tout particulièrement ce qui touche à la blessure, la rupture, la séparation, le renoncement, la perte, la mort, l’indicible, autant de contenus qui constituent la véritable toile de fond de ce temps ultime de l’analyse. »[[Viviane Thibaudier, « Deuil de l’analyse, deuil de l’analyste » Cahiers jungiens de psychanalyse, p.83]]

Pour ce patient la suite montra que ce n’était qu’un moment de passage, une articulation vers une prise de conscience qui intégrait tout le travail antérieur.Je repensais à ce que disait Jung : « une grande part de notre sentiment des choses, en définitive, dépend de la façon dont nous les considérons et non de ce qu’elle sont en elles-mêmes. »[[C.G.Jung, La guérison psychologique p.119]]

Le fait qu’un revécu intense de la situation affective d’origine trouve une issue dans la compréhension et puisse s’intégrer dans les événements de la vie, qu’un dialogue intérieur se soit instauré prouvait que l’on pouvait parler de fin.
Autre témoignage : « J’ai pensé arrêter le travail, je veux marcher toute seule. J’ai fait une boucle, retrouvé le constat de petite fille ; je suis revenue au point de départ mais quelque chose s’est ouvert, je ne sais pas quoi mais je l’accepte. Il y a quelque chose de secret, de pas forçément dévoilé de ma place dans l’univers qui reste. J’ai accepté que la rencontre fusionnelle, la sécurité n’existe pas mais j’ai appris, j’ai ressenti ici cette sécurité et ce repère implanté en moi je peux le vivre à l’extérieur. J’ai accepté cette part secrète en moi, je n’ai pas besoin de la montrer, je ne la connaîs pas mais j’ai confiance en sa capacité de discernement. Comme une perle qui se fait. Je suis en jachère et on verra ce qui en sortira.

J’ai rejoint le désespoir de l’espèce humaine que j’avais et je l’accepte. Ne pas être seule… petite j’ai dû vivre le vertige de la solitude et j’ai mis plein de choses dessus. »
Devant une formulation si claire je me suis dit que nous étions arrivées au bout de notre voyage qui durait depuis de nombreuses années. J’étais agréablement surprise de la maturité que cela impliquait, de l’acceptation du non savoir et de la réalité du mal. Je reconnus que son désir était légitime mais je lui demandais de poursuivre encore quelque temps pour prendre la mesure de la profondeur de ces paroles et de mesurer la solidité de « ce repère implanté en moi ». J’étais bien consciente qu’il y avait toute une part secrète qui avait échappé à notre regard mutuel ; il y avait eu des transformations dont elle m’avait à peine parlé, comme si elle voulait les garder pour elle . Je respectais cette part de secret mais laissais la porte ouverte à ce qu’elle puisse aller plus loin. Elle accepta ma proposition avec soulagement.

Je pensais que ce temps de reprise des événements qui avaient ponctué son analyse et ma plus grande participation à ce travail de mémoire de notre histoire commune lui permettraient aussi de faire un pas vers moi, cet autre extérieur car pour ce qui concernait le dialogue intérieur, il lui était plus familier. J’avais le souçi que cette solitude ne cache pas quelque chose qu’elle désire emporter de moi sans avoir à le dire. Je réfléchis en effet sur la différence des mécanismes d’incorporation et d’introjection tels qu’en parlent Nicolas Abraham et Maria Torok car ils m’aident à situer la qualité du travail analytique et surtout les conséquences à long terme.

Dans les cas de deuil ou de séparation comme celle d’avec l’analyste qui est au centre de notre propos il s’agit d’une perte objectale. Cette perte peut réveiller les traumas anciens et si l’on n’y prend pas garde, la personne peut « prendre en elle » celui ou celle qui disparaît ( son analyste), s’y identifier pour éviter l’élaboration de la séparation. C’est alors un processus oral qui s’apparente au cannibalisme et fonctionne sur le mode : ingérer, expulser,rejeter. Il manque tout un processus d’élaboration symbolique qui n’est pas toujours facile à faire.

La paternité du concept d’introjection revient à Ferenczi : il le définit comme l’inclusion des objets d’amour dans le moi ; tout amour objectal, tout transfert conduit à un élargissement du moi. Maria Torok précise : « Ce n’est pas l’objet qu’il s’agit d’introjecter, comme on le dit facilement, mais l’ensemble des pulsions et de leurs vicissitudes dont l’objet est l’à propos et le médiateur. L’introjection réserve à l’objet et à l’analyste en l’occurrence un rôle de médiateur vers l’inconscient. » Nous retrouvons là la fonction de médiateur que Jung attribue à l’autre sexué en soi ( anima-animus) qui s’appréhende d’abord par la projection sur autrui. Quand il y a retrait de la projection, il peut alors y avoir introjection de l’expérience. Il y a, dans les deux cas, l’acceptation d’une perte et un travail de symbolisation de ce que représente l’objet et du lien qu’on peut instaurer avec lui. Cela permet le changement, la transformation, l’ouverture à l’inconnu, cela délie du pouvoir des imagos. Il y a dans le cas de l’introjection une ouverture au temps, à l’avenir. L’expérience de l’autre devient vivante en soi, malléable, transformable et peut être à l’origine de la créativité.

Les analyses dites didactiques posent un problème particulier car le deuil de l’analyste peut être en partie escamoté par crainte consciente ou inconsciente face à une personne qui fait partie de la société à laquelle on désire appartenir et qui, si tout se passe comme on le désire, deviendra un collègue que l’on rencontrera régulièrement. Est-ce à dire qu’il y a quelque chose d’inanalysable avec un futur analyste ? La question de l’incorporation et de l’identification est une question difficile que je laisse en suspens . Au niveau institutionel, la transmission est aussi un sujet qui doit être analysé.

En guise de conclusion
J’ai quand même trouvé dans « La fonction transcendante » un passage de Jung très précieux pour nous :
« La nouvelle attitude acquise au cours de l’analyse devient habituellement, après un temps plus ou moins long, insuffisante à quelque point de vue, et cela tient inévitablement au courant permanent de la vie qui exige une adaptation toujours renouvelée car aucune adaptation n’est réalisée une fois pour toutes. On pourrait certes exiger de l’analyse que sa méthode permette que les réorientations s’opèrent sans difficulté dans la vie ultérieure. L’expérience montre que tel est le cas dans une certaine mesure. Nous voyons souvent que des patients ayant subi une analyse approfondie ont des difficultés considérablement moindres dans les réajustements ultérieurs. Néanmoins ces difficultés demeurent assez fréquentes et parfois pénibles. Ce qui explique que plus tard même les patients ayant subi un traitement approfondi se tournent assez souvent vers leur ancien médecin pour demander de l’aide. Comparé à la pratique médicale courante, ce fait n’a rien d’étrange, mais il dément non seulement un enthousiasme thérapeutique indu, mais aussi la conception qui présenterait l’analyse comme une « cure » unique. En fin de compte il est au plus haut point improbable qu’il puisse exister une thérapie capable d’éliminer toutes les difficultés ; l’être humain a besoin de difficultés, elles sont nécessaires à sa santé. »[[CG Jung, « La fonction transcendante », L’âme et le soi, p155.]]

Le dialogue entre le conscient et l’inconscient , entre les deux aspects de la sexualité psychique qui est un médiateur vers l’intériorité et le soi constitue la fonction transcendante. Ce dialogue s’actualise dans le transfert sous des formes différentes si l’on est analyste homme ou femme avec un patient homme et femme. ( Ce serait unsujet à étudier). Ce transfert, Jung nous engage à le considérer non pas seulement dans ses antécédents historiques, la répétition des liens d’enfance,mais dans sa finalité. « il importe donc de savoir de quelle attente cachée dans le transfert il s’agit. »

Ce qui met l’accent sur le fait que chaque relation transférentielle est unique , est une œuvre d’art particulière entre deux êtres et qu’à la limite il ne suffit pas de dire qu’on a fait « une » analyse, car celle-çi est marquée d’une particularité. Et je voudrais terminer en me tournant du côté de l’analyste et du travail de deuil qu’il lui faut faire aussi. Il est parfois difficile de mettre fin à une relation contre-transférentielle dans lequel nous avons beaucoup investi, qui nous a beaucoup demandé de nous-même. Il nous faut nous délier de cet investissement affectif et réaliser ce qu’il nous a aidé à comprendre de nous-même et pourquoi pas à théoriser, en tout cas à développer notre outil d’analyste.

Exposé du 19 novembre 2005