L’ombre blanche

Martine Gallard

Le séminaire des thérapeutes d’enfants s’est donné pour thème pour l’année 2005-2006 La question de l’ombre dans la thérapie de l’enfant. A cette occasion, il nous est apparu utile de repartir d’une vision large de la question dans laquelle s’inscrit l’exposé qui va suivre.

Pour le X° Congrés de l’AIPA de 1986 à Berlin dont le thème était “ L’archétype de l’ombre dans un monde clivé” j’avais proposé un exposé sur “l’ombre blanche”, concept que j’avais inventé pour rendre compte d’une certaine réalité rencontrée dans la vie et dans ma clinique. Ce n’était pas rien d’être à Berlin …l’ombre de la guerre et du nazisme planait sur nous.

Pour pouvoir parler de l’ombre blanche et de ce qui la caractérise, je vais partir de l’ombre tout court, sous-entendue noire telle que Jung la définit.
Les concepts que Jung utilise sont des formes symboliques qui traduisent les phénomènes à travers lesquels l’inconscient s’exprime. Ce sont des outils qui traduisent le mouvement, les phénomènes de transformation.

Le vocabulaire que Jung emploie est emprunté au langage courant et avec ses assonances latines renvoie à la culture chrétienne et mythologique : tout d’abord l’ombre qui exprime un phénomène physique : l’expression de notre corporéité, « le soi », “l ’animus et l’anima” pour parler de l’autre sexe inconscient en chacun de nous, “la grande mère”, “le vieux sage” et “l’enfant divin » pour parler de catégories collectives de l’expérience. Ce sont des termes qui parlent des différentes façons dont le conscient et l’inconscient entrent en relation pour s’affronter, se confronter et à travers la prise de conscience, se différencier.

Elie Humbert dit de l’ombre :”Il s’agit d’une modalité précise selon laquelle s’établit et se déroule la relation de l’inconscient et du conscient ; l’ombre est un principe psychique … Un organisateur inconscient, modèle des différentes étapes de l’hominisation .“ (L’homme aux prises avec l’inconscient).

L’ombre est un organisateur inconscient dit-il, c’est un archétype qui préside à tout phénomène de différenciation . Quand il y a un chaos, un tout informe, il ne peut y avoir d’ombre mais dès qu’il y a début de différenciation comme dans le récit de la création de la genèse, apparaissent des dualités opposées : au jour s’oppose la nuit, au soleil, la lune, à la terre s’oppose l’élément liquide etc.. Ces exemples d’ordre primaire montrent que tout ce qui existe, s’érige, laisse dans l’ombre les qualités inverses qui s’y opposent ; il n’y a pas de supériorité d’un côté sur l’autre. Je m’attarde sur ces exemples pour montrer la dimension physique, corporelle contenue dans l’idée d’ombre, j’irai jusqu’à dire qu’elle est de l’ordre d’une sensation primaire, qu’elle s’éprouve.

L’enfant qui pour la première fois se dresse et se met à marcher de façon autonome produit une ombre sur le sol. Plus il est grand plus son ombre l’est aussi. S’il se met à marcher il risque d’écraser les insectes sur la terre. Sur le plan psychique c’est la même chose, plus on s’affirme, développe certaines qualités, prend des positions, plus l’on suscite les points de vue antagonistes et provoque des événements négatifs. L’ombre est constitutionnelle, garante de la densité de la personne. Nous aimerions l’effacer, n’être que dans la lumière, supprimer le sombre, le mal, la violence mais elle se rappelle toujours à nous : elle est notre talon d’Achille mais elle est aussi ce qui nous fait humain, nous rattache à notre histoire. Elle est notre limitation structurante et l’origine de notre fécondité. L’ombre apparaît dans les rêves sous la figure du même sexe que le moi et porte la contrepartie de la personnalité consciente. Elle incarne les pulsions refoulées, les valeurs que le conscient rejette et aussi ce qui aurait pu être .
Pour récapituler :

L’ombre est un phénomène normal, formée tout d’abord de tout ce que la constitution du conscient et de l’adaptation au réel a obligé à oublier, abandonner, refouler.
C’est un phénomène naturel : plus le moi se constitue, se renforce, plus l’ombre devient dense, c’est normal et sain. La conscience s’est construite en rejetant dans l’ombre ce qui ne lui convenait pas. C’est la marque d’un homme ou d’une femme qui n’est pas unidimensionel, qui assume ses limitations, est capable de supporter les conflits. Toute civilisation en privilégiant certaines formes de l’humain rejette dans l’ombre ce qui ne lui convient pas sous forme de tabous, d’interdits .
Il y a aussi un phénomène naturel d’oubli tout au long de la vie, par nécessité de s’ouvrir à d’autres expériences, qui fait passer dans l’ombre tout ce qui n’est pas utile à la vie présente mais ce sont des éléments qu’on peut retrouver. La mémoire, en effet, n’est pas extensible ; l’oubli permet de guérir des échecs et des blessures et de trouver de nouvelles voies de satisfaction, d’aller de l’avant.

On trouve donc dans l’ombre :
1) tout ce qui est refoulé activement par interdit .
C’est le refoulé pulsionnel freudien qui est d’abord un mécanisme naturel :
-les limitations nécessaires apportées au “petit pervers polymorphe” qu’est l’enfant et qui correspondent à le castration symbolique (dans le langage freudien) et au sacrifice nécessaire de la toute puissance (en langage jungien).

 les interdits parentaux dus aux blocages pulsionnels et censures qui leur sont personnels et qui secondairement seront intériorisés dans un sur-moi par les enfants.

 Les tabous et limitations portés par la culture elle -même . Toutes les valeurs et les particularités qu’elle rejette. Il y a donc l’ombre inhérente au moi : plus le moi s’affermit plus son ombre portée est vaste .
L’ombre ainsi formée est en rapport dialectique de compensation avec le conscient .
Il y a aussi une ombre plus vaste .

2) l’ombre collective constituée de tout ce que je ne suis pas.

C’est l’apport spécifiquement jungien.
“L’ombre est cette personnalité cachée,refoulée,le plus souvent inférieure et chargée de culpabilité,d ont les ramifications les plus extrèmes remontent jusqu’au règne de nos ancêtres animaux ; elle englobe ainsi tout l’aspect historique de l’inconscient “ (Aion 246)
” Mais l’ombre est une partie vivante de la personnalité, aussi veut-elle participer à sa vie sous une forme quelconque “ (Racines p 34.)
Cette partie vivante de la personnalité maintenue dans l’ombre (qui ne peut pas devenir une ombre ) est à l’origine des névroses et des symptômes dont nous souffrons, qui sont finalement les indices de cette part de vie confisquée qui ne peut pas se vivre . Elle ne peut pas se vivre à cause du phénomène de refoulement comme nous l’avons montré mais aussi parce que certaines spécificités humaines n’ont pas pu s’actualiser mais sont présentes dans l’inconscient collectif.

En effet pour que les structures archétypiques organisatrices des pulsions et des comportements soient activées, il faut qu’il y ait des expériences possibles dans la réalité ; qu’il y ait rencontre entre une potentialité psychique et un objet. Pour que l’archétype maternel puisse se vivre il faut quelqu’un pour l’incarner, il faut un autre réel en position de mère.

Il y a donc ainsi des potentialités créatives chez des personnes qui ne rencontrent pas de possibilités d’animation, de concrétisation. C’est ce que Jung appelle le phénomène “ d’aperception “. Les caractéristiques du père, de la mère ou du milieu social ou historique ne permettent pas toujours à un sujet donné de pouvoir développer telle caractéristique dont il est porteur. Il ne peut pas “apercevoir” dans le réel un objet qui permette de développer cette potentialité et celle-ci reste dans l’ombre créant souffrance, déséquilibre et stérilité.

C’est une première forme d’ombre blanche. L’ombre par défaut d’incarnation
Le romancier Hugo von Hofmansthal a eu l’intuition de l’importance de l’ombre, de combien celle-ci était constitutive de l’humain et de son incarnation en écrivant l’histoire mythique de “ La femme sans ombre “ que la plupart de vous connaissent .
Il s’agit d’un empereur des îles du Sud-Est marié à la fille du roi des Esprits qui comme son père est un être surnaturel. Ils sont liés par un très grand amour mais ils n’ont pas d’enfant. Cette stérilité s’exprime par un signe très particulier : la jeune femme n’a pas d’ombre. Pour que l’amour de ses deux êtres soit accompli, concrétisé, il faut qu’il donne naissance à des enfants. Le faucon du roi, porteur d’une parole légalisante, peut-être oraculaire, décrète que si le couple n’a pas d’enfant leur amour sera dissous et l’empereur pétrifié. La jeune reine comprend que son époux est en danger et elle cherche alors à acquérir ce qui lui manque c’est à dire une ombre. C’est auprès d’une femme du peuple, vivant dans la pauvreté et le dénuement qu’elle rencontrera cette ombre tant convoitée, promesse de fécondité.

La portée symbolique de cette histoire est très forte, la fille du roi des esprits, esprit elle-même, non incarnée dans un corps, n’est pas porteuse des dimensions de l’humain, n’est pas issue d’une relation sexuelle ni marquée des caractéristiques d’une famille, d’un milieu, avec un corps particulier, elle ne peut donc pas projeter d’ombre. L’intuition de l’auteur lui fait affirmer qu’elle ne peut donc transmettre la vie, ce qui veut dire aussi qu’elle n’est pas soumise au temps et à la mort.

Cette absence d’ombre est ce que j’ai appelé l’ombre blanche.
Nous rencontrons des êtres qui errent à la surface des choses, dont l’intelligence ne s’appliquent qu’à des choses abstraites, purement intellectuelles dont le but de la vie semble être d’éviter les contraintes et la relation intime avec autrui, qui souffrent d’une angoisse latente, d’un sentiment d’irréalité.

On pourrait parler de troubles narcissiques avec un manque d’ancrage pulsionnel et ce serait juste mais le terme d’ombre employé par Jung est plus riche : il est porteur d’une dynamique, d’une tension entre deux éléments opposés liés intrinsèquement l’un à l’autre. Cette tension est d’autant plus porteuse d’énergie qu’elle est consciente et assumée. Elle permet la levée des éléments refoulés et le retrait des projections. C’est le résultat habituel d’une analyse : être capable d’assumer son ombre, ses limitations, supporter l’agressivité sans en être démoli.

Les porteurs d’ombre blanche nous interpellent bien autrement ; comme dans l’histoire métaphorique de la “Femme sans ombre” leur composante “ Esprit “, aérienne empêche l’incarnation, la mise en corps. Tout parait glisser sur eux.

C’est encore dans un livre-témoignage : “ Mars “ de Fritz Zorn que j’ai rencontré une très bonne illustration d’un cas où l’ombre n’a pu se constituer par excès du côté idéal, olympien de la vie. L’histoire personnelle de l’auteur est dramatiquement prisonnière d’une atmosphère, d’une idéologie du bonheur qui empêche tout ressenti direct, toute expression d’amour et de haine, à fortiori de conflit. Sa famille et lui -même sont pris dans l’ombre collective d’une civilisation portée à son paroxysme de dégénérescence. Ses parents sont des êtres collectifs, expression pure de la propreté, de la blancheur, de l’idéal moral .

“J’ai grandi dans le meilleur des mondes possibles …Tout allait toujours bien et même beaucoup trop bien ….Je n’avais aucun problème …Ce qu’on m’évitait dans ma jeunesse,ce n’était pas la souffrance ou le malheur, c’étaient les problèmes et, par conséquent,l a capacité d’affronter les problèmes…le fait que dans le meilleur des mondes tout n’était jamais que délices, harmonie et bonheur, c’était justement cela le malheur .”..30-31 Mars.

Les maîtres-mots de cet univers étaient : le calme ,la tranquillité “ce calme a un rapport avec le propre, le stérile, le correct et le comme il faut… On dit : du calme ! du calme ! comme si on disait impérativement : la mort ! la mort !” (234)

Et leur fils meurt d’un cancer !

“ Les problèmes refoulés et la souffrance que l’on se donne l’illusion d’avoir écartée de sa vie distillent un poison secret qui, à travers le badigeonnage le plus sévère d’échappatoires intentionnellement trompeuses, finit par pénétrer dans l’âme de l’enfant “.Psychologie et éducation.

Nous le voyons journellement en clinique, plus les parents sont inconscients de ce dont ils sont porteurs, plus l’enfant est lié à leur inconscience, et une fois adulte, doit s’occuper de l’inconscient de ses parents projeté sur lui pour se connaître et constituer son ombre personnelle. Je reconnais là dans cette citation de Jung l’intuition qui en fait un des ancêtres de ceux qui ont mis en lumière la pathologie transgénérationnelle.

Il est un degré d’opacité supérieure qui engendre pour moi ce qui est spécifiquement l’ombre blanche c’est le secret . Ce qui est caché intentionnellement par les auteurs ou les victimes d’un fait inacceptable ou ce qui est si traumatique et (ou) honteux, irreprésentable pour le moi conscient et n’est donc pas métabolisable.
Le cas d’Hélène en est une illustration.

C’est une jeune femme d’une famille de 3 enfants qui vient me consulter aprés la naissance de son 3 ème enfant et premier garçon qui est trisomique . Cela a été un choc effroyable dont elle ne se remet pas et demande une aide psychothérapique .
C’est un cadre supérieur auquel tout apparemment a réussi jusqu’à présent : de bonnes études, un mari qu’elle aime et admire, un travail intéressant, 2 belles petites filles. Elle ne s’est jamais confrontée à l’échec dans sa vie jusque là. Cet enfant pas comme les autres la met dans un état de souffrance qui ne s’atténue pas avec le temps : tout son univers s’effondre. Ce qu’elle manifeste par sa vie c’est l’impossibilité d’avoir accès à son ombre, de supporter un défaut, un manque, le mal sous quelque forme que ce soit (la vision d’un mendiant dans la rue la met mal à l’aise et elle se sent coupable) ; elle ne peut pas narcissiquement supporter une erreur, une faute. La belle image de la réussite vole en éclat à l’annonce de la trisomie de son fils et révèle une personnalité qui s’est construit au dessus d’un gouffre . De la douleur face à ce fils qui la confronte à l’anormalité, à la faille ,elle passe peu à peu dans sa psychothérapie, à la douleur qu’elle éprouve face à une mère inexistante, froide, conformiste, qui n’a jamais eu une parole affective et qu’elle a même dû soutenir dans la maladie qui l’a touchée gravement alors qu’elle était adolescente, jouant alors le rôle de mère. Heureusement elle se sentait très aimée par son père avec qui elle a pu avoir un contact plus chaleureux mais il laissait faire sa femme pour avoir la paix.
Elle passe alors des mois à parler de sa mère et à pleurer sur le manque qu’elle s’autorise enfin à ressentir …L’analyste que je suis se fait forcément une représentation de cette mère et se demande ce qui a bien pu arriver à cette femme intelligente, et qui a fait des études supérieures, pour en arriver là .La famille se dessine peu à peu autour de ma patiente : deux frères décrits comme des “zombis”, traversant la vie comme des cadres vides, inaffectifs, les grands-parents, les oncles et tantes, les personnes qui ont eu de l’importance dans son enfance et je m’aperçois qu’il y a un absent dans son discours : le grand-père maternel. Je lui demande alors : “et votre grand-père ?” Ma question provoque en elle un état de stupeur ; elle en est abasourdie. Elle réalise alors qu’il y avait un tel interdit familial autour de ce grand père qu’elle n’avait jamais pu se demander pourquoi on n’en parlait pas ; il y avait un scotome dans son psychisme, un blanc. Ma question a levé le voile sur son refoulement. Elle s’est rendue compte qu’ il lui avait même été interdit de penser que sa mère avait un père. Elle avait pourtant vu les tâches blanches causées par une coupure sur l’album de famille à l’endroit où ce grand -père aurait dû se trouver.
Il n’était pas question d’interroger sa mère… Ce n’est que plusieurs mois plus tard qu’elle put interroger des amis de la famille qui lui apprirent que son grand-père avait fait la une des journaux en son temps en se suicidant avec sa maîtresse dans un bois proche de la ville alors que sa fille n’était qu’une enfant.
Elle apprit aussi que sa mère avait interrogé ses mêmes amis quelques temps auparavant car il ne lui avait jamais été dit ce qui était arrivé à son père !
J’ai été très touchée de me rendre compte que le travail thérapeutique fait par la fille bien que rien n’en ait été dit à la mère avait permis à celle-ci aussi de lever le voile qui recouvrait l’histoire de son père.

La trisomie du fils prit un sens différent pour elle, il était la souffrance qui avait permis qu’elle puisse avoir accès à ce secret qui avait empoisonné sa vie, celle de sa mère et de sa famille.
Elle s’aperçut alors qu’elle vivait à la surface des choses, ne savait pas exprimer son affection, elle était une mère admirable mais sans réel contact, sa deuxième fille souffrait et nécessité une psychothérapie et la femme en elle n’existait pas ! Sa personnalité construite en faux self fonctionnait tellement bien qu’elle ne se serait jamais questionnée si son fils ne l’avait pas confronté à une souffrance insupportable qui l’avait littéralement jetée à terre.
Elle put avoir une attitude de tendresse compréhensive envers sa mère et en vouloir à son père d’avoir laissé faire , d’être complice du silence de mort qui s’était installé dans la famille car lui avait été mis au courant au moment de son mariage.
Elle m’avait dit au début de notre travail qu’elle voulait avoir un autre enfant, faire un beau garçon à son mari, mais elle ne voulait pas qu’il vienne effacer, prendre la place du petit garçon trisomique. Elle réalisa son projet qui était un impérieux besoin de réparation après 3 ans de réflexion et de questionnement sur elle-même et donna naissance à des jumeaux : un garçon et une fille.
La vie continuait, la souffrance s’atténuait, elle prenait conscience du poids de son ombre et pourrait peut-être arrêter de courir, de chercher à l’extérieur ce dont elle était porteuse à l’intérieur mais ce serait pour plus tard car sa charge de femme et de mère lui permettait de remettre dans un avenir lointain une réelle réalisation d’individuation…
Au delà de l’anecdote je voudrais maintenant mettre en lumière les fonctionnements psychiques présents dans l’ombre blanche :

 Pour la grand-mère que ma patiente aimait beaucoup et qui avait vécu cet acte comme une horreur et une honte, celui-ci était resté dans l’ombre, refoulé comme non métabolisable. Elle n’avait pas pu faire le deuil de ce mari qui l’avait confronté à un vécu si traumatique qui avait blessé sa vie de femme. Tout ce qui le concernait était resté incorporé, intact dans son psychisme et avait crée une dissociation. Sa vie s’était déroulée “à côté”, en marge de ce complexe affectif autonome. Elle avait passé sa vie au travail, rigidifié, sans homme, au service de sa fille dont elle avait privilégié le développement intellectuel, inhibant toute manifestation affective entre elles, n’en étant plus capable.

 Pour la mère qui était très jeune au moment du drame, il devait y avoir des inscriptions inconscientes très anciennes non décryptables, prises dans le vécu maternel, un fantôme encrypté au sein de son psychisme. “Une telle conjoncture aboutit à l’installation au sein du Moi d’un lieu clos, d’une véritable crypte, et cela comme conséquence d’un mécanisme autonome, sorte d’anti-introjection, comparable à la formation d’un cocon autour de la chrysalide et que nous avons nommé : inclusion.”

Elle avait développé une vie en apparence normale mais incapable de vraies relations affectives, froide, très revendiquante envers son mari ; “personnalité as if, comme si“ dont parlent les anglais. Elle avait développé un cancer de l’utérus qui avait guéri mais dont elle ne s’était pas remise psychiquement, se considérant pour le reste de sa vie comme une malade, une infirme et demandant à sa fille de s’occuper d’elle. celle-ci arrivant avec toute sa famille visiter ses parents devait s’occuper de préparer le repas, la mère se sentant incapable de le faire et trouvant normale que sa fille avec ses 5 enfants prenne cela en charge.

 Pour la fille aussi la vie ne pouvait se dérouler qu’à distance, être à côté d’elle, de sa personnalité profonde ; je ne dirais pas complètement en “faux self “car elle avait eu vraiment l’intuition de son “soi”, un sens de la vie, mais toujours comme si celle-ci était derrière une vitre et cette jeune femme avait développé une générosité compensatoire au fantôme du grand-père suicidé, reçu en héritage, une course après la vie qui lui faisait désirer avoir beaucoup d’enfants, ne pas supporter de voir quelqu’un souffrir. Elle ne s’aimait pas, se trouvait laide ce qui n’était pas du tout le cas ; s’acheter des vêtements était un cauchemar et elle était complètement frigide bien qu’aimant profondément son mari. Si un obstacle affectif venait rompre sa belle ordonnance narcissique alors elle se retrouvait face au vide mental ou à l’animation de son fantôme.
S’il a … “des parents “à secrets”, dont le dire n’est pas strictement complémentaire à leur non-dire refoulé, ceux-ci transmettront une lacune dans l’inconscient même, un savoir non su, une nescience, objet d’un “refoulement “ avant la lettre… un dire enterré d’un parent devient chez l’enfant un mort sans sépulture “ (N.Abraham et M.Torok, L’écorce et le noyau note p 297.)

Il a fallu que l’analyste que j’étais entende à travers les propos d ‘Hélène
cette tâche blanche, ce trou qui parasitait le lien vivant à son histoire, que je le perçoive et le nomme pour qu’il puisse prendre corps. Ce “savoir non su”, “ce mort sans sépulture” Il a fallu alors que la patiente puisse en réaliser à l’intérieur d’elle-même les conséquences dans l’économie affective familiale, car la levée du refoulement n’a pas un effet magique sur l’organisation affective : mais c’est l’événement inaugural à partir duquel un travail d’intériorisation, de mise en ombre peut commencer peu à peu à travers l’acceptation de la douleur et la transformation de l’image de soi.

Ce faisant elle a pu prendre conscience du tissage particulier de son lien avec sa mère et souffrir des carences de cette mère infirme affectivement , absente à elle même.
J’insiste sur le fait que de tels trauma coupent tout contact avec le vécu personnel, c’est comme si la personne s’identifiait à une image anonyme, collective de l’humain, comme si elle jouait à être quelqu’un en l’imitant( as if). Il lui faut d’abord prendre conscience de ce que recouvre cette ombre blanche avant de pouvoir devenir sujet de sa propre histoire, avoir accès à son ombre personnelle, aux souvenirs, et tout ce qui est de l’ordre de la pulsion qui n’a pas pu se vivre. Quitter cette absence à soi-même dont j’ai parlé c’est entrer dans la souffrance, pouvoir ressentir dans son corps et dans son âme l’immensité du drame.

Pour mettre à jour ce phénomène il faut le connaître, en avoir l’expérience et savoir le reconnaître, identifier cette place vide, connaître le phénomène de la crypte.
Dans le chapitre “Activité psychiatrique” dans Ma Vie un cas cité par Jung me semble s’apparenter à cette Ombre blanche. C’est le cas de cette jeune femme juive qui souffrait d’une névrose d’angoisse et avait déjà tenté une analyse chez un analyste qui était tombé amoureux d’elle. Jung ne trouvant rien dans son anamnèse lui avait demandé de parler de son grand-père et avait alors appris que le père avait coupé le lien avec sa religion, avait été infidèle à la religion juive, avait coupé le lien de transmission religieuse et aussi symbolique, créant ainsi un blanc chez ses descendants. Et vous savez comment Jung transmit sa découverte à cette patiente qui en fut frappée comme par la foudre. “Vous avez votre névrose car vous souffrez de la crainte de Dieu”. Jung signale la guérison de cette patiente après cette intervention, il y aurait certainement beaucoup à en dire mais je retiens l’intuition de Jung sur ce qui est resté en jachère par le rejet du grand-père de tout un héritage.

Cette rupture généalogique qui fait effet de trauma psychique, ce qui est arrivé à Hélène est systématisé, renforcé dans les phénomènes d’ordre collectif tels que les guerres, les génocides et bien sûr au premier titre desquels la shoah . Il a fallu 60 ans pour que collectivement notre société puisse commencer à penser ce qui s’était passé, reconnaître sa culpabilité et réaliser l’ampleur du mal. Il a fallu le même temps pour que les analystes reconnaissent la spécificité des troubles psychologiques des survivants des camps et de leurs descendants, face à un traumatisme inassimilable. Cf Helen Epstein : Le trauma en héritage. ( La cause des livres)

Pour des thérapeutes d’enfants la question est de savoir s’il est possible (et comment) aider un enfant issu d’une histoire familiale marquée par une ombre blanche ?
Dans le cas d’Hélène et de sa mère j’ai perçu la blessure de l’enfant qu’elles avaient été, mais elles avaient réussi, par chance ou malchance, à s’adapter à ce que demandait la société et elles transmettaient à la génération suivante ce formidable fardeau. L’enfant qui est amené à la consultation a produit un symptôme… c’est sa chance de pouvoir mettre à jour ce dont il est porteur et de donner aux parents l’occasion de prendre conscience de ce dont ils souffrent.

Les secrets sur la filiation, la paternité, les conditions de leur naissance sont les plus accessibles et provoquent des améliorations spectaculaires mais pour les fantômes enkystés chez les parents c’est une autre paire de manche.
Nous pouvons aider les enfants à faire tout un travail pour se libérer de ce poids et c’est parfois l’ amélioration de leur comportement qui permettra au parent d’avoir le courage d’aller plus loin.

Il y a aussi une autre façon d’aborder les choses :
Cette ombre blanche se produit quand il y a une impossibilité de déintégration du soi par manque de réponse adéquate et organisation d’une défense pour le protéger, le maintenir vivant.
Je vous laisse continuer cette recherche.