Fin d’analyse et processus psychique : Paradoxe ou couple d’opposés?

Viviane Jullien-Palletier

Pourquoi ce thème?

Au cours de la discussion qui a suivi la communication de Brigitte Allain-Dupré à Strasbourg, j’avais avancé la question suivante : quelles sont les contradictions possibles entre la fin de l’analyse, qui représente un arrêt de différents enjeux conscients et inconscients, et la continuité des processus psychiques conscients et inconscients, qui est un des critères de la fin de l’analyse ?.
Je faisais l’hypothèse que nos difficultés à terminer les analyses avec nos patients, ou bien la tendance à allonger leur durée, pourraient être liées à ce paradoxe : continuité opposée à arrêt.
Continuité contenue dans la définition des “processus psychiques”, et arrêt contenu dans ce qui est vécu de la fin de l’analyse.

Fin et Processus de deuil

Nous parlons volontiers des processus inconscients mis en jeu dans la fin de l’analyse, ce qui peut renforcer cette ambiguïté : parlons nous des processus caractéristiques de la fin de l’analyse, ou parlons nous des processus qui animent habituellement la vie psychique au cours des phases de transformation ?, transformations liées au deuil, puisqu’il faut bien lâcher ou être lâché par une forme pour en accueillir une autre.
Je crois avoir été troublée par la proximité de toutes ces définitions et par leurs possibles zones de confusion. Confusion entre les deux champs, celui des processus en continuum, et la fin, l’arrêt du vécu de l’analyse en séance avec l’analyste. Si les deux champs étaient confondus, leur confusion contribuerait à gommer l’irréductibilité de la fin, la situation étant pensée en terme de processus et donc de continuité. La fin ne serait alors qu’une étape de la transformation, une des formes de la perte et du deuil.

Où placer alors la fin de la sphère transférentielle créée et vécue entre l’analyste et l’analysant, ou bien entre le superviseur et le supervisé ? Est-ce que la reprise des projections sur l’analyste et leur intégration suffit à marquer la fin de la relation transférentielle ? Est-ce-que la prise en compte de ce seul critère ne gommerait pas la fin objective de l’inter-relation vécue dans le cadre psychanalytique ? L’ambiguïté flotte.

Il est vrai que les deux champs évoqués ont des points communs : dans la fin de l’analyse qui s’accompagne de la reprise des projections, comme dans le mouvement d’intégration des dynamiques psychiques au cours de l’analyse, des phases particulières de deuil s’associent aux transformations dans les deux cas.
Etre en deuil signifie se séparer d’une personne avec laquelle existait une relation. Le sujet concerné sait qui il a investi, qui lui manque, qui il est lui-même et ce qui lui fait évoquer la personne absente : sentiment de solitude, de tristesse, de colère, de douleur, d’idéalisation passagère, et aussi d’élaboration de la position de sacrifice qui ouvre vers l’unification et le sentiment de liberté. Dans ce cas, l’objet absent (l’analyste) mais intégré comme un objet fiable, ne va pas en profiter pour abandonner le sujet. Bien que la crainte d’une perte d’amour flotte toujours dans ces moments là, le sujet touché dans ses affects n’est pas atteint dans l’intégrité psychique du moi. L’axe moi-soi reste souple et fonctionne pour que s’élabore le travail du deuil.
Il y a douleur dans le travail du deuil, mais la perte d’objet n’entraîne pas la perte du moi.

J’ai tenté de mettre en tableau le mouvement de ce champ psychique du deuil et de la transformation. Il s’organise dans une dynamique entre le conscient et l’inconscient, entre l’extraterritorialité et l’intraterritorialité du sujet. Je pourrais dire aussi : une dynamique entre le conscient et l’inconscient, entre les projections et identifications sur les objets externes et les objets internes, imago et complexes. Disons dans l’axe moi-soi.

C’est le tableau n°1 :

 a) inconscient—processus deuil

 b) conscient (analysant) (soit :objets intrat —sacrifice— objets extrat.) conscience élargie

 c) inconscient (analyste)

 d) conscient (-objets intrat. : imago,complexes, contenus mobilisés dans l’axe moi-soi… objets extra., projections-identifications, conflits..)

Si nous pensons le tableau en terme de processus du deuil et de changement, il s’agit d’un quaternion au moment de la fin d’une relation vécue entre deux personnes, et de la fin d’une situation donnée avec ses projections et identifications. C’est la fin, cette situation entre l’analyste et l’analysant n’existera plus en l’état. Les phases du deuil animent l’axe moi-soi : souffrance de l’absence, souffrance du manque, révolte, idéalisation, dépression et au mieux acceptation puis dépassement. Ces affects sont intégrés par le sacrifice, au bénéfice de l’autonomie du sujet. La nostalgie reste tandis que les gains de la nouvelle forme prennent le devant de la scène psychique.

Entre a) et b), nous sommes dans le cadre de processus successifs à l’oeuvre, des opposés qui se confrontent et évoluent. Ils se transforment en des positions différentes dans la psyché, vers des troisièmes termes et des changements de niveaux de la conscience. Le moi souffre, tout en intégrant des contenus inconscients, projections, identifications, conflits etc… Il supporte de changer de forme sans se détruire.
L’axe moi-soi offre une dynamique souple et adaptative aux besoins du conscient et de l’inconscient, une dynamique “normalement névrosée”, où le sacrifice est possible.

Ajoutons au tableau, c) et d) :
la situation de la fin de l’analyse fait que la relation vécue entre deux personnes cesse . Mais, nous venons de l’exposer, l’intégration des processus de deuil par le sacrifice, permet aux deux partenaires de vivre le deuil tout en gardant des représentations intériorisées qui maintiennent la permanence de l’objet, et assurent le bon fonctionnement de l’axe moi-soi.

Dans le champ conscient, l’analysant souffre du sentiment intime de perte, comme je l’ai développé précédemment. Il souffre de sentiments de révolte, il projette ses états émotionnels sur le sujet « à disparaître » ; il retrouve le souvenir douloureux d’autres objets disparus ; même s’il a travaillé sa relation avec leur souvenir, il s’en sent à nouveau affecté. Parfois il idéalise pour se protéger du manque, et cependant, plus il lâchera l’idéal projeté sur l’objet d’amour manquant, plus il se tournera vers sa capacité à avancer, seul.
Dans la satisfaction à avancer, se dégage de l’énergie et l’envie de se confronter à la vie dans un élan nouveau.
Le conscient supporte la souffrance, tandis que l’inconscient oeuvre avec lui au sacrifice qui aboutit à la transformation.
Nous sommes ici dans le cadre de la continuité des processus psychiques, qui intégrent la fin de l’analyse comme une phase particulière de leur parcours de transformation : il y a bien un paradoxe entre les processus en continuité et la fin irrémédiable de la relation ; mais la capacité de lien de l’analysant avec l’objet-analyste intégré comme un bon objet, resserre l’écart entre paradoxe de l’arrêt et continuité des processus, durant les derniers mois de l’analyse. Le processus d’individuation utilise ses ressources pour diminuer l’écart entre lien et séparation, pour que la présence “représentée” restabilise la psyché tandis que la relation vécue s’arrête. Les ressources nouvelles émergent de la libido dégagée par l’intégration de la position de sacrifice.
Si l’épreuve est ainsi dépassée, si les fondements narcissiques tiennent dans l‘épreuve de la fin, ceci signifie que le sujet accepte et intègre les pertes et les profits liés à la fin de l’analyse élaborée comme un moment particulier du deuil: l’analysant en sort plus différencié et plus autonome. Une onde a destabilisé l’agencement de ses objets internes, les complexes, les images archétypiques et leurs énergies ; lorsque cette onde s’apaise, de nouvelles formes 5 d’agencement apparaissent, comme des troisièmes termes successifs. Cette transformation, l’analyste n’en connaîtra pas le devenir, l’analysant n’étant plus là.

Au cours des phases de séparation et de deuil, la dynamique psychique entre le moi et le soi s’oriente tantôt du côté de la régression avec la menace de la dépression voire de l’effondrement, tantôt du côté de la progression avec les acquis de la transformation, notament une plus grande solidité du moi. Ces deux tendance poussent le sujet d’un extrême à l’autre.
Nous avons exposé le mouvement d’un modèle de fonctionnement psychique souple, normalement “névrosé”, où la progression au final prend le dessus sur la régression, grâce à l’oeuvre du sacrifice dans la psyché.

II Les angoisses de séparation et la fin de l’analyse

Alors que précédement, l’écart se réduisait entre la fin avec la séparation d’avec l’analyste, et les processus de deuil qui mettent à l’épreuve le lien, ici, nous entrons dans le cadre d’un paradoxe qui ne peut pas se penser ni se réduire à une dynamique d’opposés .
Nous nous trouvons dans les cas où le bouleversement des objets internes et la relance des conflits inconscients au moment du deuil et de la fin, produit une trop grande déstabilisation dans le champ narcissique. Il peut s’en suivre comme conséquence un réveil des angoisses de séparation et une menace d’effondrement ; la fin de l’analyse et la perte d’objet provoquent un nouveau passage sur des blessures narcissiques précoces. La force de cohésion du Moi est mise à l’épreuve par l’insécurité interne et les conflits réveillés. Le sujet se sent fatigué, voire déprimé, la tendance à la régression s’impose.
La psyché de l’analysant est menacée par l’effondrement de la restauration narcissique, celle qui a été obtenue dans le cours de l’analyse qui prends fin. Que se passe-t-il, comment comprendre et accompagner ce genre de fin ?

Pour le psychanalyste qui travaille dans le transfert-contre-transfert jusqu’au niveau des atteintes psychiques précoces, il s’ensuivra des retours sur les chemins déjà visités, ou des chemins évités jusque là. L’analysant fait retour sur ce que l’investissement dans le transfert, à travers les identifications et projections sur le psychanalyste, avait permis de remettre en jeu et de réparer : par exemple des traumatismes qui ont fait effraction dans l’histoire psychique du sujet, ou qui ont été transmis par les lignées familiales. Ces traumatismes réapparaissent ou bien apparaissent au moment de la séparation envisagée avec l’analyste. Sous le poids de ces souffrances narcissiques, certains processus psychiques se gèlent, d’autres ralentissent leur évolution, d’autres aussi tournent dans des mouvements ouroboriques sans dégagement possible vers un troisième terme.
L’analysant repasse par l’impossibilité du lien avec l’objet revécu comme mauvais et par toutes les défenses de types psychoïdes et paranoïdes ou d’adhésivité dépressive. Il retrouve le contact avec les noyaux psychiques traumatiques qui sont demeurés irreprésentables ; les contenus ne sont pas reconnus, ni décodables. Ils gèlent la dynamique psychique.

Sur le plan du transfert, l’analysant retrouve des angoisses de perte et de séparation, séparation impossible d’avec un objet qui n’est pas suffisament représenté. Comme le psychanalyste va disparaître, l’analysant retrouve la difficulté à maintenir dans sa psyché la représentation de l’objet intériorisé, représenté et stable. Le lien interne ne tient pas.
Les deux partenaires avaient cru la restauration suffisante, et pourtant les affres du début de l’analyse réapparaissent dans la sphère transférentielle. Ici le moment de la séparation d’avec l’analyste ne peut pas prendre sens. Si le travail se poursuit dans le meilleur des cas, il vise une élaboration plus fine et une conjonction meilleure entre les deux plans qui restent paradoxaux : se relier- se séparer. Ainsi pourrait advenir : se relier-se séparer-arrêter l’analyse. Notons que dans le paradoxe, aucun des deux plans ne prend le pas sur l’autre. D’ailleurs JUNG lie toujours ensemble l’importance et la valeur de chaque plan. il l’écrit dans la correspondance de 1950-54 p.50 : “ L’expérience psychique a deux sources : le monde environnant et l’inconscient”.
Pour que “les deux sources” s’épanouissent dans un même système, notons que la fonction symbolique doit intervenir pour que les éléments venus des sources se représentent et s’inter-agissent, sans que le moi ne perde son unité. Or la fonction symbolique peut être handicapée par les vécus traumatiques et toutes les failles narcissiques consécutives.

De même, dans le cadre du paradoxe, la relation d’objet d’un côté, et la séparation d’avec l’analyste de l’autre, ne peuvent pas s’élaborer en s’inter-agissant : elles poursuivent leurs chemins parallèles. En conséquence, la présence réelle de l’analyste comme objet-interface d’attachement, objet externe et interne, et comme support de projection, reste indispensable.
Parfois l’angoisse est telle, que l’analysant met en acte la rupture, ce qui signifie qu’il ne reconnaît pas les blessures, qu’il ne les décode pas, qu’il ne peut rien en communiquer dans la relation.
Cette situation clinique nécessite de la part de l’analysant et de l’analyste des adaptations particulières, notament une renégociation de la poursuite de l’analyse.
Malgré tout ces efforts, le paradoxe peut ne plus se réduire ; il devient une structure spécifique de fonctionnement. Dans ce cas, la dynamique du paradoxe demeure et le paradoxe devient une marque constitutive de la psyché, avec des possibilités plus ou moins grandes et instables d’accroissement du champ de conscience sur ce point. Il se crée une interface particulière où l’objet externe et l’objet interne restent plus ou moins distincts, comme la fonction symbolique demeure plus ou moins stable.
Ces patients reviennent régulièrement tester la solidité du lien vécu avec l’analyste, et aussi leur propre capacité de solitude, de séparation et donc de symbolisation.

Pour ma part, ce type de travail m’intérèsse beaucoup : il demande de la part de l’analyste un diagnostic clinique et une adaptation rapide aux possibilités créatives de l’inconscient de l’analysant. Outre les rêves, les fantasmes, la transformation passe par la prise en compte des éléments réels de la vie de l’analysant puisqu’il y projette encore beaucoup ses contenus inconscients ; les contenus projettés peuvent être considérés comme des auxilaires du moi non unifié.
Le psychanalyste ne peut pas s’appuyer sur un modèle habituel de fin d’analyse ; il est amené à faire preuve comme d’habitude d’écoute et de vigilance, mais aussi de souplesse et de créativité. Il s’accorde mieux ainsi à la psyché de l’analysant qui vit, pour la première fois, un lien suffisament bon et la possibilité d’intégrer un bon objet et de s’en séparer.

Parfois, dans ce registre de transformation psychique partielle voire impossible, la régression peut aller jusqu’à l’effondrement du moi ou bien vers l’encryptement de contenus qui restent menaçants dans la psyché.
Ces régressions créent des ruptures de continuité dans les processus d’intégration. Ces ruptures engendrent des comportements non adaptatifs face aux situations de séparation, avec des effets traumatiques : par exemple impossibilité de créer des liens de peur de les perdre, isolement psychique et social accru, réveil d’une maladie psycho-somatique du genre auto-immune etc…
Beaucoup de solutions psychiques originales naissent dans ce travail, depuis les énergies dégagées du contact avec les zones psychoïdes qui entrent dans le champ psychique de la différenciation, jusqu’aux acquisitions de la capacité à symboliser avec une triangulation partielle.

Voilà pourquoi, après ce que je viens de développer, je peux dire comment m’était venue intuitivement une hypothèse sur la confusion des termes processus et arrêt :
penser l’arrêt de l’analyse en terme de processus de deuil alors qu’il s’agit d’angoisses de séparations, résulte d’un glissement de sens qui pourrait faire passer l’analyste à côté de la vision juste de ce qui est à l’oeuvre chez certains patients. Patients blessés narcissiquement et précocément, ayant apparement bien compensé leurs déficits, ce qui pour ma part est l’essentiel de ma clientèle. Cet évitement de l’analyste peut faciliter des analyses interminables ou bien recouvrir une fin d’analyse de satisfaction, alors que l’analysant repart, sans que ce soit nommé, avec une menace d’explosion dans l’inconscient.

Si l’analyste passait à côté de ce diagnostic et se plaçait dans une fin en terme de processus alors qu’il s’agit de paradoxe, ce serait comme s’il déposait son patient sur le bord d’une route déserte en pensant qu’il est arrivé à destination. La route déserte nous renvoie à se confronter à la solitude, ce qui est essentiel pour accéder à l’autonomie, mais nul ne peut y parvenir en force sans créer des défenses du soi encore plus solides que les précédentes.

III La portance

Position de l’analyste et de l’analysant

En retrouvant un ouvrage consacré aux angoisses de séparation : « La solitude apprivoisée » ( Puf, 1991), écrit par un collègue suisse et freudien, Jean-Michel Quinodoz, j’ai repris son concept de “Portance”. Son idée n’est pas nouvelle, mais j’aime bien la façon dont il la présente.

A ce concept de portance, correspondent dans le dictionnaire deux significations s’appliquant à des champs divergents. L’une correspond à la solidité du matériau nécessaire pour supporter une structure, par exemple les fondations d’une maison. L’autre définition, utilisée en physique, correspond à la force verticale qui, combinée avec la vitesse, produit la poussée ascensionnelle, par exemple un avion qui décolle.

Dans le champ psychanalytique, la résolution satisfaisante de l’angoisse de séparation permet au patient l’acquisition de la « portance ». Elle définit alors la combinaison d’une base solide dans le monde interne, avec la capacité à prendre son essor dans la vie vécue avec les autres et dans le monde. Le sujet qui se porte a acquis la capacité à tenir ferme dans les étapes de séparation et de solitude, tout en devenant capable de suivre le renouveau de son « élan de vivre » qui le fait décoller vers l’espoir de se transformer et de vivre mieux.
Ici, les deux champs d’extra et d’intraterritorialité quoique toujours distincts, s’inter-agissent pour assurer au sujet une vie assumée. La structure symbolique acquise, interface particulière où les objets intraterritoriaux et extraterritoriaux sont plus ou moins distincts, a besoin de se renforcer dans la capacité à supporter l’absence et le sentiment de vide. Si l’analysant acquiert la capacité, même partielle c’est-à-dire avec un besoin de soutien, à supporter et traverser des phases de solitude bien vécue et acceptée, il s’en dégagera pour lui une grande satisfaction. Il y puisera l’envie et l’énergie de se confronter à la vie dans un élan renouvellé.

Clinique

J’ai pensé à une analysante psychothérapeute en fin paradoxale d’analyse (c’était sa troisième analyse ; elle était là parvenue à descendre dans le fond des blessures narcissiques précoces, liées aux conséquences de la dernière guerre dans sa famille ; s’était ainsi transformé un comportement défensif qui apparaissait comme paranoïaque): elle disait : “ Je sens deux nouvelles ouvertures dans ma vie : je ne sais pas s’il s’agit d’une continuité ou d’un renouvellement profond. Mais j’ai tellement changé ces derniers mois, je suis tellement mieux seule avec moi-même, que je sens un piccotement à l’idée d’arrêter mon analyse, ce qui me fait penser à un renouveau”.

Dans le cadre du paradoxe et pour compléter la notion de “portance”, j’ajouterai la notion de « souplesse » qui est importante, et à laquelle je fais souvent référence pour évoquer une vie psychique différenciée et adaptable. Elle n’est pas placée ici comme un troisième terme, mais plutôt comme un partenaire indispensable à la notion de “portance” , partenaire qui permet les adaptations successives dans le mouvement de l’axe moi-soi. Notamment, en ce qui concerne « l’élan de vivre » qui incarne les transformations réussies de l’ordre de l’intime, dans l’ordre du relationnel et du social. L’assiette psychique du patient reste instable, comme le surfeur sur la vague. Mais, s’il est capable de portance, c’est-à-dire d’utiliser l’énergie de la vague combinée à la souplesse, il peut se maintenir en équilibre instable jusqu’au rivage de l’océan. (Tout comme la souplesse psychique qui permet d’absorber et de réaménager les mouvements défensifs et les avancées vers les adaptations. ) Il ne s’agit pas d’une avancée en ligne droite tel un hors-bord entrant dans la crique, mais d’un élan d’équilibriste en recherche de stabilité. Satisfaction de l’exploit accompli et plaisir de la manoeuvre.

a) Positions de l’analyste

Dans le cadre de fins paradoxales, la portance et la souplesse représentent des valeurs pour l’analyste en situation. Par ailleurs, nous, analystes, avons particulièrement besoin de souplesse psychique puisque à chaque heure, nous changons de partenaire, ce qui produit à chaque fois une interpellation différente de notre inconscient. Si nous nous adaptons rapidement à ce changement, la souplesse nous aide à retrouver, face à chaque patient, l’assiette et la vigilance adaptées.

Nous questionner sur notre vigilance et notre juste place d’analyste, sur la qualité de notre écoute et ses variations pour chaque patient, accompagne notre auto-analyse. Nous savons aussi que la séduction et la commune inconscience nous guettent, toujours, même lorsque nous avons de l’expérience. L’expérience ne remplace pas la vigilance.

Dans le Cahier sur le deuil, (2000), Viviane Thibaudier a écrit un article sur “Le deuil de l’analyse, deuil de l’analyste”. Elle donne un exemple à propos du cas d’un homme en fin d’analyse, accroché à sa position de fils-amant et qui attendait son approbation pour devenir analyste. Elle écrit :” La libido incestueuse a du mal à trouver une issue. Va-t-elle se transformer en sortant des marécages ? Ou va-t-elle retourner en arrière pour alimenter le rapport enfermant à la mère ?”. Elle raconte ensuite comment elle prît conscience de la séduction que l’analysant lui faisait vivre pour réaliser son projet inconscient de ne pas sortir de la Mère après la fin de son analyse, en devenant lui-même analyste.

Si les groupes cliniques, de discussion, de formation nous paraissent aussi importants, c’est qu’ils favorisent la confrontation de nos manières d’être analyste, et permettent ainsi la distanciation. Nous y forgons notre savoir-être analyste et notre éthique.
Dans le cadre de la fin de l’analyse, l’auto-analyse du contre-transfert nourrit la réflexion du psychanalyste, ce qui est d’autant plus nécessaire que la séparation d’avec l’analysant nous met à l’épreuve de nos propres capacités à nous laisser quitter, à supporter la frustration si la fin de ressemble pas à celle que nous attendions, notament dans le cas de “fins paradoxales”.

Nous tenons les positions d’abord seuls, puis peu à peu en compagnie de l’analysant devenant sujet. Le travail dans le transfert dont nous sommes capables en tant que jungiens habitués à fréquenter la proximité psychique de l’analysant, nous conduit dans des limites que nous avons à tenir ; c’est le risque librement consenti pour que la transformation s’opère. Dans « La Psychologie du transfert », Jung nous explique que «quand deux corps chimiques se combinent, tous deux subissent une altération … Le médecin prend sur lui très exactement la souffrance du patient et il la partage avec lui. Il est donc par principe en danger et il doit l’être”.

Dans la perspective théorique et clinique jungienne, il semble possible en effet que la vie psychique se relance avec de nouvelles donnes dans ces “zones dysfonctionnantes”, par la régression accompagnée dans la sphère transférentielle. (transfert+contre- transfert).

Nous sommes là plongés au coeur du processus de transformation à l’oeuvre chez les deux partenaires du transfert, à des niveaux différents. Le psychanalyste soutenu par l’auto-analyse et la supervision, s’efforce de prendre en considération les plans psycho-somatiques, psychiques, symboliques et historiques à l’oeuvre dans la sphère qui se crée entre lui et l’analysant.

La grande originalité initiale de Jung dans la clinique, à mon avis, a été de mettre en évidence que ce qui fabrique le lien et la juste distance entre l’analysant et l’analyste, ce n’est pas une évaluation et une attitude techniques de distance, mais le résultat du travail intérieur de l’analyste : celui-ci apprend à se laisser traverser par les affects, les sensations, les intuitions et les pensées qui naissent en lui dans le contre-transfert ; il évalue l’ensemble avec son sentiment, ce qui détermine sa propre position intérieure, sa juste place, en ne perdant pas de vue l’opportunité de l’interprétation, et la question fondamentale du sens. Souplesse, vigilance, et évaluation, d’autant plus importantes dans les fins où les angoisses de séparations se manifestent (fins paradoxales).
Au moment de l’arrêt de l’analyse, le psychanalyste regarde son propre chemin intérieur de séparation : acceptations et résistances à la prise de distance de l’analysant. Décrochage. Revisite du parcours de l’analysant du point de vue du contre-transfert, c’est-à-dire évaluation des intuitions qui se sont avérées justes ou fausses, critique de ses positions cliniques ; l’analyste ne ferait pas pareil aujourd’hui peut-être ; critique de la tenue du cadre, etc. Humilité pour le psychanalyste à qui la fin d’une psychanalyse révèle encore une fois qu’il n’est qu’un passeur, un compagnon de route essentiel et éphémère.
L’analyste est quitté, et c’est bien ainsi.

b) Positions de l’analysant

Du côté de l’analysant en fin d’analyse, l’évocation de la fin se combine avec l’idée de la mortalité ; être mortel s’intègre alors dans la psyché. Un paradoxe se déploie entre la fin de la vie inéluctable, et l’élan vital nouveau qui porte l’analysant en avant. Plus le sujet est capable de processus de deuils intégrateurs, plus il réduit le paradoxe qui devient supportable. Supportable ne veut pas dire transformé, parce que la nostalgie de la toute-puissance de l’immortalité flotte toujours.
Malgré tout, l’analysant de plus en plus autonome sur le plan de l’intra et de l’extra territorialité, se resitue dans le registre de l’humanité ; il devient conscient de partager le même sort que les autres, l’analyste y compris, la destinée de l’espèce humaine étant de vivre et de mourir. La tristesse teinte alors les séances, tristesse dans la perspective de perdre l’analyse, l’analyste, et un jour aussi, la vie. Par ailleurs cette tristesse, qui est celle de perdre de la toute-puissance, joue une fonction de compensation face à la jubilation qui accompagne l’autonomie : parce que le sentiment de “se porter” contient en même temps sa part d’inflation.

Plus la stabilité du moi s’installe, moins longs sont les passages régressifs vers les souffrances précoces et pré-eodipiennes ; la notion de limite peut commencer à s’inscrire dans la psyché :

 la limite des désirs infantiles d’omnipotence prisonniers d’influences archétypiques trop prégnantes du fait de la carence des premiers objets, et du fait consécutif que les imagos parentales et le soi sont en déséquilibre,

 la limite de l’importance de l’imago maternelle et l’accès à une plus grande animation de l’imago paternelle.
L’analysant est plus apte à descendre vers l’inscription des blessures précoces : il reconnaît le “lieu psychique” de la blessure ; il décrypte son origine ; il à des mots pour la désigner dans la relation avec son analyste. Descendre dans et ressortir des effets de la blessure devient plus souple. Le moi contient et se transforme grâce à l’intégration de ces contenus devenus identifiables.

Avec ce travail psychique, le tiers exclu peut être entrevu et partiellement acquis. Les limites de l’interdit oedipien se replacent plus justement, chacun trouve une place plus juste.

Plus l’analysant rencontre des moments où la notion de limite joue son rôle, plus se produisent des vécus d’équilibre, des moments de grâce où le temps semble suspendu. Le mouvement ondoie comme le surfeur vibre en équilibre au sommet de la vague. L’analysant éprouve là “sa place juste”. Il le dit avec ses propres mots. Il exprime l’espoir que cet éprouvé est signifiant d’un équilibre durable.

L’analysant réalise, qu’il est à la fois quelqu’un d’ordinaire comme les autres, et aussi quelqu’un d’extraordinaire trouvant un sens à son existence : il est devenu un être vivant, conscient et vigile ; il espère ne plus se perdre de vue.

Espérer, espoir sont les mots qui conviennent parce que « la portance » n’est pas un état définitivement acquis, mais plutôt « le résultat d’un équilibre dynamique ». Le mouvement d’individuation, nous le savons, n’est pas constant dans son élaboration, il passe de régressions en avancées. Nous parlerions de la confrontation avec l’ombre, du retrait des projections, et du lâcher prise de la toute-puissance. C’est bien là un passage clé pour différencier les processus de deuil des angoisses de séparation.

Quinodoz écrit : “ La mobilité de la vie psychique permet à l’analysant de prendre conscience de son instabilité interne et externe, de ses limites et du besoin impérieux de compter sur sa propre fiabilité ». Fiabilité qui se développe à travers la conscience de la responsabilité personnelle, la confiance dans ses propres capacités, même limitées. Le retrait des projections sur les objets externes de son histoire permet à l’analysant de se lire et de se responsabiliser sans plus attendre les solutions hors de lui, en faisant porter à d’autres le poids de son histoire et de ses souffrances. Il tire leçon de ce qu’il découvre en ajustant ses assises intra et extra psychique ; l’axe moi-soi est bien à l’oeuvre.

IV Les critères de la fin de l’analyse

Quels sont-ils ? En voici quelques uns :

 a) Voir

Savoir intérioriser le regard s’acquiert au cours de la psychanalyse vécue et fait partie des critères favorables à la fin même de l’analyse. Ce processus d’intériorisation est d’autant mieux installé que l’analyse peut s’arrêter. Le sujet “voit” et reconnaît certains contenus de l’inconscient, non seulement habituels mais ceux liés aux blessures narcissiques précoces. ”Le troisième oeil” fonctionne, et ce qui fait tiers aussi. La notion de limite et de loi structure même partiellement la vie psychique, ce qui permet au sujet de vivre la fin de l’analyse sans rupture.
L’analysant évalue sa place et celle du psychanalyste, il
questionne leur inter subjectivité. A travers cette recherche du sentiment, au sens jungien du terme, qui fait partie des processus de fin d’analyse, l’analysant développe sa capacité d’auto évaluation et d’évaluation des situations. Il se prépare à l’après-arrêt de l’analyse en se confrontant à divers aspects de son ombre. L’analysant y découvre une force intérieure nouvelle, plus de stabilité, une plus grande capacité à supporter la solitude.

 b) L’annonce

En général, le psychanalyste pressent que l’analysant évoque à son insu la fin véritable de son analyse. Je dis véritable parce que souvent, dès le début d’une psychanalyse, nous entendons parler de la fin : par peur, par défense, ou bien parce qu’une tension d’opposés se manifeste entre le début et la fin, comme une reprise symbolique du début et de la fin de la vie : vivre est la certitude de mourir, dans la vie comme dans le temps du transfert.
Le psychanalyste ne dit pas toujours ce qu’il a perçu ; il attend que le patient s’approche de la prise de conscience de ce qui est à l’oeuvre. Cette prise de conscience peut déclencher des résistances puisqu’elle indique la sortie, l’idée de la mort et de la séparation, et l’inquiétude face à la solitude. C’est souvent à travers un rêve de voyage, ou un insight, ou un langage symbolique, que l’analysant exprime l’idée de la fin. Parfois les mots restent en suspens, en attente de précision, comme si la vision était trop aveuglante.

 c) Décrypter

Les contenus à décrypter sont reconnus, et reliés à l’histoire du sujet, histoire collective, familiale, et actuelle, et aussi à l’histoire du transfert.

 c) Se détacher

Cette annonce « à décrypter » représente un critère de la fin de cette psychanalyse là. Elle s’accompagne d’un changement de niveau de la relation, l’analysant se rapprochant de la place vigile de l’analyste. C’est le début du détachement. Phase paradoxale où l’analysant est à la fois plus distant et plus confiant.

 d) Evaluation

Une analysante me dit, dans les mois précédents son arrêt : « Au début de l’analyse, je vous trouvais belle, vous étiez un idéal de féminité pour moi. Maintenant, je vous vois ; je vous trouve belle par moments ; mais je vous vois aussi fatiguée certains jours, plus âgée ».
Ces phases simples indiquent plusieurs acquisitions intérieures : l’analysante parle ici de son changement de niveau de conscience, et débute l’analyse du transfert. Elle se place en face d’un autre qu’elle regarde, qu’elle évalue, qu’elle cherche à décoder.

 e) Retrait des projections – Analyse du transfert

Un autre analysant m’avait dit : « Au début, quand je venais ici, j’avais peur de vous. Je vous prenais pour une sorcière, petite et brune (il aimait disait-il les femmes grandes et blondes, parole défensive envers l’attachement pour l’analyste, et la peur de son anima inconnue). Depuis un certain temps, j’aime venir, j’ai beaucoup de tendresse pour vous. » Ce fût le temps où il analysa et reprit les différentes projections qu’il avait faites sur son analyste. En particulier, les différents aspects de son anima. L’analyse qu’il en fît lui permit de récupérer énergie-élan vital et confiance nouvelle ; il mît un terme à son analyse avec moi un an après.

Si l’analyse du transfert représente un des critères de fin, un autre critère se tient dans la capacité à revisiter les manques et les blessures narcissiques ; l’analysant supporte de les regarder, il a des mots pour les relier au fil de son histoire, il ne s’effondre plus et il mesure souvent pour la première fois l’ensemble du chemin parcouru. L’analyste lui-même peut rappeller les souffrances oubliées du début, ce qui donne confiance à l’analysant : il se dit que s’il a réussi à transformer de tels manques à vivre, il réussira sûrement aussi à vivre bien après l’arrêt de l’analyse, dans sa solitude.

 f) Un cadre pour la fin

Dans ma pratique, j’ai développé au fil du temps un cadre pour la fin. Je propose, lorsque l’arrêt de l’analyse est parlé, un délai de quelques mois à un an, avec une date terminale fixée. Ce délai permet d’éprouver et de se confronter aux phases du deuil ; il permet de distinguer ce qui est de l’ordre de l’arrêt et de la fin du transfert vécu, avec ce qui est de l’ordre de la continuité, des processus de lien et de différenciation ; les angoisses de séparation peuvent se revisiter avec un accompagnement suffisament long, ou bien il se révèle qu’il faut inventer un autre type de fin d’analyse. Il me semble que ce cadre particulier permet de ne pas esquiver la différenciation entre processus de deuil et fin de l’analyse. Il donne un temps pour revisiter les vieilles cicatrices, et un espace pour rêver et pour parler de l’élan vital. Il procure aussi au psychanalyste un espace pour l’auto-analyse, ce qui prépare l’arrêt.

L’humanisation, le respect, la souplesse et la tendresse partagées parfois, rendent cette phase joyeuse par la vitalité nouvelle, et triste aussi par la séparation à venir.
Par contre, dans les cas où les angoisses de séparations reviennent au devant de la scène, le travail devient lourd, inquiétant et douloureux. Une “structure en paradoxe” peut émerger. Parfois cependant, la transformation opère rapidement, parce que l’analysant qui ne se porte pas tout à fait, dont l’autonomie psychique est partielle, désire en même temps la fin dont il a entrevu l’espoir dans les moments d’équilibre et de “grâce”. Des formes d’arrêt plus souples, étalées dans le temps, gérées par les deux partenaires peuvent servir de plate-forme à des “accordailles” narcissiques nouvelles chez l’analysant.

Clinique

Avec un analysant qui avait beaucoup attaqué le cadre au départ, j’éprouvais le sentiment qu’il se fixait dans une attitude de gratitude et de souhait de réparation projetés sur moi, devenue le bon parent. Sa vie infantile avait été tellement désertique que je me demandais comment il allait pouvoir terminer son analyse, me quitter tout en me gardant comme un bon objet interne. Or, il me dit un jour qu’il voulait prendre six mois sabbatiques, avec mon accord, pour faire un voyage en bateau. Nous avons travaillé son projet et aussi son besoin de fuir l’engagement dans la relation, sa peur, son manque de confiance, etc. Je pensais : “ Il ne devrait pas partir. Il ne reviendra pas.” Souhait de mort de ma part ? Dépit d’être quittée ? Je donnais mon accord pour son voyage. Il partit sans rendez-vous de retour et je ne gardai pas sa place.

Pour moi, je pensais : paradoxe trop important, irréductible.
Six mois après, revenu, il me téléphone pour prendre contact. Je lui donne un rendez-vous un mois après. Il revint une séance par semaine à sa demande, au lieu de deux séances. Nous convenons de ce cadre pour un an ; il s’arrêtera définitivement après. Il a changé, comme si tout ce qu’il avait élaboré sur le divan avait pris vie et forme dans son existence : il a repris sa vie amicale et professionnelle en main, il quitte définitivement l’éducation nationale pour travailler dans la filière bois. Il est dynamique et plus heureux. Dans le transfert, il est devenu plus adulte, il se porte, il se voit, il me voit aussi et commence l’analyse de son transfert. L’infantile douloureux a moins de prise sur sa vie psychique ; il aspire à se prendre en charge ; il exprime du regret de me quitter et de la tendresse pour moi. Finallement, en suivant son désir de voyage, il me semblait qu’il avait élaboré la fin de l’analyse à sa façon, mis en scène son élan vital et me l’avait fait vivre.

Ce patient qui avait fait un rêve de voyage, avait eu besoin de mettre en acte son rêve de départ (de l’analyse), par un vrai voyage en solitaire dans un lointain pays. Son appui sur les objets externes lui a permis d’intégrer des capacités de portance et de stabilité de la cohérence de son moi. Son sentiment d’identité s’est renforcé. Mais, alors que nous approchions du terme des un an et que je l’évoquais, le patient me dit qu’il ne se sentait pas prêt. Nous avons reconduit un contrat de un an, puis un autre sans limite, à raison d’une séance par semaine. Il arrêta à sa demande à peu près quatre ans après son retour du voyage.

Avec mes réticences et résistances à son autonomie nouvelle qui n’était pas qu’une fuite comme je le pensais, et avec ma capacité à comprendre le sens de sa difficulté à s’arrêter et ma souplesse, ce patient a pu me conduire et se conduire vers la reconnaissance de son autonomie ; il m’a conduite et il s’est conduit à retrouver la confiance dans ses capacités de lien et de séparation. Restait sa blessure de ne pas parvenir à vivre un lien amoureux avec une femme ; il le savait, en comprenait l’origine. C’était son espoir d’y parvenir après l’arrêt de son analyse.
Je ne sais rien de sa vie actuelle.

Si nous regardons les critères dégagés dans cette dernière partie, nous voyons que les processus de séparation et de deuil liés à l’arrêt de l’analyse continuent leur chemin parallèle avec la transformation des projections identificatoires. Les analysants ont à supporter la perte irrémédiable de la relation vécue avec la personne du psychanalyste, et à intégrer leur propre représentation du guide intérieur.
Le passeur vers l’inconscient, animus ou anima, permet de développer la vigilance, la lucidité, l’évaluation, et aussi il contraint le sujet à se confronter avec l’ombre, à se remettre en cause, à chercher le sens et à tendre vers une position éthique. Face à cette nouvelle donne intérieure où joue la notion de loi et de limite, certains analysants ont la nostalgie de l’inconscience du début.

Une analysante, psychothérapeute, me dit dans les mois précédents la fin : « Quand je vous vois moins idéale qu’au début, ça me permet d’élaborer le sentiment de me sentir entière ; je fais l’expérience de l’autre. Ca n’enlève rien à la qualité de la relation que nous avons. La désidéalisation me rend libre par rapport à mon mythe d’être un génie. (Cette femme écrit des ouvrages reconnus). J’ai été un génie et une imbécile, imbue de sa personne. Maintenant, je me sens bien, je suis limitée et douée »
A ce moment-là, j’ai été touchée par l’émotion intense que vivait cette femme ; nous avons partagé quelques instants en silence : le surfeur en équilibre au sommet de la vague, et en même temps dans le creux du rouleau. Un moment d’équilibre de l’interface, sans doute un instant de changement de niveau de conscience.

Conclusion

Je dirai en conclusion qu’il est rare qu’une psychanalyse suffisament longue ne mobilise pas le travail dans le champ du narcissisme précoce, ce qui induit une possibilité de fin paradoxale de l’analyse.
Dans « La Psychologie du transfert » p.96, Jung écrit : “L’analyse du transfert est donc indispensable, car les contenus projetés doivent être intégrés par le sujet, afin de lui permettre d’acquérir la vue d’ensemble nécessaire à sa liberté de décision. “ Plus loin, il écrit aussi : “L’individuation a deux aspects fondamentaux : d’une part, c’est un processus intérieur et subjectif d’intégration, d’autre part, c’est un processus objectif et tout aussi indispensable de relation avec l’autre. Les deux choses sont inséparables, quoique ce soit tantôt l’une, tantôt l’autre qui se trouve au premier plan “.

Je trouve ici un écho à ma question initiale. Le plan de l’extra territorialité est reconnu à part entière, comme irréductible face à la réalité interne de l’inconscient. Ces deux plans s’interagissent sans se confondre, ce qui permet au psychanalyste de tenir le cadre dans le temps de la séparation ; c’est le temps de l’arrêt de la rencontre entre deux consciences éveillées. Chacune va continuer son chemin, reliée à son inconscient, et seule. Reste l’empreinte des moments de grâce : l’âme se souvient du surf sur la vague ou dans le rouleau de la vague, elle retrouve là un fond commun à l’humanité ; elle le retrouve aussi dans la souffrance imposée par le changement et dans la régression. La maturité psychique se construit grâce à la diversité de ce cheminement, jusquà la “ solitude apprivoisée “.
Texte de l’exposé fait au séminaire de la SFPA – Novembre 2005