Aimé Agnel

Les dimensions du rêve Cet exposé a été donné lors du séminaire de novembre 2010 de la S.F.P.A.

Le film d’Etienne Lalou et Igor Barrère donne à voir, à partir du corps — en particulier de la mobilité des yeux et du jeu expressif des mains —, combien était vivante et convaincante la façon d’écouter, de réfléchir, de penser d’Elie Humbert : c’est l’être entier que la parole anime, corps, esprit, sentiment. Et combien sa conception du rêve est originale, même s’il convient, pour s’en rendre réellement compte, de compléter le peu qui est dit ici par ses conférences et ses articles postérieurs. Le film est passé à télévision en 1976. Ses principaux articles sur le rêve datent de 78 (« L’expérience onirique ») ; de 82 (« Le ‘discours’ du rêve ») ; de 83 (« L’interprétation des rêves et leur contenu » et le chapitre qui leur est consacré dans son Jung) ; et de 85 (« Les temps du rêve »). Les premiers articles ont été regroupés par Viviane Thibaudier, dans Ecrits sur Jung. Le dernier fait partie des conférences publiées dans La dimension d’aimer. Je vais revenir sur chacun de ces textes.

Dans l’émission de Barrère et Lalou, qui s’adresse à un vaste public, Elie Humbert oppose le rêve à la vie éveillée et à ses contraintes. C’est l’« autre côté » qui apparaît dans le rêve. Nous ne connaissons pas cet autre côté, remarque-t-il, mais il s’exprime, et ce n’est pas le même pour tous. Ce qui implique que l’interprétation se fasse à partir des « images privilégiées » et du vocabulaire onirique propres à chacun ; elle doit être singulière « pour que, dit-il, chacun s’y reconnaisse ». Car le but de l’interprétation, sa raison d’être dans la thérapie, est essentiellement, d’ « amener le rêveur à entrer en rapport avec lui-même ». On est loin donc de cette interprétation-vérité que nous assénons à nos patients pour tromper notre angoisse ou mieux asseoir notre pouvoir. La position d’Elie Humbert, telle qu’elle ressort de cette interview, est une position humble, infiniment respectueuse du patient et qui sait reconnaître les limites et la suffisance d’un moi qui adhère sans recul à son savoir et croit naïvement en son unité. « Nous sommes plusieurs », répond-il à Etienne Lalou, et si nous voulons faire croire que nous ne sommes qu’un et nous fabriquer nous-mêmes avec une pseudo unité, nous sommes désaccordés. » Il conclut, plus loin :« Notre psychisme dans son ensemble, en sait beaucoup plus que nous. »

Je suis frappé, en revoyant cette interview, par la simplicité du vocabulaire qu’utilise Elie Humbert. Bien sûr, le type de l’émission (son souci pédagogique, les questions posées qui ne sont jamais pédantes), le pousse vers cette simplicité, mais elle est aussi un trait constant dans sa manière de parler des rêves. Cela tient au fait que le rêve, pour lui, n’est pas un objet. S’il en était un, les concepts psychanalytiques seraient opérants pour en rendre compte. Mais, comme il l’écrit, dans l’article intitulé « L’expérience onirique », « Le rêve n’est pas seulement un matériau psychique perçu et mémorisé. Rêver n’est pas seulement percevoir un rêve. » [1] Trop souvent, remarque-t-il, celui-ci est « confondu avec le statut qu’il prend dans le conscient au réveil ». Or, le rêve est d’abord une expérience, il « est d’abord un vécu. » Nous sommes, dedans nos rêves, qui nous font vivre une vraie vie, même si c’est une vie de l’« autre côté ». « La structure ’vécu’ du rêve, écrit-il, caractérise l’expérience du rêve. Elle en est l’état original, à partir duquel on a un point de vue adéquat sur les phénomènes oniriques. » [2]

Cette position, qu’il illustre avec de nombreux exemples, lui fait reprendre, dans « Le ‘discours’ du rêve », le débat de Jung avec Freud, sur la question du contenu manifeste et du contenu latent. Il cite les propos de Freud expliquant sa méthode qui consiste, pour l’essentiel, à ne « pas tenir compte de l’enchaînement des parties du rêve » pour ramener chaque élément à son origine. L’enchaînement apparent est une « élaboration secondaire ». « Il faut donc rétablir l’ordre véritable avant d’interpréter le rêve ». Cet ordre dit véritable, remarque Humbert, est « celui qui s’accorde avec ce que l’interprétation découvre du contenu latent ». [3]

Elie Humbert reconnaît l’intérêt historique de cette méthode qui, en cassant le discours du rêve, évite de voir en lui un discours ésotérique et relie ses images aux mécanismes psychiques inconscients. Mais il en voit aussi la limite (le rêve est réduit à n’être qu’un symptôme) et le danger (la perte d’information ). « Un certain type d’information », remarque-t-il, « vient de la façon dont le rêve se déroule ». Je cite plus longuement sur ce point, l’argumentation d’Elie Humbert, car elle rend bien compte de sa forme d’esprit, plus proche de celle de Freud que de celle de Jung, car elle est, avant tout, dialectique, en ce sens qu’elle trouve son dynamisme dans la confrontation supposée avec un autre, un contradicteur imaginaire, qui pourrait être ici Freud lui-même. « Si on se contente, écrit-il, de rechercher le contenu latent en faisant des associations à partir des éléments du contenu manifeste, on ne trouvera rien qui n’apparaisse dans l’anamnèse ou le discours libre, alors que l’analyse des enchaînements apporte une connaissance des temps et des enjeux dont on ne dispose pas autrement. » En traitant le rêve « comme un texte ou un rébus, poursuit-il, il était logique de rapporter les enchaînements qui le composent à une élaboration secondaire, une sorte d’arrangement qui serait l’œuvre du préconscient. Cela devient, par contre, tout à fait problématique lorsqu’on prend conscience que les événements, les rapports de conséquence et les transformations, qui se produisent dans le moment du rêve, résultent d’une dynamique qui met en jeu des mécanismes inconscients. » [4]

Elie Humbert donne de nombreux exemples de cette « dynamique à l’œuvre » dans le rêve. Voici l’un d’eux, et ses commentaires qui montrent bien sa démarche, son art de déplier les rêves, d’en faire apparaître les différentes strates et les différents temps. « La nuit, devant une grille d’usine, B. (le rêveur) a une pomme dans la main. Il la coupe en deux pour la manger. A ce moment, deux voleurs surgissent. Il a peur et part en courant : les voleurs le poursuivent. » Il y a, remarque Humbert, deux quartiers de pomme, comme il y a deux voleurs. « Tout se passe, note-t-il, comme si les premiers se transformaient dans les seconds. » La grille représente, aux dire du rêveur, un interdit qu’il voudrait transgresser (« croquer la pomme »). Mais la suite du rêve indique qu’il doit, pour pouvoir le faire, rencontrer les voleurs. Ceux-ci représentent, selon les associations faites par le rêveur, « une capacité de prendre sans payer […] jusqu’alors à la fois refoulée et retournée contre lui. C’est d’elle dont il doit s’occuper avant de manger la pomme. La séquence montre, conclut Elie Humbert, que le conflit n’est pas actuellement, quoiqu’il y paraisse, avec ce que représente la grille d’usine mais avec les voleurs. Une analyse des éléments du rêve conduite sans tenir compte de leur enchaînement n’aurait pas permis de le comprendre et aurait vraisemblablement laissé à la « raison » du rêveur le soin de tirer les conclusions, alors que les dynamismes inconscients qui se rencontrent et se mettent en scène dans le rêve composent entre eux une problématique précise. » [5]

Lorsque l’on considère le rêve comme « un vécu original » et non comme un film ou un texte à analyser, on est plus attentif aux décisions qui, parfois, s’y manifestent. Elie Humbert cite, à ce propos, le rêve du meurtre de Siegfried que Jung rapporte dans son autobiographie. La décision prise dans le rêve (tuer Siegfried ) a eu un effet marquant dans la vie de Jung. Ce type de rêve, qui met en scène la réflexion, l’intuition et une certaine « activité volontaire » du rêveur, permet de faire l’hypothèse d’un conscient nocturne. A condition de bien en reconnaître les limites. Elie Humbert le compare à un conscient « strictement extraverti », qui n’est pas, ou très peu, conscience de soi. « L’intégration appartient au jour. Le conscient diurne exerce seul la conscience de soi. » [6] Il existerait donc, conclut-il, « deux champs de conscience différents. […] Dans l’un les composantes du psychisme se présentent avec leur autonomie et leur dynamisme, dans l’autre la conscience de soi se forme à la confrontation du psychisme et du concret. Tenir compte des rêves, conclut-il, est une œuvre diurne qui s’efforce de mettre en rapport les différents mouvements de la vie. » [7]

J’en arrive au dernier de ces textes, intitulé « Les temps du rêve », une conférence faite, en 1985, à la Fédération de Yoga, très bien transcrite — ce qui n’était pas facile — par Yvonne Oddos et Simone Clausse et publiée dans La dimension d’aimer. Pour moi, c’est le plus beau des textes sur le rêve, c’est-à-dire celui où Elie Humbert est le plus lui-même. Je pense qu’il a été, en effet, comme ont pu l’être Jung et Lacan, plus un homme de la parole que de l’écrit. Son écriture est un peu sèche, un peu courte à force d’être précise, sa parole était toujours fluide, redondante et souvent inattendue, imprévisible. Dans l’ici et maintenant d’une conférence, il vivait la tension des contraires, et trouvait le plus juste de ce qu’il voulait dire au moment même de sa formulation.

Le premier exemple qu’il cite est le rêve d’un ami indien, professeur d’Université aux Etats-Unis, qui venait de perdre son fils aîné, âgé de six ans.
Voici le récit de son rêve : « sur le divan, où lui-même passait les nuits en veillant son fils, est allongé un tigre. Ce tigre est mort et le matériel des perfusions qu’on lui a faites est encore posé. » [8]

Le commentaire d’Elie Humbert est exemplaire. Il montre combien pour lui tous les détails comptent, aucun ne doit être oublié dans la recherche d’une interprétation, et combien il est nécessaire, sans faire l’impasse sur certains contenus, de les déplier tous, l’un après l’autre. C’est ainsi que l’on peut découvrir la logique propre du rêve, approcher de sa densité complexe et tirer profit de l’énergie multiforme qu’il recèle.
Le rêveur reconnaît que ce rêve a à voir avec la mort de son fils. Oui, pense Elie Humbert, mais comment ? car « le tigre n’est pas son fils » . C’est bien en rapport avec le fils, mais puisque le tigre est sur le divan où reposait le père, on est « amené à penser qu’il y a quelque chose du père qui est en rapport avec le fils et qui vient de mourir ». Ce père avait trouvé ces dernières années, dans son travail, un élan créatif qui faisait écho à la vitalité et aux dons manifestes de son fils. Depuis sa mort, cet homme, devenu dépressif, avait perdu cet élan créatif ; son travail s’en ressentait, il commençait à s’en inquiéter.

Le tigre représente donc une énergie qui est en relation avec un certain laps de temps. Lorsque le fils est là, avec ses dons, « le père s’éveille » ; lorsqu’il meurt, il « retombe ». Cette explication du rêve, pourtant, n’est pas suffisante. Car il existe « un autre plan d’association : qu’est-ce qu’un tigre pour un homme des Indes ? ». Ce n’est pas ce qu’il serait pour nous : « un potentiel énergétique » ou « un animal de proie ». « Pour lui, c’est le tigre que ses ancêtres entendaient rôder autour des villages dans l’Inde du Nord, c’est toute cette mythologie fondée sur une expérience, […] sur des peurs et des fascinations. » Pour cet étranger qui « avait eu du mal à faire sa place » dans une université américaine, « l’énergie-tigre », réveillée par son fils, avait été « son vivre-là, sa force d’origine ». Mais « le tigre est mort . Est-ce que c’est sans recours ? » se demande Elie Humbert. Non, car si l’on met la force du tigre en rapport, non seulement avec le fils et le père, mais aussi avec cette « tradition énergétique » qui la relie aux ancêtres, « le rêve apporte une interrogation et même une possibilité ». Est-ce que ce qui a été vécu par l’intermédiaire du fils peut être repris par le père lui-même ? C’est ce qui semble avoir eu lieu. L’ami indien, qui s’est vu offrir un poste dans une université plus importante, est sorti de sa dépression. Il est « mieux qu ‘il n’a jamais été jusqu’à présent dans le mouvement même de son travail ».

Elie Humbert tire deux observations importantes de cet exemple, qui se rapportent, l’une et l’autre, au temps du rêve.
La première concerne le moment où le rêve survient. Il est « essentiel à l’information », il en fait partie. Il était, en effet, essentiel à ce rêve « d’être venu à ce moment-là, dans une certaine période » de la vie du rêveur.
La deuxième souligne le rapport paradoxal que le rêve met en scène entre la mémoire et l’anticipation, le passé et le futur. Dans cet exemple, « la mémoire c’était précisément la mémoire ancestrale du tigre et la prospective c’était l’éventualité d’intégrer cette énergie, de s’y reconnaître, de ne pas l’avoir perdue en quittant sa terre natale, mais de la retrouver ».

Je termine ce survol rapide de la pratique du rêve chez Elie Humbert par un dernier exemple, tiré de cette même conférence intitulée « Les temps du rêve ». Il s’agit d’une patiente qui se plaignait d’être toujours sous pression, de ne jamais s’arrêter, de passer sa vie à courir, au point d’être très épuisée et de se sentir même morcelée Elle fait le rêve suivant : elle doit greffer une plante dans l’épaule d’un cheval et doit soigner cette plante. [9]

J’aime beaucoup le fait qu’Elie Humbert, face à un rêve aussi déroutant, ne cache pas sa perplexité. Il reconnaît, au contraire, sa « difficulté à le traduire dans un message ». Si on prend ce rêve « tel quel, ajoute-t-il, l’intellect éclate ».
Il évite donc de « rationaliser l’affaire », qu’elle ne devienne « une sorte de récital symbolique », la symbolique du cheval, par exemple, se combinant avec celle de la plante. Car l’avenir du rêve, dit-il, « est justement ce qu’on n’en comprend pas », le paradoxe qu’il contient, le fait qu’il établisse « un rapport avec ce qu’on ne peut pas nommer, qui est le mouvement de la vie ».

Ce rêve non interprété, semblable à un kô’an, à une image saisissante qui impose le silence, permet à Elie Humbert d’énoncer sa troisième observation, qui est la plus importante : « le rêve opère avant tout une sorte de décentrement […] on pourrait dire que les rêves creusent une sorte de vide dans le psychisme, alors qu’en apparence ils apportent quelque chose. »

Notes

[1"L’expérience onirique", Ecrits sur Jung, Paris, Retz, 1993, p. 104.

[2Ibid., p.105-107.

[3"Le discours du rêve", Ecrits sur Jung, p. 122-123.

[4Ibid., p. 129-130.

[5Ibid., p. 125-126.

[6"L’expérience onirique", Ecrits sur Jung, p. 120-121.

[7"L’interprétation des rêves et leur contenu", Ecrits sur Jung, p. 155-156.

[8"Les temps du rêve", La dimension d’aimer, Paris, Cahiers jungiens de psychanalyse, 1994, p.97 et suivantes.

[9Ibid, p. 104 et suivantes.