Hommage à Elsa Cayat 1

Reproduction du texte paru dans le journal La Croix du vendredi 9 janvier 2015.

Elsa Cayat était psychanalyste mais aussi chroniqueuse à Charlie Hebdo. Elle a trouvé la mort dans l’attentat de mercredi 7 janvier. Deux de ses patients, l’écrivain Alice Ferney et Éric Reignier, chef d’entreprise, consultant en conduite du changement, lui rendent un hommage à deux voix.

Éric Reignier

J’avais rendez-vous ce mercredi soir avec Elsa Cayat. Deux fois par semaine, j’ai rendez-vous avec elle. Pour la première fois, sa porte était fermée.

Elle tendait la main comme pour un baise-main. Elle se déplaçait à grand pas en croassant un « Alors, dites-moi… » Elle s’asseyait, laissait tomber par terre ses chaussures, recroquevillait sous elle ses pieds nus et répétait « Alors racontez-moi… »

Alice Ferney

Elsa Cayat a été assassinée hier avec les esprits libres de Charlie Hebdo. Elle était psychiatre et psychanalyste, depuis très longtemps ?! disait-elle avec vigueur, pour confirmer la passion qu’elle avait de son métier et sa foi dans l’exercice qu’elle en proposait. Elle avait créé pour le journal la rubrique Divan de psy. Ce n’était pas une blague, c’était de l’intelligence pure. Comprendre le psychisme humain autant que la société d’aujourd’hui, les nouveaux vides et les nouvelles souffrances, elle y travaillait dans ses éditos, ses livres et sa pratique. Elle avait beaucoup écouté et beaucoup lu. « Y a deux types qui ont dit des trucs, Freud et Lacan. Les autres ont répété. » Elle était radicale et ouverte, elle se marrait aussi.

Éric Reignier

Les premiers mots venaient, se liaient, et puis les siens, énormes, rabelaisiens. Elle devenait gargamelle pour travestir ses fulgurances ? : « Vous vous rendez compte de ce qui vous est arrivé », « mais ce sont des connards ceux qui disent des trucs pareils… » « c’est un cancer ce que vous avez, faut que vous compreniez… » Un « OUAIS » qui partait de loin qui durait pour m’aider à accoucher d’une effarante vérité.

Alice Ferney

Elle emporte avec elle les centaines d’histoires des patients qui fréquentaient son cabinet de l’avenue Mozart, espace magnifique et inspiré, dont elle semblait ne jamais sortir, habitant ce désordre extraordinaire, l’ordonnant par la pensée, âme et maîtresse de son territoire d’accueil, au milieu des livres, des animaux, des papiers griffonnés, des cendriers et des tasses de café, les instruments de son indépendance d’esprit insolente. On attendait dans l’entrée de l’appartement. Sa grosse voix de fumeuse passait parfois la double barrière des portes capitonnées. Ouaiiiiis ?! disait-elle quand on mettait à jour quelque chose. C’était un acquiescement énorme, un encouragement d’ogresse chaleureuse, comme si elle dévorait la bêtise, la peur, l’interdiction, la retenue, la culpabilité, tout ce qui entrave et rend malheureux.

Éric Reignier

Je lui ai dit ce que je n’ai dit à personne, des émotions et des pensées que j’ai tues à ma femme, à mes amis, à mes enfants. Un rire en saccade, profond comme une caverne, un carton de pneu qui s’écroule pour ponctuer une association de mots réussie « vous venez de dire « enjeux ».. vous saisissez « enjeux / en je, en vous quoi !… ». Et sa main sur l’épaule pour me raccompagner était comme une chaleur d’humanité.

Elsa Cayat emporte mes histoires et reste inscrite dans la mienne.

Alice Ferney

Elle croyait que la psychanalyse libère comme rien d’autre, elle n’avait nul besoin de le promettre : elle témoignait pour l’essor de soi vers soi. Elle incarnait la liberté d’être, l’intensité et la joie qui en résultent, quelque chose d’absolument bon, puissant et bienveillant. Sans souci d’une orthodoxie, sans dieu ni maître comme dit François Roustang, seul capitaine dans la traversée où l’on finissait par être engagé autant pour le plaisir d’elle-même que pour travailler sur son divan.

Éric Reignier

Elle écrivait dans Charlie, c’était une évidence. Elle était Charlie, énorme, iconoclaste. Elle cachait son intelligence sans limite sous le masque de la provocation et de la gauloiserie. Elle avait le verbe de Cavanna, elle était Charlie divan.

J’imagine qu‘elle a refusé de se coucher, qu’elle a regardé l’homme qui la menaçait de son arme et qu’elle lui a crié ? : « Mais quel connard ce mec… ».
Éric Reignier et Alice Ferney