Viviane Thibaudier

Elie Humbert et la question du sens Cet exposé a été donné lors du séminaire de novembre 2010 de la S.F.P.A.

Elie Humbert a rencontré Jung à la fin des années 1950, quatre ans avant la mort de Jung avec lequel il a travaillé durant trois années de 1957 à 1960.

Voici ce qu’il dit de lui :
« Il donnait l’impression d’un homme profondément bon, mais qui ne faisait pas de cadeaux. Il savait au fond tellement le poids des distances, le poids des séparations, l’importance des différences, l’importance des ruptures, pour ne pas vous les ménager. » [1]
Ce qu’Humbert dit de Jung on pourrait aussi le dire de lui-même.
Ceux qui l’ont connu en tant qu’analyste (ce qui est mon cas) ou en tant qu’homme : ami ou collègue (ce qui fut également mon cas après mon analyse : dans des groupes de travail auxquels nous avons participé ensemble, aux Cahiers Jungiens de psychanalyse, puis lorsque j’ai publié chez Retz deux recueils de ses écrits, en étroite collaboration avec lui, du moins pour le premier).
Ceux qui l’ont connu donc, peuvent dire la même chose d’Humbert : c’était un homme à la fois bon mais sans concession et qui ne vous ratait pas, qu’il s’agisse de l’analyse ou tout simplement des rapports humains qu’ils soient professionnels ou amicaux.
Sans concession car lui aussi, connaissait le poids des distances, le poids des séparations, l’importance des différences, des ruptures, des désillusions…
Et pour cette raison même, il n’était jamais dans la séduction, il était « là » tout simplement. Entièrement là. Présent, à la fois, à lui-même et à l’autre.
Il ne s’agit en aucun cas de donner dans l’hagiographie, quoique l’on ne puisse jamais être sûr dans de telles « circonstances », mais plutôt, dans la mesure du possible en tout cas, d’essayer de présenter à ceux qui ne la connaissent pas, et ils sont nombreux ici je crois, ce qui fait l’originalité
et la profondeur de la pensée d’Humbert. Pensée qui de surcroît était, ce que j’appellerais, une « belle » pensée.
Une belle pensée qui se manifestait tout particulièrement à travers ses dons d’orateur et donc dans ses cours et ses conférences.
Une belle pensée secondée par une intuition qui portait très loin et très haut ses interrogations, le tout enchâssé dans un sentiment à la fois discret mais sûr qui lui donnait cette si juste capacité d’évaluation.
Fin et passionné lecteur de Jung - qu’il lisait dans le texte - Humbert a su décrypter la trame de son oeuvre de manière extrêmement subtile, tout en mettant toujours en perspective la théorie jungienne avec les autres épistémologies psychanalytiques, celle de Lacan en particulier.

Mais surtout, il a su critiquer cette pensée, avec finesse, intelligence et profondeur, sans chercher à se mettre en avant ou à s’en servir pour sa gloire personnelle. Ni à la « détruire » comme c’est si souvent le cas de la critique « à la française » qui se caractérise par la disqualification de la pensée de l’autre afin d’exercer sa propre domination.
Et cette critique à la fois rigoureuse et respectueuse, c’est ce qui fait précisément tout l’intérêt de la pensée d’Elie Humbert qui a su, il me semble, réactualiser celle de Jung en la prolongeant et la rendant plus adaptée à la clinique d’aujourd’hui.
Cela en tenant compte de certaines données de la clinique que Jung, avec son langage profus, n’a pas bien su nous rendre accessible, (ce qui est vrai de ses livres mais l’est, en fait, beaucoup moins de ses séminaires) en tout cas pas comme nous pourrions le faire aujourd’hui.
Je pense, entre autre, à tout ce qui touche au pulsionnel et au corps et, plus particulièrement, à la clinique du narcissisme. Ce narcissisme qui, dans un premier temps a utilement permis de construire le sujet, mais dont les récupérations discrètes et camouflées peuvent pervertir le sens même du processus d’individuation et le transformer parfois en une terrible volonté de puissance.
À propos de narcissisme, de celui dont le moi récupère la démarche psychanalytique pour la mettre au service de ses buts, Humbert est, là encore, sans concession :
« Il y a pire que le cachot de l’Inquisition, c’est celui dans lequel les interprétations, les prises de conscience, les énergies sont régulièrement reprises : la prison du Narcissisme. Le sujet ne peut entièrement la quitter et il y est à l’état d’instance imaginaire. » [2]
Celui-là n’a donc su ni oser la question du sens, ni bien sûr y entrevoir une réponse .
En d’autres termes il n’a su se trouver lui-même, il est aliéné et toujours en quête d’une « image ».
La question du sens, c’était là le thème favori d’Humbert. Le thème récurrent dont il parlait constamment et même lorsqu’il n’en parlait pas, c’était là, sous-jacent à tous ses textes, à tout ce qu’il disait.
C’est ainsi, et seulement ainsi qu’il concevait l’analyse, l’être soi et « en » soi. Mais « Le sens coûte cher, très cher » [3] disait-il en substance. Et je crois pouvoir dire qu’il en paya
lui-même le prix fort.
La question du sens est ce qui, selon Humbert, caractérise la pensée de Jung et la différencie intrinsèquement de toutes les autres pensées psychanalytiques.
- À condition cependant de l’interpréter correctement et de savoir véritablement pénétrer au coeur de cette pensée.
- À condition de ne pas la détourner de son propos réel pour en faire ce qu’elle n’est pas.
- De ne pas la « récupérer » pour la mettre au service de ses buts et de ses ambitions moïques voire surmoïques.
- À condition de ne pas en faire un simple « discours » non plus, mais d’en accepter l’enjeu réel et de vivre cette pensée jungienne, au plus près du lieu où elle vient nous interpeler, avec une rigueur et une honnêteté sans faille, vis à vis de soi-même mais aussi vis à vis d’autrui et du monde extérieur.
- « Totalement », comme le faisaient les mystiques face à cette même question.

Par sa descente périlleuse dans les profondeurs de la pensée de Jung, Humbert nous plonge au coeur même d’une théorie qui diffère fondamentalement des autres pensées analytiques dans le sens
où elle est inévitablement et avant toute chose, une « expérience » et une « pratique » de l’inconscient, comme Jung n’a cessé de l’exprimer dans la plupart de ses écrits de même que dans sa propre vie.
Ancien père carme, Humbert voit dans l’analyse jungienne presque une ascèse. Un chemin de croissance paradoxale qui serait, à la fois, chemin de croix et chemin de sens. Cependant, loin d’en faire une croyance il insiste au contraire sur la rigueur nécessaire et constante d’un regard
scientifique vis à vis de la théorie qui sous tend une telle démarche.
Tout en reconnaissant, la cohérence, le bien fondé, et l’efficacité de la pensée de Jung en tant que démarche analytique, il en décortique les aspects épineux qui prêtent en général le plus à confusion et dans lesquels on s’engouffre parfois avec une certaine complaisance ou que l’on
détourne à son profit.
Tout d’abord, et comme pour se soustraire à leur dangereuse numinosité qui peut si facilement fasciner et induire en erreur celui qui y est confronté, Humbert parle des archétypes en les nommant des « organisateurs de l’inconscient ».
Ceci a le grand avantage de sortir les archétypes du flou dans lequel on les enveloppe souvent.
D’une part, en leur donnant une sorte de consistance et, par ailleurs, cela a l’avantage de parler à notre rationalité plutôt qu’à notre émotionalité.
L’avantage en tout cas, de leur ôter ce caractère semi religieux qu’ils peuvent parfois prendre pour certains.
Qui mieux que lui pouvait vraiment faire la distinction entre croyance religieuse et le questionnement « laïque » du sens qu’il nous propose. Il savait de quoi il parlait. Car la question du sens ne peut en aucun cas prendre la forme d’un credo. Il ne s’agit pas d’un « je crois en toi » dit Humbert, mais bien davantage d’un « père pourquoi me dis-tu cela ? »
Il ne s’agit donc ni de croyance, ni de scepticisme ou de prospective, mais d’un simple questionnement « dans » et « de » l’ici et maintenant.
Quel sens peut avoir, pour moi, ce que je suis en train de vivre en ce moment même ?
Il ne s’agit pas d’y plaquer une interprétation ou un présupposé théorique, qui nous mettrait d’emblée à côté de nous-mêmes, à côté de notre route.
Non, juste un questionnement dont il adviendra ce qui a à advenir, au moment où cela doit advenir.
La question du sens telle que se la pose et « nous » la pose Humbert, ne peut donc être formulée hors du Kaïros, du moment juste. Il y a un rapport étroit, intime, entre les deux.
Humbert considère les organisateurs comme un apport important de Jung à la compréhension des dynamismes inconscients en tant qu’ils sont précisément pour lui des « formes qui incarnent le sens ». Mais le problème consiste à ne pas se laisser posséder lors de leur émergence et à ne pas
abandonner son « entièreté » face à eux. C’est-à-dire à toujours parvenir à conserver un lien entre conscient et inconscient, entre une vision scientifique et l’ouverture sur l’inconnu, aussi mystérieux ou effrayant puisse-t-il être.
La rigueur, dans ce cas, consiste donc « à ne pas céder à l’émotion… mais à maintenir la question de la totalité de l’homme » dit Humbert. Et c’est tout particulièrement vrai lorsqu’il s’agit du Soi, ce « plus intime en chacun et (le) plus collectif en tous » [4]

Dans un double mouvement psychique il s’agit alors de parvenir à s’ouvrir aux dimensions inconscientes du sens que véhiculent ces organisateurs tout en les ramenant à une dimension « humaine » inhérente à un véritable « devenir conscient » qui, dit Humbert « est à la fois démarche scientifique et naissance d’un sujet ».
Un véritable devenir conscient c’est-à-dire un devenir « entier » où, les opposés, conscient et inconscient, sont, à la fois, en lien et en tension l’un avec l’autre.
Les archétypes ne sont donc pas des entités mystérieuses ou magiques, une sorte d’étoile du berger qui viendrait nous montrer un chemin à suivre.
Ce sont des « organisateurs du sens », et, vus sous cet angle, ils impliquent un autre double mouvement, à la fois de rupture et d’aménagement ce qui en fait des points nodaux du processus d’individuation qui invitent au changement.
Mais là encore, il est fondamental de tenir la tension paradoxale dans laquelle nous met ce double mouvement, celui certain de la rupture et, celui, totalement incertain, de la réorganisation. L’un ne peut aller sans l’autre, ni se superposer ou se substituer à l’autre, sans quoi, l’on passerait à côté
du véritable « devenir conscient » tel que l’entend Jung en tout cas. Ce qui nous amène au point suivant.
Dans sa tentative de déjouer les pièges que peut nous tendre la pensée de Jung, Humbert s’applique en particulier à démonter l’une de ses notions premières : celle de « sacrifice ».
Le « sacrifice » qui est sans aucun doute l’un des enjeux majeurs de l’analyse jungienne, ne doit cependant pas devenir « un programme » dit Humbert, auquel cas il pervertirait et rendrait non signifiante la question du sens.
Car la question du sens est opposée à un « discours du sens » qui, pour lui, est un mythe puisque dans la mesure où il se pose comme « vérité », il se donne comme une « révélation ». [5]

Que veut-il dire par là ?
Pour Humbert, fidèle à Jung à ce propos, le sujet ne peut naitre que d’une position obscure. Celle où le moi se retrouve sans savoir et sans pouvoir, d’où l’importance fondamentale de débusquer ces « niches narcissiques » où se récupère discrètement le narcissisme. D’où l’importance d’un travail en profondeur sur le narcissisme.
« Celui qui se tient où il ne peut plus rien, dit Humbert, commence à toucher un au-delà de son moi » [6].
Ce qui signifie que le « sacrifice » tout en étant un acte conscient et consenti par le moi, ne peut avoir lieu que s’il s’origine véritablement dans l’inconscient et en dehors de toute volonté. Il ne peut être décidé à l’avance, piloté, commandé.
Que s’il s’origine véritablement dans l’inconscient, et à l’heure de notre plus grande faiblesse, de notre plus grande vulnérabilité.
Dans ce temps écliptique où nous sommes contraints d’ accepter d’être aussi dans la plus grande obscurité.
C’est-à-dire en un temps où le moi a totalement abdiqué, lors d’une mise en question radicale au cours de laquelle des pans entiers de la réalité se sont effondrés les uns après les autres. Je cite Humbert :
« Perte de l’assurance dans le langage, perte des images de soi-même, perte des repères dans le temps, perte du personnage et de ses buts, perte de l’idéal du couple, perte de Dieu ou des absolus qui en tenaient la place. On prend conscience du tissus de l’illusion. C’est le désenchantement. » [7]
À ce niveau nous pourrions certes rejoindre les mystiques, « le fond sans fond » de Maître Eckhard, ou Jean de la Croix qui descendit « si bas, si bas… », mais à une nuance près et de taille. C ’est que la démarche ici se fait en l’absence de toute croyance, en l’absence d’un quelconque Dieu, qu’il ait pour nom, Amour, Pouvoir, Christ, Bouddha ou Soi (S majuscule).
Habiter sa faiblesse est un choix, c’est-à-dire une évaluation personnelle où le sentiment joue un rôle déterminant :
« l’effet de sens est un lien en même temps qu’une orientation » dit Humbert [8]
Mais que l’on ne s’y trompe pas, car la perception de cette orientation n’est nullement une finalité mais bien avant tout un vécu. Humbert dit même « le vécu d’une pente ». Et il insiste : « C’est sur une pente qui va vers le vide qu’émerge le sens » [9]
« Maintenir au cours d’une crise - dans sa propre vie ou avec un patient – que « ça doit avoir un sens », dit encore Humbert, ce n’est pas réclamer un objet apaisant, c’est se tenir éveillé au milieu des contradictions, jusqu’à ce que survienne quelque chose qui fasse un sens. » [10]
Notons qu’Humbert dit bien « dans sa propre vie ou avec un patient » Signifiant par là que l’analyste est impliqué au plus haut point dans ce processus et, qu’il va de soi pour lui, qu’il est indispensable qu’il ait accepté l’enjeu pour lui même. Qu’il ait fait, lui aussi, l’expérience de ce vécu vertigineux.
Et si nous devenions analyste pour compenser le manque ? pour masquer les trous du narcissisme ? pour éviter la vraie confrontation avec notre plus grande faiblesse ? pour éviter de nous retrouver dans notre obscurité la plus opaque ?
C’est un grand risque dans nos sociétés d’analystes, nous en voyons les effets tous les jours. C’est en tout cas une question que devrait se poser tout analyste qu’il soit : en formation, formé, ou formateur.
L’analyste qui se sera habilement arrangé pour contourner cette pente qui va vers le vide, aura du même coup, éludé la question du sens, dans le sens où elle implique tout à la fois pour Humbert :
un laisser advenir et la confrontation avec ce qui risque ainsi d’en émerger.
Pourra-t-il alors permettre à ses patients de « devenir conscient » c’est-à-dire des êtres « entiers » ? Car, dit Humbert, c’est l’expérience d’être entier qui répond à la question du sens.
Pourra-t-il permettre à son patient de formuler, à son tour, et de laisser se présenter un jour, une réponse à la question du sens ?
Jung a consacré l’un de ses derniers ouvrages à Job. Et derrière la parabole de Job qui ponctue presque son oeuvre, se profile l’essence de sa démarche, le centre même de la psychologie jungienne.

Job ruiné, ne demande pas d’explication. Il se tient simplement en face de Yahweh, en silence, ce qui va obliger Yahweh à se remettre en question et à faire que cette absurdité prenne sens.
Pour cela le Dieu terrible et inconscient doit se faire homme et prendre une nouvelle conscience de lui-même en se confrontant à son ombre et au mal qui est en lui. Son incarnation ne pourra avoir lieu qu’au travers d’une souffrance humaine qui l’amènera aussi à rencontrer la dimension d’éros qui l’habite. C’est-à-dire la fonction de relation basée sur le sentiment des valeurs, qui est l’élément unificateur entre soi et l’autre, entre soi-même et l’autre en soi.
La question du sens est « une question qui ne demande rien » dit Humbert.
Ce faisant elle est en parfaite adéquation avec ce que, d’une autre manière, disait déjà Jung en 1915 à son ami Hans Schmid :
« la véritable compréhension est ce que l’on ne comprend pas mais qui vit et agit”. [11]
Humbert n’avait pas eu accès au Livre Rouge sorti tout récemment.
Ce livre, où Jung se dévoile à nous sur une pente qui va vers le vide, est comme un écho, 20 ans après la disparition d’Humbert, à ce qui l’avait amené à poser, en ces termes, la question du sens.
Un cheminement hasardeux, incertain qui, paradoxalement, mène à une certitude : à savoir que le sujet ne peut véritablement naître que d’une position obscure, sans savoir et sans pouvoir.
Une question qui ne demande rien et qui nous « dépossède » (dans les deux sens du terme), mais nous permet aussi, et surtout, de « devenir » ce que nous sommes vraiment, par le démantèlement radical de nos constructions imaginaires.

Notes

[1Elie Humbert, La dimension d’aimer, Paris, Cahiers Jungiens de Psychanalyse, 1994, p32

[2Elie Humbert, L’homme aux prises avec l’inconscient, Paris, Retz, 1992, p150

[3Elie Humbert, Ibid, p142

[4Elie Humbert, L’homme aux prises avec l’inconscient, op.c., p151

[5Elie Humbert, Ecrits sur Jung, Paris, Retz, 1993, p159

[6Elie Humbert, L’homme aux prises avec l’inconscient, op.c., p150

[7Elie Humbert, L’homme aux prises avec l’inconscient, op.c., p144

[8Elie Humbert, Ibid, p149

[9Elie Humbert, Ibid, p149

[10Elie Humbert, Ecrits sur Jung, op.c., p161

[11CG Jung, Correspondance 1906-1940, Paris, Albin Michel, 1992, p. 66